Photographie Harley Weir. Wales Bonner printemps/été 2019.

la mode masculine est plus mystique que jamais

Felix Petty

Cette saison, le message des défilés menswear était clair : déconnectez-vous de la dure réalité du monde et embrassez votre spiritualité.

Photographie Harley Weir. Wales Bonner printemps/été 2019.

La mode homme est de plus en plus spirituelle. Consciente d’elle-même, elle embrasse la nouvelle ère et se trouve. Elle se déconnecte, débranche, efface son compte Facebook. Le menswear est en train de s’auto-réaliser, de s’auto-actualiser, de se détacher d’internet pour tomber tête en avant dans la nature.

Le sentiment prépondérant après la saison homme printemps/été 2019 tout juste achevée est le suivant : la jeunesse est de plus en plus transcendantale, en quête d’alternatives saines à leur bien-être. Est-ce vraiment surprenant ? Si vous êtes un jeune créateur, la marge d’erreur est immense, les pics de stress sont puissants. Avoir l’esprit tranquille est d’autant plus primordial. Alors cette saison nous avons observé un virage vers le mysticisme indien, les utopies, les paysages éthérés harmonieux et les corps célestes. Les tensions de la mode ont disparu pour laisser place à un oasis de plénitude.

Cette nouvelle humeur est totalement politique. Nous formons une génération qui a hérité d’un monde en vrac. Nous évoluons dans un scénario géopolitique houleux qui semble fatalement fracturé. Plein de fissures dont la plupart semblent à peine réparables.

Si ces designers font de la politique dans le silence, c’est parce que les débats politiques se déroulent généralement dans le bruit. Les grands gestes de l’activisme et de la protestation semblent généralement inutiles face aux brutalités politiques constantes. Notre génération a passé la dernière décennie à naviguer entre crashs économiques, autoritarismes grimpants et catastrophes écologiques. Entre terrorisme, Brexit et Donald Trump. Nous voulons juste un peu de paix. Nous voulons être libres de rêver, de construire nos utopies, de créer l’uniforme spirituel d’une communauté de jeunes créatifs qui s’échappent du monde moderne.

Kiko Kostadinov printemps/été 2019. Photographie Mitchell Sams

Parce que, non seulement le monde moderne est horrible, mais en plus il ne fait qu’empirer à vitesse affolante. À peine le temps de comprendre les causes d’une crise qu’un nouveau cycle d’emmerdes nous tombe dessus. Et la crise suivante et toujours pire que la précédente. Plus profonde, plus compliquée à comprendre. Nos téléphones et ordinateurs à mauvaises nouvelles, des réservoirs moroses qui se remplissent doucement à ras bord. Pour contrecarrer nous avons tout essayé : le kombucha, la détox digitale, les thèmes astraux, les champignons magiques microdosés… Et parfois, la cure est aussi mauvaise que la maladie. Parfois nous avons besoin de quelque chose de plus profond et réfléchi que ces recettes quasi-masochistes de bien-être.

La voix politique de la mode parle de manières différentes, mais prend le plus souvent la forme du spectacle, de l’échappatoire glamour. Comme si des one-liners plaqués sur des t-shirts hors de prix allaient changer quelque chose. Comme si les robes et les paillettes allaient faire avancer les choses. La nouvelle conscience du menswear est le message de la mode le plus excitant du moment, parce qu’il ne fait pas vraiment de politique, il n’essaye pas d’emmener la mode vers ce qu’elle ne peut être. C’est quelque chose de personnel, de nuancer, de calme, de pacifique. Quelque chose d’entier et de réconfortant.

Cette nouvelle tendance prend en compte des collections aux références claires au spirituel et au mystique – des aspects explorés notamment chez Cottweiler, Wales Bonner, Craig Green et Kiko Kostadinov. Mais nous pouvons aussi tracer un parallèle avec les idées d’émancipation, de libération, d’auto-réalisation, explorée par Samuel Ross dans son défilé A-Cold-Wall, dont l’apogée restera la reproduction d’une naissance, avec un homme nu recouvert de peinture rouge glissant hors d’une boîte blanche au milieu d’une nasse de fluides. Mais Martine Rose et Jacquemus – deux des meilleures collections de la saison – ont également exprimé une vision communautaire utopique, pleine d’espoir ; quelque chose à quoi se raccrocher en ces temps difficiles.

Wales Bonner printemps/été 2019. Avec l'autorisation de Wales Bonner.

Tous ces designers sont très différents et il peut paraître facile de tirer d’eux autant de corrélations, mais c’est justement cette diversité qui rend la tendance à ce point excitante. Avant ces défilés-là, il n’y avait pas grand-chose à comparer entre les rêveries de Martine Rose, le futurisme de Cottweiler et la création diasporique de Wales Bonner. D’ailleurs, le tournant stylistique le plus surprenant est venu de Wales Bonner, juste à la fin de la saison, en choisissant de présenter sa collection dans un showroom parisien, loin de Londres. L’esthétique de Grace a fini d’enraciner ce nouveau mood spirituel. Un mélange de formalisme indien et de confort hippie new age. On y retrouvait des références à Ram Dass, au yoga, à Alice Coltrane et une palette de couleurs tout droit sortie de Wild Wild Country. Cette idée de l’Inde vue comme un melting-pot divin était au cœur de la collection. Une vision pleine d’espoir, celle de la réinvention de soi, de détachement de la vitesse quotidienne, du stress, pour reconnecter à quelque chose de plus profond.

Cette inspiration, on peut en retracer l’origine à la retraite spirituelle de Grace à Goa, en Inde. Et même si le virage esthétique est certain, le concept était déjà présent dans tout ce qui a fait l’ADN de Wales Bonner : les liens entre les identités personnelles et universelles, la pertinence contemporaine à chercher dans le costume historique, la force émotionnelle que le vêtement peut invoquer. Le symbolisme de la retraite est crucial : on rejoint la recherche de la paix intérieure, une île où se poser pendant la tempête. Voilà ce qui est au cœur de ce nouveau spiritualisme dans la mode.

Cottweiler printemps/été 2019. Photographie Mitchell Sams.

Coïncidence ? Matthew et Ben de Cottweiller ont aussi passé du temps loin du monde pour trouver leur inspiration pour cette saison. L’idée était de laisser entrer la lumière, trouver la paix intérieure, se relaxer. Nous passions d’une série de looks sombres, lourds, noirs, avant une explosion de jaunes, de kakis et de violets pastel. Du goth à la plage. « Des bonnes ondes et des sentiments purs. Un nouvel âge d’or. Une transformation personnelle et un renouveau mondial, expliquait le dossier de presse. Des émotions comme des vagues que l’on regarde disparaître au loin, dans le calme de l’océan. »

En comparaison, Craig Green a toujours cherché à atteindre une forme de transcendance dans ses défilés, constamment inondés d’une force émotionnelle silencieuse mais intense. Quelque chose d’indescriptible, d’ineffable. Cette saison à Florence il est allé encore plus loin : ses formes sculpturales humaines habituelles ressemblaient à des anges, à des expériences en dehors du corps. Le dernier look était une vision claire d’un ange : une visite religieuse émanant d’une longue tunique tie-dye.

Craig Green printemps/été 2019. Photographie Mitchell Sams.

Oubliez les recettes Goop pour soigner vos malaises existentiels. Mais essayez aussi de parler de spiritualité sans ironie. Ces designers font tout cela sans aucun sarcasme, honnêtement, en proposant des solutions créatives aux problèmes politiques de notre époque. Et c’est tout ce dont nous avons besoin.

Cet article a été initialement publié i-D UK.