félix maritaud, ça faisait longtemps qu'on t'attendait

Dans « Sauvage », Félix Maritaud incarne Léo, un prostitué au cœur tendre et au corps à vif. i-D l'a rencontré.

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août 29 2018, 1:56pm

Certaines apparitions adviennent au cinéma. Au détour d’un plan, un visage surgit et sa présence persiste, immédiatement, dans le cœur et la rétine. Celle de Félix Maritaud est de cet ordre – à la fois brusque et céleste, vouée à marquer les esprits et à rayonner dans l'obscurité. Déjà aperçu dans 120 battements par Minute et Un couteau dans le cœur, il trouve aujourd’hui dans Sauvage, film de Camille Vidal-Naquet présenté à la Semaine de la Critique à Cannes, son premier grand rôle au cinéma : le personnage de Léo, prostitué de 22 ans, dont le corps accueille la violence du désir et la brutalité de la rue, aime, jouit et souffre - parfois en même temps. Apprentissage à rebours des normes, Sauvage suit Léo au plus près de ses errances, qu'il s’abreuve dans les caniveaux, courre après l'amour ou dorme à même le sol. Sans jamais le juger ni le comprendre vraiment, Camille Vidal-Naquet parvient à le faire connaître. Et comme un funambule trop chargé, valsant d'une grâce déchirante, Félix Maritaud le laisse exister.

Comment ce film s’est-il présenté à toi ?
J’étais sur la fin du tournage de 120 Battements Par Minute. En arrivant un matin, je suis tombé sur Nahuel [Perez Biscayart] qui lisait un scénario. Quand je lui ai demandé ce que c'était, il m'a répondu : « c'est un rôle pour toi ». Au départ, Camille avait une idée du personnage qui correspondait plutôt au physique de Nahuel - plus chétif, plus fragile. Mais Nahuel avait envie d'autre chose. C’est lui qui m’a mis contact avec Camille [Vidal-Naquet]. Quand j'ai lu le scénario, je me suis effondré, j'ai eu l'impression de mourir et de renaître dans un même temps. J'ai tout de suite dit ok.

Qu'est-ce qui t'a bouleversé à la lecture du scénario ?
On voyait déjà le personnage : t’as aucune info sur lui mais pourtant, t’es constamment face à son intégrité totale, absolue. J'aimais le fait de pas trop savoir sur quel pied danser. C’est un personnage assez désarmant. Dans le scénario, il y avait une scène où Léo se baladait sur un pont à Barbès et finissait par se péter la gueule parce qu'il était trop défoncé. Quelqu'un venait le ramasser et au moment où il se réveillait, il repartait. Le matin où j'ai lu le scénario, je sortais de free party et j'étais ultradéfoncé. Je me suis pété la gueule sur le pont à Barbès et quelqu'un est venu me ramasser. Je me suis réveillé et je me suis barré. Je rentre chez moi, je dors un peu et je lis le scénario dans lequel je découvre la scène que j'avais vécu le matin même. C’était une raison de plus d’y aller ! Et puis il y avait l’idée assez excitante de toutes les scènes de cul, de prostitution, de drogue...

C’est peu commun d’entendre un acteur trouver de l’excitation dans des scènes de sexe qui sont justement souvent vues comme une limite à ne pas franchir.
Je me souviens de discussions avec des acteurs à qui on avait proposé le rôle d’Adh [interprété par Eric Bernard] qui trouvaient le film bien mais les scènes de sexe impossibles. Camille s'en est étonné, il m'a dit : « toi, t'as jamais discuté les scènes ». C'est vrai ! Et pourtant, le scénario de départ était beaucoup plus trash que celui qu'on a tourné. Mais l’underground, c'est un peu ma culture. Et puis il y avait cette tendresse, cet amour. J'aime l'idée d'un paysage très sombre, dans lequel tu mets un peu de lumière pour créer un grand rayonnement – comme un briquet que t’allumes dans le noir. Alors qu'ajouter de la lumière dans un endroit déjà lumineux ne fera jamais un effet monstre !

