et si on arrêtait d’utiliser le mot « lynchien » à tout va ?

Comment ce terme est-il devenu l’adjectif le plus représentatif de notre époque ?

par Emma Madden
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15 Novembre 2018, 3:07pm

Une nuit, alors que j’attendais le bus, les lumières des phares des voitures se sont reflétées sur les flaques d’eau sur le trottoir, rappelant l'éclat d’un arc-en-ciel par leur réverbération. « Tu trouves pas ça hyper lynchien ? » s'est exclamé un homme auprès d'un autre devant l’arrêt de bus.

Son commentaire m’a fait penser à Kafka. Ou plutôt, m’a rappelé l'adjectif « kafkaïen ». « Là où je ne suis pas d’accord, c’est quand quelqu’un arrive à l’arrêt, s’aperçoit qu’il n’y a plus aucun bus, et dit que c’est « kafkaïen », a déploré Frederick R. Karl, le biographe de Kafka, auprès du New York Times en 1991.

Au fil du temps, les significations de certains adjectifs ont été abusivement étendues. Comme le décrit Karl, dans les années 1990, tout ce qui était vaguement désagréable était qualifié de « kafkaïen ». C’était là « l’adjectif représentatif de notre époque », comme il l’a si bien dit. J'ai moi-même - je l’avoue - pu décrire quelques hôtels comme étant « dickensiens » ou qualifier ma première gorgée de citronnade de l’été de « proustienne ». Il est même probable que j’aie un jour eu l’audace de qualifier le film Scooby Doo de « lynchien ».

Aujourd’hui, le mot « lynchien » - qui fait référence au réalisateur et artiste David Lynch – est tout aussi galvaudé. On l’accole à tellement de dossiers de presse pour de nouveaux albums qu’il est pratiquement devenu un raccourci pour « ce groupe est cool, crois-moi ». Je viens de recevoir un mail qui parle d'un groupe comme étant « évocateur d’une fable lynchienne ». Si vous avez du mal à me croire, tapez « lynchien » dans la barre de recherche de Twitter : vous vous retrouverez avec une multitude de résultats et autant d’associations douteuses. De nombreux utilisateurs ont par exemple qualifié les élections américaines de mi-mandat de « lynchiennes ».

Selon la National Smart Search University, pour la seule année 2018, le terme « lynchien » est revenu pour décrire la série de Netflix Maniac, ainsi que les films Mommie Dearest et Hereditary. Dans le même temps, Crack Magazine qualifiait une vidéo des Spice Girls de « lynchienne », et Nylon prodiguait des conseils de décoration pour donner à son appartement un style « lynchien ».

Est-ce suffisant pour considérer l’adjectif « lynchien » comme représentatif de notre époque ? Et si oui, à quels éléments de notre époque doit-il s'appliquer ?

Pour répondre à cette question, il est d'abord utile de comprendre ce qu’on entend par ce terme. David Foster Wallace est le premier à avoir tenté d’en livrer une définition académique en 1996, dans son essai David Lynch Keeps His Head. Il écrit que « lynchien » « se rapporte à un genre particulier d’ironie où le très macabre et le très banal se mêlent jusqu'à révéler le confinement perpétuel du premier à l’intérieur du second ».

Une définition qui demeure globalement inchangée. La première entrée accordée à « lynchien » sur le site Urban Dictionary reprend l’idée de juxtaposition au coeur de la définition de Wallace. En effet, elle le définit comme « ayant le même équilibre entre le macabre et le banal que les œuvres du réalisateur David Lynch ».

Le mois dernier, le statut d’adjectif représentatif du terme s’est vu légitimé lorsqu’il a officiellement été ajouté à l’ Oxford English Dictionary (OED). Dix-neuf autres adjectifs éponymes liés au cinéma ont été ajoutés, notamment « tarentinoesque », « kubrickien » ou « bergmanesque », mais, nous signale Craig Leyland, responsable de l’apport de nouveaux mots à l’OED : « notre ajout de « lynchien » a suscité bien plus d’intérêt que toutes les autres entrées de la mise à jour ».

