Photographie Stephanie Pfriender Stylander

avant d'être d'être connus, heath ledger et kate moss étaient déjà (très) photogéniques

Personne n'a photographié les années 1990 comme Stephanie Pfriender Stylander.

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10 Octobre 2018, 9:15am

Photographie Stephanie Pfriender Stylander

Les archives photo de Stephanie Pfriender Stylander sont animées par l’esprit des années 1990. Prises entre New York, Milan et Paris, ses images rassemblent des portraits de célébrités – on y retrouve entre autres Heath Ledger et Keith Richards – et des éditos de magazines – l’un d’eux révèle Kate Moss et ses yeux de biche, enlacée par un Marcus Schenkenberg arborant une coupe mi-longue et des lunettes fumées en plein métro. L’image apparaît dans le premier livre photo de Pfriender Stylander, intitulé The Untamed Eye, compilation de 130 clichés qui vient tout juste de paraître. Si vous ne vous l’êtes pas encore procuré, sachez que son travail fait également l’objet d’une exposition à Paris, à la Galerie de l’Instant, jusqu’au 28 Novembre. L’occasion d’évoquer avec elle l’évolution de la photographie de mode et la façon dont Kate Moss incarne – encore aujourd’hui – l’ébullition créative des années 1990.

Pouvez-vous nous en dire plus sur le choix du titre, The Untamed Eye ? Quelles connotations a t-il pour vous ?

Il y a quelque chose d’un peu sauvage dans le fait d’être photographe. J’ai fait ce que je voulais faire. Je n’ai pas pensé du point de vue d’une photographe de mode, j’ai abordé les choses d’un point de vue cinématique. A des moments, il m’est arrivé d’abandonner le besoin de montrer les lignes et les détails d’une robe. J’ai pris mes photos les plus importantes en me laissant aller à mes flux de conscience, à une sorte de danse avec le sujet : ces moments indomptables sont pour moi la partie la plus intéressante de mon travail.

Comment avez-vous décidé de mettre Kate Moss en couverture ? Pourquoi pensez-vous qu’elle reste aussi iconique ?
Sur ces photos, Kate est une jeune inconnue. Lorsque je vivais à Paris, j’ai regardé beaucoup de films de Jean-Luc Godard ; je cherchais une Anna Karina, l’une des actrices favorites de Godard, que j’adorais. Je voulais ce genre de filles : un peu à côté de la plaque, barjo, belle, rare. Kate, dans sa jeunesse, avait un mélange inné de puissance, de vulnérabilité, d’étrangeté, de détermination. Quand j’ai pris ces photos, j’étais au début de ma carrière : nous étions toutes deux jeunes, inconnues, et possédions une combinaison de pouvoir et d’ambition. Ces images sont devenues symboliques à mes yeux.

Vous avez dit être influencée par la Nouvelle Vague, le néoréalisme italien, et par les films de John Cassavetes. Qui sont vos influences pour la photographie ?
J’aime Robert Frank pour sa crudité, son émotion brutale, son œil perçant, ses divagations. J’aime Richard Avedon pour la puissance de ses portraits. J’aime Deborah Turbeville pour la constance et la dureté de son style poétique.

Pour un shooting, avez-vous plutôt tendance à faire beaucoup de recherche et de préparation ou à improviser ?
Une fois l’histoire déterminée, je travaille étroitement avec le magazine, en utilisant principalement des références cinématographiques. Le travail en amont et la communication sont essentiels - c’est pour moi la partie la plus instructive. Quand le shooting commence, il y a toujours cette part d’improvisation qui produit parfois quelque chose de magique : j’adore cette partie du processus, avoir toute la pièce pour jouer et entrer dans un « et si ? ». Quand je prenais des photos en argentique, on ne pouvait voir que le Polaroid en travaillant, on devait donc attendre que le film soit développé. Ça me laissait le temps de retoucher, et en même temps, de saisir la nature profonde de la photographie : son mystère.

Comment avez-vous sélectionné ces 130 photographies ?
Certaines des photos que j’ai prises se distinguent naturellement : elles vivent avec moi, je les connais, je me souviens de ce que j’ai ressenti en les prenant, comme nous nous souvenons tous de certaines personnes et de certaines expériences. Ce sont les photos qui sont dans mon livre. Bien sûr, il y en a que je regarde différemment 25 ans plus tard… Je retrouve une image qui m’avait manquée, ou que je ne voyais tout simplement pas comme je la vois maintenant.

Comment avez-vous évolué, en tant que photographe ?
The Untamed Eye revient sur mes débuts, l’époque où je cherchais mon style en tant que photographe, qui a débouché sur une période forte où j’avais beaucoup de pouvoir et de contrôle – en tant que photographe, vous aviez beaucoup de pouvoir et de contrôle si vous aviez quelque chose à raconter. Les éditeurs et les clients vous faisaient confiance, ils vous laissaient carte blanche, vous donnaient deux ou trois jours pour trouver un lieu, trois jours pour shooter une série de 15 pages. C’était le deal : ils exigeaient que vous leur apportiez votre vision, ils vous laissaient donc du temps pour créer. Pour moi, c’est essentiel. Aujourd’hui, tout est question de rapidité : plus de photos, moins de temps.

Pensez-vous que votre créativité évolue différemment selon le contexte ? Pensez-vous de la même manière quand vous êtes à Milan, à Paris, ou à New York ?
C’est une question intéressante. Vous avez raison, la créativité change selon le contexte. Quand j’ai emménagé à Milan, puis à Paris, tout était nouveau, différent : la langue, la culture, les habits, les mœurs. Je suis arrivée seule, naïve, curieuse, courageuse, solitaire, effrayée ; j’ai beaucoup appris en sortant de ma zone de confort. J’ai quitté New York parce que je n’étais pas satisfaite des photos que je prenais et je savais que je devais partir. Dans les années 1990, en tant que photographe de mode, vous deviez partir à Milan et/ou à Paris afin d’avoir du travail dans un magazine, et travailler votre style. Les éditeurs étaient très créatifs et toujours excités que je vienne de New York - je crois que ça leur plaisait bien que je sois une femme photographe. Après avoir retouché mes images, je passais des heures chez un petit imprimeur près de mon appartement à Paris. Là bas, je réfléchissais à une mise en page de mes photos; quelques magazines en faisaient même leur version finale. A New York, c’était plus dur, plus conservateur.

Selon vous, qu’est-ce que le fait d’être une femme photographe apporte à un shooting ?
De manière générale, je pense qu’une femme photographe a moins le droit à l’erreur, qu’elle est soumise à plus de pression et qu’on attend plus d’elle qu’elle soit parfaite. J’étais naïve quant au fait d’être une femme photographe ; je n‘aurais jamais imaginé pouvoir être payée moins qu’un collègue masculin ou pensé que mon sexe pourrait être un frein à ma carrière.

Cet article a été initialement publié dans i-D US.

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