Ces photos illustrent le combat pour sauver les Rhinocéros blancs du Nord

Dans le dernier numéro d'Atmos, Sam Rock photographie la réserve Ol Pejeta Conservancy au Kenya, dédiée à la protection des espèces en voie de disparition.

par Jennifer O'Mahony
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22 Avril 2020, 9:10am

Ce reportage a été publié dans le cadre du dossier "Stewards of The Wild" dans ATMOS. Vous pouvez vous le procurer sur ce lien..

Le professeur Thomas Hildebrandt, chef du département de gestion de la reproduction à l'Institut Leibniz pour la recherche sur les zoos et la faune sauvage, dirige l'équipe de scientifiques qui a annoncé en septembre dernier qu'ils avaient réussi à créer deux embryons viables de rhinocéros blanc du Nord, en utilisant la technologie in vitro et le sperme de mâles morts depuis longtemps. Après des décennies de braconnage pour leurs cornes, il ne reste plus que deux Rhinocéros blancs du Nord, une mère et sa fille, Najin et Fatu, qui vivent sous surveillance 24 heures sur 24 au Ol Pejeta Conservancy, dans les hautes terres centrales du Kenya. Toutes deux sont stériles. Les deux embryons vont maintenant être insérés dans un rhinocéros blanc du sud, la sous-espèce la plus proche. Si un petit naît, cela annoncerait une nouvelle ère pour la conservation - et pour l'un des plus importants animaux en danger critique d'extinction au monde.

northern white rinos by sam rock

Jennifer O’Mahony : Quand avez-vous commencé à considérer la technologie in vitro comme un atout pour la biodiversité et la conservation des espèces menacées ?
Thomas Hildebrandt : Pour le projet concernant le rhinocéros blanc du Nord, il y a eu deux innovations vraiment importantes. Tout d'abord, la technologie in vitro, qui a déjà été utilisée pour d'autres espèces dans le passé. Et puis ce qui est nouveau, depuis 2012, c'est le couplage avec la technologie des cellules souches, car pour le rhinocéros blanc du Nord, la reproduction assistée ne suffirait pas à créer une population autonome. Si vous ne réunissez pas suffisamment de diversité génétique au sein d'une espèce, alors parler de futurs plans de repeuplement n'a pas de sens. En associant ces deux approches, nous avons ouvert un tout nouvel horizon pour la sauvegarde des espèces en danger critique d'extinction, et cela a également changé la façon dont nous évaluons le statut des espèces qui sont au bord de l'extinction. Alors que dans le passé, on se basait sur le nombre d'individus fertiles dans la population, cela n'est plus nécessaire - ou du moins ne le sera plus à l'avenir, car chaque animal infertile ou même mort peut contribuer à repeupler son espèce en utilisant ce genre de technique.

Et comment avez-vous modifié votre stratégie à mesure que la technologie a évolué ?
Nous étions assez désappointés, car nous travaillons pour les rhinocéros blancs du nord depuis le début des années 2000, et tous nos efforts se révélaient vains en raison d'une très faible population. Nous sommes allés au zoo de San Diego, nous avons étudié les représentants de cette espèce menacée qui s'y trouvaient, nous avons recueilli le sperme du dernier rhinocéros, qui était de mauvaise qualité. Nous l'avions fait, mais sans espoir que cela ait une quelconque implication pour la sauvegarde de l'espèce. À l'époque, il restait trente rhinocéros blancs dans le parc de la Garamba, au Congo. Nous furent invités à nous y rendre pour récolter davantage de sperme de ces animaux sauvages, alors qu'ils étaient censés se faire mettre un transpondeur dans les cornes. Mais le voyage a été annulé, à cause de la guerre civile. Nous n'y sommes donc jamais allés et peu de temps après, tous avaient disparu. Il y a toujours une rumeur selon laquelle il reste quelques-uns au Soudan, mais personne ne peut le prouver. Il nous reste donc la technique des cellules souches, qui a fait ses preuves sur une souris, pas sur un rhinocéros, mais elle est à notre disposition. Les échantillons que nous avons pour le rhinocéros blanc du nord sont d'une diversité génétique égale ou même supérieure à celle du rhinocéros blanc du sud (il reste plus de 17 000 rhinocéros blancs du sud et seulement deux rhinocéros blancs du nord).

Ol Pejeta Conservancy by Sam Rock

Le dernier rhinocéros blanc du Nord mâle, Soudan, est mort en 2018, laissant derrière lui une fille et une petite-fille. Avant sa mort, neuf ans s'étaient écoulés sans qu'aucun rhinocéros blanc du Nord ne soit né. Pourquoi est-il si difficile pour les rhinocéros de se reproduire ?
L'infertilité arrive assez tôt. Dans la nature, la femelle aurait un cycle ovarien tous les cinq ans, car elle trouve un partenaire de reproduction approprié, puis elle tombe enceinte pendant 16 mois. Après la mise bas, elle allaite et élève le veau, et pendant toute cette période, nous avons un sommeil ovarien (elle ne peut pas tomber enceinte). Si le partenaire reproducteur adéquat n'est pas là, la femelle ovule tous les mois et l'œstrogène devient une substance cancérigène. Si vous avez environ deux ans de cycle chez un rhinocéros femelle, la probabilité que vous développiez des pathologies graves est très élevée.