L’utilisation la plus ancienne du terme recensée par Leyland date de 1984, année de la sortie de Dune, le troisième film de Lynch. On peut ainsi lire dans Cinefantastique : « Eraserhead restera probablement son film le plus distinctif, dans une veine purement lynchienne ». Mais il est rare d’être adjectivé si tôt dans sa carrière, note Leyland, expliquant que : « la plupart des réalisateurs figurant dans cette liste avaient quelques films de plus au compteur lorsque leur nom a été utilisé pour la première fois ».

« Lynchien » ne peut être réduit à un terme marketing visant à attirer l'attention du public sur la naissance d'un groupe ou d'une nouvelle mode. Sa définition reflète l’époque dans laquelle nous vivons – une vallée mystérieusement cosmétique faite de choses à la fois sinistres et superficielles.

Depuis, le mot « lynchien » a vu son usage exploser, à tel point qu’il semble avoir atteint son pic. Tout d’abord, ses connotations – un contraste entre « des éléments surréalistes ou sinistres et des environnements quotidiens et banals », comme le décrypte l’OED – ont une influence indéniable sur la haute couture. Elle va du défilé printemps/été 2017 de Creatures of the Wind (dont Julee Cruise, fréquente collaboratrice de Lynch, assure la bande-son) oscillant entre douceur et brutalité ; jusqu'à Nightmares And Dreams, la première collection de Raf Simons pour Dior en 2012. « J’ai toujours aimé faire de belles choses affirmait alors Simons. Mais j'ai toujours été très intéressé par l'idée que quelque chose soit bizarre, sombre et puisse aller de travers… Ce contraste est très présent dans mon travail ».

« Lynchien » ne peut être réduit à un terme marketing visant à attirer l'attention du public sur la naissance d'un groupe ou d'une nouvelle mode. Sa définition reflète l’époque dans laquelle nous vivons – une vallée mystérieusement cosmétique faite de choses à la fois sinistres et superficielles. Parmi elles, un Président des Etats-Unis qui fait ce qu’il peut pour atteindre son idéal de beauté – bronzage artificiel, crinière de golden retriever comprise – tout en enfermant des enfants dans des centres de détention. Ou votre fil Instagram, inondé de selfies modifiés par des filtres plus ou moins grossiers et de souvenirs soigneusement sélectionnés, qui alimentent la pire épidémie de troubles mentaux depuis des décennies.

Mais cette juxtaposition imprègne les films de nombreux autres réalisateurs – Sofia Coppola, par exemple, dont le film The Bling Ring se pile sur la ligne de crête entre beauté et horreur. Dans ce cas, pourquoi « lynchien » et pas « coppolaesque » ? Commençons par souligner que les réalisateurs masculins sont plus susceptibles de voir leurs noms adjectivés : on estime que leur style et leur personnalité transparait à travers leurs travaux plus facilement que lorsqu'il s'agit de femmes – Paper Magazine a écrit de façon assez exhaustive sur la question. Lynch en est l'exemple parfait : il sait laisser transparaître sa personnalité à travers ses films et sa promo bien plus que la plupart des réalisateurs.

La légende de Lynch s’est construite sur la dualité exprimée par ses films - et sa personnalité. Un article de Newsweek de 1986 suggère qu'il doit sa notoriété à son style « à la Jimmy Stewart ». « Il adore les milkshake à la vanille et il utilise des jurons comme « mince, alors ! », ce qui rend la facette plus sombre de son imagination d’autant plus dérangeante », peut-on y lire. « Lynchien » a même fini par déborder sur le travail d’autres personnes. Twin Peaks, fruit d’une collaboration avec Mark Frost, est de loin l’œuvre la plus collaborative de Lynch, mais, comme l’a déploré Frost en 2002 : « tout le monde préfère croire à la théorie de l’auteur, et penser que ce style n’est le fait que d’une seule personne, David étant de loin le plus connu d'entre nous ». Du coup, on est tous tombés dans le panneau.

« Putain, mais pourquoi tout doit être "lynchien" ? » a répondu l'homme devant l’arrêt de bus plongé dans la nuit noire. « C’est juste un peu d’huile sur la route, Dave ».

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Cet article a été initialement publié sur i-D UK.

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