Comment as-tu travaillé ce personnage ?
On a beaucoup travaillé sur le corps, sur la mémoire traumatique pour dépsychologiser les choses. C'était déjà un énorme travail de composition du rôle. Comme le personnage n'a aucune psychologie, tu ne peux te raccrocher à rien, te dire « il est triste parce qu'il a perdu son père quand il a eu 4 ans ». Je ne me suis jamais posé la question de l'imaginer, c'était presque lui manquer de respect. Je le vois comme une entité presque sacrée. C’est un personnage tellement beau. Avec Camille, on est sans doute les personnes les plus proches de lui mais je crois qu’il est le seul à le comprendre vraiment.

Tu connaissais le milieu de la prostitution masculine ?
On a l'impression que c'est quelque chose qui est très loin de nous mais en fait, quand t'es aux Beaux-Arts, tu te rends compte que la moitié de tes potes se prostituent ! J'ai toujours été ouvert par rapport à ça, je ne porte aucun jugement. Une fois, j'ai rencontré dans le train une femme qui tenait un bordel en banlieue. Elle me disait : « les gens me jugent tout le temps mais le nombre de meufs qui se sont pas faites démonter parce que leurs mecs allaient voir des putes, le nombre d'enfants qui se sont pas fait frapper par leurs parents... » La prostitution est importante, elle permet de réguler la société. Si tu enlèves à certains mecs la possibilité d’aller au bois, ils deviendront fous. Je crois que c'est hyper important qu'on change notre regard sur ça.

Le personnage de Léo se sent chez lui partout et en même temps, il échappe à toute forme de domestication. Tu te sens un peu sauvage toi ?
Beaucoup moins que le personnage et en même temps, je peux dire qu'on se ressemble un peu. Ce que j'ai pris de moi pour ce personnage, c'est le rapport à la primitivité. Léo est un être viscéral, il n'a conscience de rien, il fait juste les choses dans son besoin de lien. Comme si tu naissais avec l’idée que tu dois donner de l'amour aux gens, que c'est ta mission et qu’en fait, au fil du temps, le lien et l'amour disparaissent tellement de la société que tu te retrouves là où en est Léo.

Le rôle de Léo est particulièrement physique, intense et c'est la première fois qu'on te découvre dans un rôle de cette ampleur. Comment se débarrasse-t-on d'un personnage pareil ?
Honnêtement, je pense pas qu’on puisse se débarrasser d'une expérience comme celle-là. J'ai eu la chance de me sentir très proche de ce personnage sans avoir à aucun moment le sentiment de le posséder. Par contre, j’ai pu, moi, me sentir un peu possédé par moments. Je me suis juste rendu disponible à ce personnage pour le laisser venir exister. Une fois que j'ai vu le film, je me suis rendu compte de son intégrité à l'écran : en fait, je l'ai laissé vivre.

Le fait que le personnage n’ait aucun background t’identifie encore plus facilement à lui. Comment vis-tu cette confusion ?
Elle ne me fait pas peur. En soi, c'est un personnage qui pourrait vivre dans la réalité, et si je le rencontrais, je lui dirais « respect ». Quand il dit : « J'ai pas envie de faire autre chose », c’est pas de l’arrogance. C'est juste qu'en fait, nos circuits de société l'empêchent de vivre sa liberté à lui. S’il y a une chose qui me fait peur, c’est qu’à chaque fois qu'on présente le film dans le milieu gay, il y a comme une tentative de récupération du discours. Alors qu’en fait, ce n'est pas vraiment d'homosexualité dont il s'agit. Il est question de sexe, d'amour, de tendresse mais pas de revendication d'identité homosexuelle : Léo ne se pose même pas la question. Aimer les garçons et être homosexuel, ce sont deux choses très différentes, qu’on a tendance à confondre en Occident. Mais quand tu regardes du côté des Russes, ils sont nombreux à aimer les garçons et pourtant, ils ne se décriront jamais comme étant homosexuels. C'est un amour qui est différent.