Il est donc dangereux pour elles de ne pas tomber enceintes ?
La grossesse est en fait un élément de guérison, et l'ovulation est un événement très rare. Un rhinocéros ovule tous les quatre ans

Quelle est la meilleure façon de s'attaquer à la plus grande menace qui pèse sur les rhinocéros : le braconnage ?

Il existe différentes organisations qui sont assez efficaces pour arrêter les contrebandiers et imposer une présence militaire dans les réserves naturelles ou les parcs nationaux. Mais il y a un aspect qui, à mon avis, devrait être un peu plus exploré : la possibilité d'élever ou de produire de la corne de rhinocéros in vitro. Personne ne fait cela. S'il existe une telle demande sur le marché asiatique pour ce type de produit, cela pourrait être facile - enfin, pas forcément facile, mais au moins on peut penser que vous pourriez le produire comme vous le faites avec la soie des araignées. Alors certes, l'argument opposable le plus probable est que ces gens veulent la vraie corne. Mais je pense que ce serait une option à proposer, car dans tous les cas, cette lutte est très difficile. C'est vraiment une sorte de guerre. C'est très triste et nous entendons toujours l'argument suivant : "Vous dépensez maintenant tant d'efforts et tant de ressources pour recréer la population de rhinocéros blancs du nord afin de les réintroduire en liberté, et ensuite ils seront tous abattus à nouveau." Le passé nous offre pourtant beaucoup d'exemples en réponse à ces objections, et le meilleur se trouve en Australie. Dans les années 1930, l'Australie a versé une prime pour l'abattage des tigres de Tasmanie, et ils ont anéanti toute la population de tigres de Tasmanie. Et maintenant, ils investissent des millions de dollars australiens pour créer un institut qui étudie la possibilité de recréer le tigre de Tasmanie pour le réintroduire en Tasmanie. Je pense que si les nations africaines ont la possibilité d'utiliser le rhinocéros blanc du Nord comme aimant pour l'écotourisme, ces espèces, une fois sauvées, seront suffisamment protégées par le gouvernement et par les jeunes générations, ce qui leur permettra de se reproduire de la bonne manière et assurera leur avenir.

Ol Pejeta Conservancy by Sam Rock

De nombreuses espèces se sont éteintes au cours de l'histoire. Pourquoi pensez-vous qu'il est important de concentrer la recherche et l'argent sur ces grands mammifères comme les rhinocéros ? Qu'est-ce qui, pour vous, fait qu'il est si important de les sauver ?
Le rhinocéros n'a pas disparu à cause d'un échec dans son évolution. Il s'est éteint parce qu'il ne résiste pas aux balles tirées par les humains. Les hommes qui les abattent sont responsables de sa disparition. Or, il s'agit d'une espèce clé, qui sert de parapluie à des centaines d'autres espèces. Il propage des plantes à grande échelle, il produit des excréments pour les insectes, il construit des allées pour les petites antilopes et autres petits animaux, c'est un architecte paysagiste, un des plus importants. Il vit dans les zones marécageuses, il est donc impossible d'amener des rhinocéros blancs du Sud en Afrique centrale. C'est donc un élément très important, et vous vous souvenez peut-être de ce qui se passe lorsque vous perturbez un écosystème fragile. Donc, en perturbant cet écosystème fragile, en retirant un élément aussi fondamental, je pense que nous allons payer très cher ces erreurs, et donc, je pense qu'il est de notre responsabilité de les réparer.

Pensez-vous que vous verrez de votre vivant un rhinocéros naître des embryons que vous avez développés ?
Cela ne se joue pas à l'échelle de ma vie, mais à celles de Najin et de Fatu. Nous devons donc réussir le plus vite possible, car nous connaissons certes le code génétique, qui constitue l'espèce, mais nous devons conserver également la tradition, et cet aspect comportemental est plus fragile : si cela se produit bientôt, tout futur rhinocéros naîtra né d'une mère porteuse, mais sera élevé avec les derniers rhinocéros blancs du Nord, qui sont toutes deux stériles. Et nous voulons vraiment que ce nouveau-né de rhinocéros blanc du Nord puisse être élevé ainsi. Ces embryons ont le potentiel de devenir de vrais animaux, et ils pourraient beaucoup apprendre des deux derniers rhinocéros blancs du Nord toujours en vie. Voilà notre objectif pour l'instant. J'espère ne pas échouer dans ce qui constitue un dernier espoir.

Ol Pejeta Conservancy by Sam Rock
Ol Pejeta Conservancy by Sam Rock
Ol Pejeta Conservancy by Sam Rock
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