Nadiya Lazzouni: "Arborer ses multiples identités sans peur ni honte"

Suite à des menaces de mort pour son port du hijab et sa visibilité, la journaliste très en vue Nadiya Lazzouni a parlé à i-D de la place du voile dans la société française, entre diabolisation, stigmatisation et fétichisation.

par Alice Pfeiffer
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28 Avril 2021, 3:46pm

« Une balle dans la nuque », « Gardes ton chiffon (le foulard qu’elle porte NDLR), nous viserons mieux, petite effrontée. Il se remplira de ta cervelle de merde. ». Le 8 avril, la journaliste très suivie, productrice et fondatrice du média Speak Up Channel sur Youtube, reçevait de terrifiantes menaces de mort qui s’attaquaient à son port et sa défense du foulard. Dans le contexte de la loi Séparatisme et de projets de lois visant à interdire le voile chez les mineures et les mères accompagnatrices, sa simple présence suivit à mettre en lumière les travers à la fois sexistes et islamophobes que la culture française ne saurait reconnaître…et ni pour autant combattre.

Vous avez récemment reçu des menaces de mort. Cela fait suite à une intervention à la télévision n’est-ce-pas ?

Le courrier arrive chez moi le 8 avril. La semaine d’avant, je repartageais mon intervention sur LCI d'octobre 2019, au sujet d'une proposition de loi visant à interdire le port du foulard aux mères accompagnatrices. J’avais été invitée pour débattre et ma réponse avait été juridique : la laïcité ne s’oppose pas au voile porté par une mère accompagnatrice ; si c’était le cas on n’aurait pas besoin de voter une nouvelle loi l’interdisant. Il y a eu un regain d’intérêt pour cette vidéo, qui a buzzé qui a, je pense, mené à cette menace de mort. On peut aussi lier cette lettre au climat délétère, et tous ces amendements discriminatoires au projet de loi séparatisme qui n'est plus un projet de loi contre "l’islamisme" (même si je ne sais toujours pas ce que c'est) mais contre l’Islam et les musulmans. Tous ces débats politico-médiatiques ont tellement libéré la parole raciste, on présente les musulmans visibles comme une menace, et comme je suis une journaliste publique, je suis une source privilégiée pour ces attaques.

Que symbolise à votre avis votre présence dans les média français ?

On essaye de me faire payer d’être l’antithèse de tout ce qui se dit depuis des décennies sur la femme qui porte le foulard. Ma seule présence dans l’espace public suffit a déconstruire tous ces fantasmes et tous ces préjugés autour de l’Islam. Moi et beaucoup d’autres femmes portant le foulard  participons à rendre inopérant toute leur logorrhée politique qui vise a faire croire qu’on est des femmes opprimées et que le voile est un frein à l’émancipation, alors qu’on est entrepreneuse, qu’on est syndicalistes, qu’on est des communicantes ; je fais des interviews avec des hommes, je joue dans une film. On déconstruit cet imaginaire autour de la femme qui porte le foulard alors il faut nous faire taire.

En quoi ce débat autour du voile fait-il appel à une histoire coloniale ? 

Effectivement, c’est aussi intimement lié à l’histoire coloniale, l’hystérie autour de ce bout de tissu nous raconte combien l’histoire collective passée se maintient dans le présent. Ce voile qui offusque est aussi celui des femmes algériennes qui a été vigoureusement combattu lors des cérémonies de dévoilement. Je parle des français qui sont au pouvoir, car ce combat acharné contre le voile est celui d’une poignée de personnes qui ont hélas un grand pouvoir, qui sont nostalgiques d’une France qui avait un empire, qui était investit d’une mission civilisatrice, qui est arrivée à un terme lors de la guerre d’Algérie qui a été gagnée par ces indigènes, par ses musulmans. Les indigènes, les colonisés étaient nommés les Musulmans : on voir combien l’histoire se répète aujourd’hui, car les français de confession musulmane sont uniquement vus par le prisme de leur religiosité, on les appelle « les Musulmans ».

Malika Mansouri, psychanalyste a travaillé sur la transmission générationnelle, et rappelle que l’histoire se répète inlassablement quand un silence a été posé dessus : ce qu’on met au silence, du coté des violences symboliques ou réelles, et elles s’inscrivent dans la mémoire du corps et des émotions et ressurgissent au quotidien. Toute cette histoire coloniale, on veut faire comme si elle n’avait jamais existé. Il y a  encore des crispations, des tensions, et tant qu’on n’aura pas parlé de ce qu’il s’est passé, qu’on n’aura pas reconnu certaines blessures, l’histoire se répètera. On a combattu le voile vigoureusement en Algérie par ces cérémonies de dévoilement intrinsèque à la politique coloniale, et aujourd’hui les petits enfants de ces femmes ont subi ces cérémonies reviennent au religieux et au spirituel.

On arrive à concilier toutes ces identités, arabe, musulmane, française. Contrairement à nos parents qui rasaient les murs, on vient comme on est ; on est tellement français qu’on s’autorise à arborer ces différentes identités sans rougir. On n’est pas invités ici, on est d’ici. Nos mamans étaient dames de ménage, mères au foyer, sans véritables vies dans la société, elles étaient invisiblisées mais leurs enfants ont fait l’école de la république, ils connaissent leurs droits fondamentaux, et occupent des postes à responsabilité, d’influence et affichent leur islamité.

