L’art du collage selon Raphaël Barontini

Génie des mélanges entre art, collage et mode, histoire et futur, mythologies et histoire coloniale, Raphaël Barontini construit petit à petit une œuvre singulière et fascinante, métissée et pop, accessible et réflexible.

par Patrick Thévenin
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09 Août 2021, 9:49am

Au Studio des Acacias où il nous reçoit, le jeune artiste français de 37 ans Raphaël Barontini présente le fruit d’une résidence de 8 mois initiée par LVMH Métiers d’Art au cœur de la tannerie Hen Long à Singapour spécialisée dans le cuir de crocodile. Un pari, et un matériau, diaboliquement excitants pour celui qui depuis plusieurs années a fait de son œuvre un grand mix autant dans ses inspirations que dans les techniques ou les matériaux utilisés. Un travail fascinant où l’art classique occidental s’hybride avec les grandes figures du militantisme afro-américain ou caribéen, où les œuvres se transforment en vêtements de parade, en selle de cheval ou en tuniques futuristes, où des portraits de héros de la révolution haïtienne prennent la place de Napoléon, où l’art dit classique s’hybride avec celui qu’on appelle contemporain, où les drapeaux ou les tapisseries interrogent les notions de colonisation et d’esclavage. Raphaël Barontini tissant de nouvelles formes de narrations, explorant les symboles culturels, interrogeant les non-dits de l’histoire, télescopant les époques et les styles, revisitant les mythologies traditionnelles tout en nous offrant de nouvelles pistes de réflexion conformes à sa notion de créolisation de l’art.

 
5 - Pégase I © Thomas Lannes.jpg

Comment êtes-vous venu à l’art ?

Mon éducation artistique s’est d’abord faite avec la musique, mon père d’origine italienne travaillait dans ce domaine même s’il était prof de français à la base et on a toujours écouté de la musique à la maison, beaucoup de jazz et de free-jazz, j’ai découvert très tôt le musicien Sun Ra qui est une figure qui revient souvent dans mon travail. Ma mère, avec des racines bretonnes et antillaises, était une grande lectrice, la bibliothèque familiale était immense, j’ai été imprégné de littérature afro-américaine et antillaise. Les arts plastiques m’ont intéressé très tôt, au lycée j’étais en filiale arts plastiques et je fréquentais beaucoup les musées, mais je ne pensais pas en faire mon métier un jour. A la base je me destinais à la musique, je jouais des percussions dans une fanfare. Et puis, hasard du destin, j’ai fait l’école supérieure des Beaux-Arts à Paris dont je suis sorti en 2009 que j’ai complété avec une année passée au College of Art à New York.

Comment avez-vous abordé cette résidence LVMH ?

Les deux premiers mois, sur les huit que j’ai passé à Singapour, j’ai vraiment passé du temps avec les artisans pour comprendre comment étaient travaillées, traitées et teintes les peaux. Mon atelier était installé en plein milieu de la tannerie, une proximité amusante parce que je peignais et dessinais au milieu de toute cette chaine de production mais aussi parce que j’étais quasiment le seul européen car la majorité des ouvriers sont singapouriens, malaisiens ou chinois. Ils sont dans une démarche de production de haute qualité pour créer des peaux qui vont finir en sacs à main ou en porte-monnaie et moi j’arrivais, avec la validation de LVMH, pour en gros m’amuser avec la matière et produire des œuvres. Tout le défi était là : intégrer le travail sur le cuir et faire des expérimentations qu’eux ne se seraient pas permis dans leur production habituelle. La tannerie des peaux de crocodile est un travail d’orfèvre, séquencé et contrôlé. Ils se doivent d’avoir une qualité irréprochable alors qu’en tant qu’artiste je leur répétais : « Il n’y a pas de souci si vos cuirs ne sont pas parfaits, si l’expérimentation échoue ». Il y a beaucoup de pièces, par exemple les selles, où j’ai utilisé des peaux qui avaient des altérations alors que les maisons de luxe ne sélectionnent que les plus parfaites. C’était un peu mon maître mot : utiliser les chutes et les rebuts, pas forcément les cuirs de très haute qualité.

Soukhos - Raphael Barontini - Studio des Acacias © Nicolas Brasseur 7.jpg

Toutes les œuvres produites sont quasiment portables ?

C’est vrai ! J’ai produit trente pièces pour cette résidence et elles sont toutes portables sans que ce soit un prérequis. L’utilisation du cuir et du tissu, la soie principalement, m’ont conduit à imaginer des sortes de costumes historiques pour des héros imaginaires. La bizarrerie de cette invitation m’a beaucoup excité et amené à créer une narration très particulière avec des pièces qui sont des citations à la dimension mystique et symbolique de l’animal. Il y a par exemple beaucoup de références à l’Égypte antique et au Dieu Sobek qui s’appelle aussi Soukhos, un personnage mi-homme, mi-animal, une figure mythologique que j’ai mélangé à tout un corpus d’œuvres qui évoquent la figure du dragon et toutes les peintures classiques autour de Saint Georges, Saint Moritz ou Saint Michel. Cette manière d’évoquer des bêtes fantastiques et des créatures imaginaires donne cette dimension martiale à mon travail qui reflète ce combat continuel entre l’homme et la bête, j’ai conçu ces tenues de cavalier comme des uniformes de parade. 

