Illustration par Antoinette Siaud

A-t-on raison d'être nostalgique de la teen-pop en France ?

Framing Britney Spears. Le documentaire du NY Times rappelle à quel point les années 2000 ont été folles pour les pop-stars. Pareil en France où Jenifer, Alizée et Lorie, après tant de moqueries, jouissent désormais d’un nouveau culte. À raison ?

par Maxime Delcourt
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22 Avril 2021, 2:01pm

Illustration par Antoinette Siaud

Au début des années 2000, une nouvelle génération d’artistes envahit les pages des magazines pour ado, flattant le voyeurisme de la culture des fans. Jenifer, Alizée, Lorie, Leslie, voire même Priscilla : toutes rencontrent un franc succès, deviennent des modèles pour des millions d’adolescent.e.s et semblent tirer les sujets de leurs chansons des pages de leur journal intime. Au sein des magazines spécialisés, en revanche, ces dernières sont ouvertement moquées, raillées pour leurs chansons jugées naïves, sans véritable prises de risques. Mais à mesure que les années passent, et que la culture pop devienne de plus en plus obsédée par sa propre histoire, la donne change. Et permet à ces mêmes artistes d’être aujourd’hui reconsidérées, susceptibles d’accéder à une crédibilité artistique à laquelle elles n’ont jamais pu prétendre. Surtout en France, un pays traditionnellement hostile à ces stars que l’on dit fabriquées de toutes pièces, à ces showgirls à qui l’on refuse bien souvent le statut d’artiste.

Derrière ces multiples a priori, une réalité : la nécessité, au sein d’une époque où les notions mêmes de « mainstream » et d’« underground » semblent intenables, de reconsidérer l’apport de ces différentes interprètes. À commencer par Alizée, qui s’est rapidement détachée de l’influence sans doute pesante de Mylène Farmer pour s’enticher de collaborations audacieuses avec Para One, Oxmo Puccino, Rob, Château Marmont ou même Daniel Darc.

Il est d’ailleurs intéressant de constater qu’Alizée incarne assez bien ce retour de hype. Anaphore Music ne s’y est pas trompé : en rééditant en vinyles les premiers albums de l’ex-Lolita, le label français a bien senti ce qui se tramait autour de cette artiste dont les chansons se retrouvaient autrefois partout, aussi bien dans les booms que dans les mix d’Aphex Twin. « C’est vrai qu’Alizée jouit aujourd’hui d’un statut quelque peu iconique, resitue Sarah Dahan. On salue la façon qu’elle a eu de se renouveler à chaque album, même si ses tentatives les moins pop ont floppé… Surtout, on comprend que des artistes comme Julien Doré se sont fait connaître grâce elle, qu’elle est une véritable star en Amérique Latine et que des artistes aussi branchés que Devonté Hynes relaient ses morceaux sur les réseaux ». Sur sa lancée, l’autrice de Divas - les plus grandes icônes de la pop en profite pour rappeler un événement survenu au sein de la rédaction de Konbini. « Il y a deux ans, Lorie a débarqué dans nos locaux en lien avec la sortie de son bouquin. Tout le monde était en folie, à tel point qu’elle a effectué un photocall avec toute l’équipe. Pour certains, elle symbolise vraiment un retour à l’adolescence. »

Ce phénomène, on le retrouve ailleurs. Chez Libération, qui, en janvier 2020, taillait le portrait de K.Maro au sein de sa prestigieuse quatrième de couverture ; chez Camille Lellouche, qui clame haut et fort son amour pour Ophélie Winter (au point de reprendre « Shame On U ») ; ou encore chez la chanteuse Silly Boy Blue, qui affiche fièrement ses t-shirts à l’effigie de la Star Academy. Dès lors, comment interpréter cet attrait soudain pour une génération d’artistes longtemps moquées ? Est-ce de la nostalgie ou simplement la volonté de reconsidérer des chansons jugées lisses et insignifiantes au moment de leur sortie ? Doit-on remercier certaines icones pop actuelles (Angèle, Pomme, etc.) d’avoir réhabiliter les codes de cette musique, au point d’en faire quelque chose de cool ?

À toutes ces questions, l’on serait bien tenté d’apporter une même réponse, d’affirmer que la célébration de Jenifer, Lorie, Alizée ou même Ophélie Winter ne vise peut-être à restituer qu'une émotion, une seule, aussi pure que ténue : l'exaltation des premières fois. Dans bien des cas, toutes ces interprètes sont devenues les premières amies vraiment choisies par des millions de pré-adolescent.e.s, la première fois où ils.elles affirmaient leur goût personnel, leurs premiers émois culturels, peut-être même la bande-son de leurs premiers baisers.

Si elle ne renie pas cet argument, Sarah Dahan voit également dans cette nostalgie les conséquences logiques d’une génération d’auditeurs et d’auditrices qui assument plus que jamais ses goûts, contrairement à ce qui était effectif au cours des années 2000 - une époque où il était impossible de réconcilier les auditeurs de NRJ et ceux de France Inter, les quartiers branchés et ceux où l’on danse la chenille. « Les gens sont plus décomplexés par rapport à la variété, il n’y a plus de plaisirs coupables aujourd’hui. Tout est assumé. Les barrières musicales sont tombées, tout le monde chante, y compris les rappeurs. » Un exemple ? On en a même deux : Booba qui reprend « Barbie Girl » d’Aqua (cinq ans après Jul, la précision est importante), et Dinos qui offre une version de « Moi… Lolita » sur Twitter.

De là à parler d'un simple phénomène nostalgique, il n'y a qu'un pas que l'on se gardera de franchir. Après tout, il est peut-être simplement temps d’assumer que ces chansons soient désormais inscrites, qu’on le veuille ou non, au panthéon de la chanson française. « Prenons l’exemple de Jenifer, ajoute Sarah Dahan. Aujourd’hui, elle a intégré le jury de The Voice, elle tourne des films et force est de constater que ses tubes ont traversé le temps. « Au soleil », pour ne parler que de ce titre, c’est un classique de la variété. Il est sorti il y a presque 20 ans, et le fait que tout le monde continue de le chanter, même si c’est parfois pour s’amuser en soirée, signifie bien son importance au sein du paysage musical hexagonal. »

En clair, et pour reprendre les théories avancées par Pierre Bourdieu, la possible hype autour de ces artistes ne serait rien d’autre qu’une façon de tisser des liens communs. Un moyen d’exhiber ses signes d’appartenance à une génération, de rappeler que la construction d’une identité commune implique la constitution d’un panthéon, fait de héros intouchables et de références populaires, à même d’unir les classes sociales entre elles. On tient pour preuve le fait que les fans ne s'intéressent guère au discours actuel de ces artistes qu'ils.elles aimaient tant dans leur jeunesse, pas plus qu'à leur évolution musicale.  La seule chose qu'ils.elles désirent, c'est entendre encore et encore ces chansons, retrouver cette frénésie et ce fantasme qui accompagnaient la diffusion de ces différents singles autrefois matraqués sur les ondes FM. Car, si toutes les artistes évoquées ici ont provoqué une vague d’enthousiasme, voire un phénomène d’identification, c’est aussi parce qu’elles faisaient plus que surfer sur l’air du temps : à l'instar de Jenifer dans le clip de « Tourner ma page », elles proposaient de s’en libérer.

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