Le film ne se veut peut-être pas engagé, mais il porte à l’écran des personnages invisibles aux yeux de la société. C’est important pour toi, d’aller vers cette représentation ?
Je sais pas s'il faut qu'il y ait des quotas mais quand on voit que des gens ont une force créatrice assez forte pour faire des films et les porter jusqu'à Cannes, je me dis que ce sont des héros ! Et qu’il faut de la place pour les héros. C’est important d’être représenté mais il y a aussi plein de films qui parlent de l'homosexualité à travers des comédies hyper stigmatisantes qui ne développent aucun discours sur la liberté. Si Yann [Gonzalez] et moi partageons la même vision du cinéma queer, c'est tout simplement parce qu'on est queer dans la vie de tous les jours ! Donc c'est juste normal qu'on aime ce type de cinéma et qu’on se l'accapare. Je trouve ça un peu réducteur de dire qu'un film est LGBT simplement parce qu’il aborde des problématiques LGBT ou que des mecs s'embrassent. Il me semble que c'est juste une façon d'assigner et de contorsionner les minorités.

Ça veut dire quoi pour toi être queer ?
Ça veut dire que je ne passe pas mon temps à me justifier de ma virilité ou de ma féminité : j'en ai juste rien à foutre ! Je suis comme je suis et je respecte les gens comme ils sont. Être queer, c'est être libre, mais c’est aussi avoir envie de défendre sa liberté, être capable de donner des coups en retour quand tu te fais bastonner dans la gueule. Et pas se contenter de poster une photo sur les réseaux sociaux en pleurant. Certains militants gays ne veulent pas se revendiquer pédés, ils prennent ça comme une insulte. Moi je suis un gros pédé et ça me gêne pas ! Je trouve même ça très cool. Vu que je me considère comme ça, si je marche dans la rue et qu'on m’insulte en me traitant de pédé, ça ne va rien me faire ! Ca me fera même rire.

Sauvage a été présenté à Cannes à la Semaine de la Critique, Un couteau dans le cœur en Compétition Officielle, c’est quand même signe que les représentations évoluent.
Après, j'ai plus l'impression que c’est nous qui leur rendons service que l’inverse ! On leur fait des films de ouf parce qu'on en a marre des automatismes du cinéma français, de la pauvreté des relations entre les films et leurs publics. Je crois que toutes les minorités ont une force créatrice plus grande : le white supremacist millionnaire a beau avoir tous les moyens de réaliser les plus belles œuvres, il ne sera jamais le meilleur artiste.

Tu es arrivé dans le circuit du cinéma par hasard. Tu envisages ça comment le fait d’être acteur, comme un métier ?
C'est toujours un peu bizarre de parler de métier quand t'es artiste. Si j’ai un métier, c'est d'être assez ouvert pour oublier que j'existe et faire exister quelqu'un. C'est de l'ordre de la grâce, de l’expérience géniale. Si je commençais à penser que c'est mon métier, ça ferait de moi un acteur volontaire, qui en veut, et ça, c'est pas moi. Ce que je sais par contre, c'est que je veux que je veux pas me forcer à faire des films qui me plaisent pas, juste pour mieux vivre. Je fais les choses honnêtement, je suis exactement la même personne sur un plateau de cinéma, qu’avec mes potes ou là avec toi. J'ai pas envie de commencer à chercher un aspect professionnel, ça me ressemble pas et je trouve ça chiant à mourir. Je crois que l'idée de l'acteur professionnel me fait un peu flipper, de quelqu’un qui passe des castings, qui se fait coacher… ça, c'est un métier mais c'est pas moi. Je passe bien sûr des castings, mais je les foire tout le temps.

