Heureux Comme Lazzaro d'Alice Rohrwacher

il y avait trop de méchants au cinéma, et puis lazzaro est arrivé

Ode à l'innocence sur fond de lutte des classes, le nouveau film d'Alice Rohrwacher donne vie à un personnage d'homme bon qu'on croise (trop) rarement au cinéma : il s'appelle Lazzaro.

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nov. 6 2018, 7:34pm

Heureux Comme Lazzaro d'Alice Rohrwacher

Italie, époque indéterminée, quelque part dans la campagne : des paysans travaillent la terre d’un vieux corps de ferme pendant qu’à quelques dizaines de mètres, une marquise savoure des mets servis dans de l’argenterie. Si l’injustice devient vite insoutenable pour l'oeil du spectateur, elle n’a rien d’évident pour les travailleurs du hameau de l’Inviolata : coupés du reste du monde, ils ignorent que l'état de servage dans lequel ils sont maintenus est illégal. Parmi leurs visages, il y a celui de Lazzaro (Adriano Tardiolo), un jeune homme à qui rien n'importe plus que d’être utile aux autres. Un être de lumière, qui se moque d'être ridicule, exploité ou tourné en dérision par ceux qui croisent sa route, parce que le seul souffle qui l'anime est un sentiment de bonté. Couronné du Prix du Scénario lors du dernier festival de Cannes, Heureux comme Lazzaro est un songe enchanté, imprimé dans une pellicule poussiéreuse, où l’agressivité du capitalisme se heurte à la candeur désarmante de Lazzaro, un « homme bon » comme on a perdu l’habitude d’en croiser. Lazzaro est-il un saint, un garçon resté enfant ou une lumineuse apparition ? Sans donner la réponse, le film d’Alice Rohrwacher rend un vibrant hommage à tous les cœurs purs que la fiction délaisse parce qu’ils ont choisi de rester sur le bas côté. i-D l'a rencontrée pour parler des vertus de l'innocence, de sa rencontre avec Adriano Tardiolo et des pouvoirs de la bonté.

Comment vous est venue l'idée de Lazzaro ?
Les idées d'un film viennent toujours de très loin. Parfois, des choses germent pendant des années et reviennent d'un seul coup. À l'origine de Lazzaro, il y a un petit article que j'avais lu sur l'histoire d'une marquise qui avait gardé des paysans italiens en état de servage. Ce n'était pas raconté comme quelque chose d'important et ça n'a pas marqué l'histoire italienne. C'était un article parmi un million d'autres, sauf que celui-là m'est toujours resté en mémoire.

Pourquoi ce fait divers plus qu'un autre ?
Quand j'étais petite, j'ai vécu dans une maison abandonnée. C'était en 1982 et des gens venaient de fuir cette maison parce que c'était la fin du métayage - une histoire qui peut sembler très vieille mais qui est en fait très récente. Dans cette maison, il y avait les chaises encore chaudes des gens qui étaient réfugiés là, tous leurs objets. J'ai moi-même joué avec des objets qu'ils avaient oublié et je me suis dit qu'un jour, je raconterai cette migration domestique. On parle beaucoup de migrations aujourd'hui et j'avais envie de reconduire l'image du migrant, non pas sur l'idée de provenance très lointaine, mais plutôt d'insister sur cet état de passage qui me semble très importante. Je voulais rapprocher l'image du migrant de la nôtre : dans le métayage ou le monde moderne, on migre toujours d'un lieu fermé à un autre, d'une grande escroquerie vers une autre grande escroquerie.

Pourquoi avoir choisi de raconter cette histoire à travers le personnage de Lazzaro ?
Pour faire lien avec tout ce matériel, il fallait quelqu'un d'innocent : c'est une histoire qui comporte beaucoup de responsables (le mal, la marquise, les méchants...) et qui a déjà en elle-même un jugement. Je voulais m'accompagner de quelqu'un qui ne soit pas capable de juger, et c'était Lazzaro.

La bonté est une valeur qui perd du terrain dans nos sociétés, comme si elle appartenait à un autre temps. Pourquoi lui avoir donné une place aussi centrale ?
Dans le passé, la gentillesse était très utile, elle permettait aux gens de se rendre service. Aujourd'hui, elle passe presque pour quelque chose de suspect. Pourtant, les personnes comme Lazzaro sont nombreuses. Mais elles ne sont jamais au centre de l'attention, elles restent un peu cachées parce que leur nature est d'être derrière les autres, de ne pas chercher à se mettre en évidence. Nous vivons une époque où la lutte est d'être mis en avant, liké, validé par les autres. Lazzaro serait incapable de comprendre ça ! Il n'a pas de succès et ne le cherche pas. Je ne crois pas que ces gens aient disparu, je pense qu'il faut juste les chercher. Le monde est plein d'histoires sexy, attrayantes mais des gens se cachent entre toutes ces choses très belles. Je voulais raconter l'histoire de cet homme qui n'arrive même pas à se nourrir physiquement parce que les autres mangent tout.

Comment avez-vous rencontré Adriano Tardiolo, le garçon qui incarne Lazzaro ?
Naturellement, Adriano n'est pas venu passer de castings parce que comme on l'a dit, il se cache. On l'a rencontré devant son l'école. Evidemment, le plus difficile a été de le convaincre de faire le film. Comme il ne voyait pas l'intérêt de se mettre en avant, il nous a dit "merci mais ça ne m'intéresse pas". Lorsqu'il a vu que ça nous rendait très tristes, il nous a proposé de contacter un ami à lui. Il ne comprenait pas qu'on le voulait lui ! Il a fini par accepter après un long moment d'hésitation, quand il a compris le sens du film. C'était un casting dans le sens contraire.

Qu'est-ce qu'il a apporté ?
Adrinao a respecté le personnage. Il n'a jamais cherché à être meilleur que lui. Moi non plus d'ailleurs. C'est ce qui fait que ce personnage qui aurait pu n'être qu'un garçon stupide est devenu un ange.

Le film convoque à plusieurs reprises l’idée de « l’homme bon ». Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
Un homme bon n'est pas forcément un homme qui fait du bien. Dans la scène où Lazzaro échappe à un loup, on pourrait penser que le loup l'épargne parce que c'est un saint. Ce n'est pas à grâce à sa sainteté, c'est parce qu'il est un homme bon. Être bon, être gentil, je crois que c'est faire en sorte de rester toujours ouverts aux possibilités, ne pas s'enfermer par rapport à ce qui peut arriver. Le monde serait triste si nous étions tous comme Lazzaro, mais il faut garder en tête que cette innocence existe et qu'elle est essentielle.

Votre précédent film confrontait déjà le monde moderne à une société plus traditionnelle. Avez-vous le sentiment qu'il est plus difficile de rester innocent dans le monde d'aujourd'hui ?
Je n'ai cherché à aucun moment à être dans la nostalgie, même dans la première partie du film. Le film débute dans une sorte de Moyen-Age social mais la spectacularisation existe quand même, notamment à travers le personnage de la Marquise ou de son fils : ils se comportent comme les acteurs d'une compagnie de théâtre. Je sais pas s'il est plus difficile de rester innocent aujourd'hui. Mais je crois que cette innocence est essentielle pour comprendre le monde dans lequel on vit.

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Heureux Comme Lazzaro Alice Rohrwacher
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