1 - Cape Saint Maurice et le Dragon © Thomas Lannes.jpg

Votre travail s’apparente à un grand mix de techniques, d’influences et d’inspirations de l’ordre des cadavres exquis.

J’ai commencé à mélanger les influences et les techniques très tôt. Déjà aux Beaux-Arts je mixais des techniques traditionnelles avec l’apport du digital tout en déconstruisant les symboliques qui découlaient de l’art dit classique. Quand j’étais étudiant mon atelier de peinture était juste en face du Louvre et une de mes premières séries est une succession de portraits de cour où je reprenais des classiques comme ceux de Hyacinte Rigaud ou des peintures de cour françaises mais avec des gens que j’avais photographié à Saint Denis, ma ville natale, que je mettais en scène dans les mêmes poses, ce qui installait un jeu entre le contemporain et les références historiques. J’aime l’idée d’inverser les images et les personnages et je rapproche cette attitude de mon intérêt pour le carnaval. J’ai toute une partie de ma famille originaire de Guadeloupe et j’y suis beaucoup allé quand j’étais enfant et adolescent, la question du carnaval est très présente dans mon travail. C’est un moment qui m’a toujours marqué parce qu’aux Antilles il y a ce jeu avec l’histoire esclavagiste où d’un seul coup les symboles sont détournés et où l’esclave se met dans la position du maître. Tous ces codes qu’on retrouve dans le carnaval antillais m’interpellent depuis longtemps.

Soukhos - Raphael Barontini - Studio des Acacias © Nicolas Brasseur 12.jpg

Une autre influence qui irrigue votre travail est celle du musicien Sun Ra et de l’afro-futurisme. Qu’est-ce qui vous fascine dans ce personnage mythique ?

Ce qui m’intéresse c’est la manière dont les communautés afro-américaines par exemple tentent de se réinventer au croisement d’un passé qui peut être très lourd comme l’esclavage et d’une projection dans le futur dans un autre espace temporel et poétique. Mes œuvres sont souvent narratives et prennent leur source dans des évènements historiques quitte à créer des formes imaginaires et transcendantales. Sun Ra est une figure fascinante car il a su créer tout un univers avec des références à l’Égypte ancienne combiné à une proposition poétique d’envoyer les afro-américains sur Saturne pour échapper à la ségrégation raciale quand certains militants afro-américains radicaux voulaient plutôt revenir en Afrique au Libéria.

Soukhos - Raphael Barontini - Studio des Acacias © Nicolas Brasseur 6.jpg

Inspiré du philosophe français Édouard Glissant vous revendiquez la créolisation dans votre travail, vous pouvez nous en dire plus ?

Étant donné que je suis issu d’une famille métisse j’ai toujours connu le brassage culturel, je pouvais partir en vacances un été chez mes grands-parents italiens et l’année suivante aller en Guadeloupe. En plus évoluer dans un territoire comme la banlieue nord de Paris, à Saint-Denis exactement où j’ai grandi dans une cité et fait toutes mes études, a beaucoup joué. J’y ai vécu jusqu’à 27 ans, j’ai toujours mon atelier là-bas, c’est une ville un peu dadaïste, à la fois par les difficultés liées à la misère, à la pauvreté qui saute aux yeux et par ce collage totalement incertain entre la Basilique qui est le tombeau des rois de France et toutes ces couches d’immigrations successives qui se superposent et sont le reflet de l’histoire de France même si on ne veut pas trop en parler. Entre les anciens colonisés venus prêter leurs bras pour la reconstruction de la France et la communauté antillaise très présente, on ne peut pas interroger la culture et l’histoire sans à un moment donné poser la question de l’esclavage et de l’immigration. Une immigration qui continue toujours aujourd’hui avec les nouveaux immigrés du Sri Lanka, les haïtiens, les sud-américains venus de pays comme le Venezuela, les gens de l’Europe de l’est… Pour moi Saint-Denis est un peu un laboratoire qui s’ignore car ces différentes populations, tous ces mélanges et leurs apports construisent forcément ce que sera la France de demain. Mon travail qui est très ouvert à ces questions interroge la créolisation des images et des imaginaires, je donne ma proposition artistique, je ne dis pas qu’elle est unique et qu’il faut la suivre, qui est le résultat de ces agglomérations, de ces périodes, de ces questionnements, de ces traditions visuelles. Ce qui m’intéresse à Saint-Denis c’est que c’est un territoire en mouvement perpétuel, quelque chose de vivant, d’explosif aussi parfois. J’y trouve en tant qu’artiste plus d’intérêt que d’être dans un lieu plus normé et clean.

Raphaël Barontini : « Soukhos » (Editions RVB Books) – 152 pages – 60 euros

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