Pourquoi ?
Parce que ça n’a pas de sens ! Je suis un mec cohérent : tu me mets dans une salle avec deux personnes que tu connais ni d'Eve ni d'Adam, qui sont pas des réalisateurs, avec qui t'as aucune discussion et à qui il faut que tu récites un texte, je trouve ça absurde. C'est pas comme ça que je serai bon ! J’ai besoin de la mise en scène, des acteurs, d’un dialogue avec le réalisateur, de confiance. Je suis pas du genre à arriver et à tout livrer de moi, je trouve ça bizarre et peu respectueux envers moi-même d'arriver en donnant tout. Pour Sauvage, Camille a dû me pousser très loin pour m'emmener dans le rôle de Léo. Bon écoute, être acteur, c'est comme être une pute : tu mets ton corps au service du désir de quelqu'un.

Mais une pute n’est jamais totalement libre de perdre le contrôle d’elle-même, alors qu'un acteur peut justement rechercher ce lâcher-prise.
Ce qui est sûr, c'est que moi, je perds le contrôle, j'ai tout sauf envie de contrôler. Si je commence à essayer d'enfermer mes personnages dans quelque chose, j'ai l'impression d'être un tyran ! La dernière fois, j'étais face à Vincent Cassel sur un plateau télé qui disait « pour moi, la direction d'acteur se fait au casting, j'arrive, je sais ce que j'ai à faire ». C'est bien, mais franchement, autant s'acheter une télé et jouer pour soi-même. J'aime être surpris, m'entendre dire que j'ai tort et devenir plus intelligent : tout ça passe par le lâcher prise. Je crois que c'est là où t'es le plus généreux : quand tu penses plus du tout à toi, que tu te regardes pas jouer. Là, tu rayonnes et tu donnes vraiment quelque chose aux autres.

Justement, comment vis-tu le paradoxe d’être objet de regard et de devoir en faire abstraction ?
C'est vraiment une contradiction très étrange que je traverse en ce moment. Quand j'étais à Cannes, j'ai commencé à lire beaucoup de choses qui parlaient de moi, ce qui ne m'était jamais arrivé. Normalement, les gens qui parlent de moi, c'est ma famille, mes potes et ils me le disent, je ne le lis pas ! Tu commences à dire ok, il y a des choses sur lesquelles t'es d'accord et pas d'accord, parce que ça te concerne. Mais il faut se détacher de tout ça. Je sais qui je suis, que les gens se trompent, qu'ils aient des fantasmes ou des peurs, je peux le comprendre, mais ça ne me concerne pas, ce sont mes personnages. Toute l'émotion des gens devant un film est déjà tellement belle à voir ! Si tu commences à te regarder, tu manques tout ce qui est primordial, que ce soit la concentration des gens ou le regard de l'acteur en face de toi.

Si tu devais donner un pouvoir à ce film, ce serait lequel ?
Honnêtement, il a déjà fait beaucoup de choses ! Ne serait-ce que pour la vie de tous les gens qui y ont participé, c'est une source de fierté et de bonheur, d'épanouissement. Au-delà de ça, tous les gens qui ont vu le film réagissent avec quelque chose de très intime. C'est dingue, ce matin, un conseiller de Pôle Emploi m'a fait venir dans son bureau pour me dire qu'il avait vu Sauvage à la Semaine de la Critique et qu'il avait trouvé Léo merveilleux. Le mec me disait ça parce que le personnage est tellement ouvert que tout le monde peut s'identifier à lui ! Il touche à quelque chose d'absolu dans la liberté. C’est pour ça que je crois que le film a déjà fait gagner beaucoup de choses à plein de gens. Après, si je deviens idéaliste, j'aimerais forcément qu'il y ait des réactions des pouvoirs publics face à l'hypocrisie sur la prostitution masculine. Mine de rien, je pense que quand t'as le courage de créer un film, c'est que t'as au moins l'ambition de changer le monde mais que t'ose pas le dire.