Les femmes qui portent le foulard disent « mon corps n’est pas disponible », il y a un enjeu de pouvoir sur le corps des femmes, le voile s’inscrit dans la lutte féministe : ton corps est trop couvert, non ton corps est pas assez couvert. Ni le crop top ni le voile au lycée ne font partie du vestiaire républicain de Blanquer, il y a une volonté de s’approprier les femmes et leur corps dès le plus jeune âge.

Vous sentez-vous ramenée au cliché de la « beurette » ?

Même si on porte le foulard, on est ramenée au cliché de la beurette qui se voile, on excite, on génère des frustrations, (les hommes) ont envie de dévoiler, de découvrir, et le voile est ramené à la question sexuelle, à une frustration sexuelle qui seraient induite chez les hommes non musulmans tels que Jean Quatremer qui se plaignait dans un tweet de ne pas pas pouvoir avoir de relation amoureuse ou sexuelle avec une femme musulmane " voilée ".

D’ailleurs, la femme maghrébine qui réussit et qu’on célèbre, c’est la femme hyper sexualisée parce qu'elle répond à l'injonction d'avoir le corps exposé aux regards concupiscents. Je pense à  Zahia : les portes lui ont été ouvertes, elle est aujourd’hui millionnaire, alors qu’elle est une ex call girl ; elle a sa propre ligne de lingerie, fait du cinéma. Nabilla est un peu écervelée, voluptueuse ; Wejden est une chanteuse de r’n’b hyper sexualisée et qui connaît une réussite fulgurante, et est un modèle pour les jeunes filles.

On parle de mineures forcées à porter le voile ou durement influencées par leurs mères, mais sans chiffre aucun. Ca fait des années qu'on perpétue ce mythe sans n'avoir jamais entendu parlé d'une seule affaire où un parent aurait été condamné pour les y avoir obligées. Si nos institutions ont vraiment à cœur de vouloir protéger nos enfants qu'ils luttent contre les réseaux de prostitution de mineures dont un grand nombre est motivé par le besoin de s’acheter des sacs Lancel. Nos filles ne veulent plus faire comme maman mais elles rêvent de faire de la téléréalité. Les mères sont en réalité dépassées par des enfants qu’elles n’arrivent plus à éduquer, la téléréalité a totalement préempté le rôle de la mère.

Tous ces discours imaginaires et stigmatisants favorisent un repli identitaire : ca fait partie de la condition humaine, si tout le monde s’acharne contre vous on se demande si il y a une vérité, ça a poussé les filles dans une quête spirituelle et religieuse et a trouver un épanouissement qui passe aussi par porter le voile.

Que dévoile le projet de loi Séparatisme sur son rapport à l’Islam et à la laïcité ?

Ce projet de loi, à la base, visait à rappeler avec force les principes républicains. Parmi eux se trouve la laïcité, qui est la séparation de l’église et de l’état. Ce n'est pas de l’uniformisation, mais permet à tout le monde de vivre sa croyance ou non-croyance au sein de la république. On a vu que la laïcité dérangeait et qu’on tentait aujourd’hui de la réécrire : on n’a pas renouvelé le président et tous ceux qui étaient bénévoles au sein de l'observatoire de la laïcité, on se rend compte que les instruments juridiques aujourd’hui garantissent les droits des minorités. Les musulmans peuvent invoquer le droit pour exprimer de manière visible leur appartenance à la religion. Il y a donc ce projet de loi qui restreint ces libertés que la loi garantissait, on n’aurait pas eu besoin de voter une loi si celle de 1905 pouvait interdire l’expression visible d'une appartenance à une religion. On réalise par ces amendements que cette loi ne vise pas à lutter contre l’islamisme mais contre l’islam et une pratique ordinaire, on a préparé des années avant les esprits pour pouvoir voter ce type de loi.

Suites aux attentats de 2015 , ils avaient publiés des infographies avec sur les sites internet dans le cadre de la de lutte contre la radicalisation…  Les pouvoirs publics avait  mis en place un numéro vert pour encourager à dénoncer quelqu’un qui aurait une pratique radicale. Pourtant, ce ne sont que des pratiques ordinaires : prier, ne pas aller à la piscine. À comprendre : un bon musulman est un musulman qui renonce à sa foi, vous n’êtes pas vraiment français si vous la conservez.

Quel exercice de pédagogie est attendu de vous ?

Je dois faire preuve de pédagogie et rassurer l'autre qui me voit d'abord comme une menace puisque c'est comme ça que nous dépeignent les politiques et les médias., En tant qu’être spirituel et qui plus est visible, on est ambassadeur de valeurs, il faut peser chacun de ses mots, je ne peux pas m’énerver comme quelqu’un d’autre, on nous retire ce droit à la différence et l’indifférence, on doit vivre avec ca, faire la preuve de sa citoyenneté pour que la barrière tombe, on aimerait à ne pas avoir à passer par ces obstacles et vivre normalement.

On diabolise le foulard alors qu'il est éminemment spirituel. J'aime la définition que l'anthropologue Laurence Lecuyer en donne. Elle rappelle que « l’être humain tombe dans le monde et y perd un peu sa sacralité, pour la retrouver il se ré-enveloppe de cette membrane protectrice qui lui permet a la fois de se séparer du monde profane tout en y vivant et de s’agréger a la lumière divine sans s’y brûler. »

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