Comment les films d’animation japonais tentent de sauver la planète

En dépeignant la nature de manière si vibrante, les films d’animation de Makoto Shinkai et de Hayao Miyazaki (le co-fondateur du studio Ghibli) émettent des messages forts qui peuvent faire écho aux revendications de militants écologistes du monde entier.

par Hannah Weiss
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01 Avril 2020, 7:30am

Les Enfants du temps

Maintenant que nous sommes condamnés au confinement jusqu’à nouvel ordre, c’est plus qu’un moment de détente que nous pouvons trouver dans les films du Studio Ghibli (tous disponibles sur Netflix depuis peu), c’est du réconfort. En effet, cette véritable boîte aux trésors de l’animation nous enseigne bien des choses sur cette crise qui continue de conditionner nos vies. Et par ailleurs, studio insuffle souvent à la mythologie complexe de ses films une éthique écologiste forte qui, dans un monde assiégé par les incendies de forêt et les inondations, peut apparaître plus prémonitoire que jamais.

Princesse Mononoké est probablement le plus connu parmi les films du Studio Ghibli, et sa critique de la pollution et de l’urbanisation est des plus virulentes. Il s’agit d’un récit épique, relatant une guerre brutale entre les armuriers d'Irontown et les dieux des montagnes environnantes. En défrichant la forêt dans un processus d’industrialisation, les villageois perturbent l’équilibre naturel de la région. Le dieu sanglier Nago, blessé par une balle, se transforme en un démon qui suinte une substance toxique, contaminant le héros du film, désormais victime d’une malédiction mortelle.

Le film d’animation réduit la complexité de la crise climatique à un simple schéma de cause à effet : lorsque les habitants d’Irontown s’en prennent à leur environnement, la nature amorce un processus d’autodestruction dont les répercussions affectent tout le monde. Les forêts verdoyantes et les montagnes imposantes de Princesse Mononoké sont magnifiquement représentées. Cependant, la violence du film témoigne d’une sombre réalité dans laquelle la nature meurt aux mains d’une humanité arrogante, déterminée à faire main basse sur sa beauté et l’exploiter comme carburant.

Mon Voisin Totoro, en revanche, est un conte écologique candide qui se déroule dans un monde plus paisible, constitué de champs vallonnés et de forêts tachetées de lumière, imprégné d’une splendeur vive et innocente. Totoro y est le gardien de la forêt, puissant et bienveillant. Il réside dans un camphrier sacré, et ses rugissements déclenchent de grandes rafales de vent. Mais il développe également une amitié affectueuse avec deux jeunes soeurs, Satsuki et Mei. Le personnage s’inspire du shintoïsme, un ensemble de croyances japonaises qui s'intéresse aux « kami, » des esprits gardiens qui habitent tous les éléments du monde naturel. Pendant une forte tempête, Satsuki offre un parapluie à Totoro qui, en échange, lui offre des graines qui germent en autant de pousses vertes. Leur amitié, dans sa simplicité, symbolise l’harmonie d’une relation équilibrée entre les hommes et la nature.

Dans de nombreux films du Studio Ghibli, le respect pour la planète est présenté comme une valeur fondamentale pour la survie de l’humanité. Le film Nausicaä de la Vallée du Vent dépeint un monde post-apocalyptique quasiment inhabitable, dans lequel un groupe de guerriers décident de brûler, au moyen d’une arme biochimique, la jungle toxique qui empêche les humains de rebâtir la société. Une politique environnementale douteuse, quand on sait que cette même civilisation s’est effondrée en provoquant son propre Armageddon. C’est là qu’intervient la princesse Nausicaä, la seule faisant preuve de la patience nécessaire pour trouver une solution alternative. Par son caractère, Nausicaa est un hommage à la princesse du même nom, personnage de l'Odyssée d'Homère, qui a la clairvoyance et la générosité d'aider Ulysse dans une de ses pérégrinations, en Phéacie. Chez Miyazaki, en expérimentant dans son arboretum secret, Nausicaa découvre que les plantes vénéneuses purifient la terre dans laquelle elles poussent, permettant ainsi à la nature de se régénérer. Le courage de Nausicaä, qui conduit son peuple à guérir la terre, peut servir d’inspiration aussi épique que poétique aux militants écologistes comme aux scientifiques.

Studio Ghibli a développé un arrière-plan cinématographique fort autour de l’idée de la préservation de la nature. Mais à l’heure où les incendies de forêt obscurcissent le ciel australien et où les inondations ont dévasté ces derniers mois nombre de foyers, notamment dans le sud de la France, le concept d'une terre bienveillante, déjà mis à mal depuis le début des temps par tant de catastrophes, semble avoir été encore plus compromis par la négligence humaine. C’est là que le film de Makoto Shinkai, Les Enfants du Temps, peut nous intéresser. Il s'agit d'un conte fantasque hautement conceptuel dans lequel des amants maudits traversent des intempéries d’un réalisme saisissant. Avant cela, le réalisateur s'était imposé en 2016 avec le succès de Your Name, une romance de body-swap.

Beaucoup voient en Makoto Shinkai le prochain Hayao Miyazaki. Les deux réalisateurs partagent en effet le même goût du storytelling poignant et le même flair pour les succès du box-office. Pour preuve, Your Name est actuellement l’ anime le plus rentable de tous les temps, un titre précédemment détenu par le film culte de Miyazaki, Le Voyage de Chihiro.

Les Enfants du Temps a connu un succès similaire, devenant le plus gros succès du box-office japonais en 2019 et ayant rapporté à ce jour plus de 84 millions d’euro de revenus à travers le monde. Le film raconte l'histoire d’un adolescent en fugue nommé Hodaka et de son amitié avec Hina, une jeune orpheline qui possède un pouvoir secret : chasser les nuages afin de faire briller le soleil sur la pluvieuse capitale japonaise. Au cours de l'été le plus humide jamais enregistré, ils s'associent pour mettre ce pouvoir magique au service d’une magouille plutôt originale : ils marchandent des ciels bleus à l’occasion de mariages et de festivals, pour environ 28 € le rayon de soleil. Mais les pouvoirs de Hina ne peuvent pas durer éternellement.

Ce film offre un point de vue alternatif et complémentaire à l'écologisme de Hayao, car cette fois c’est la population qui souffre plutôt que la planète. Makoto nous montre les effets dévastateurs du climat détérioré sur le moral des Tokyoïtes pataugeant au milieu des rues inondées. Personne ne semble se soucier d’améliorer les systèmes de protection contre ces inondations récurrentes et les habitants commencent à paniquer quand ils voient tomber la neige en août. « Je suis navrée pour les enfants d’aujourd’hui, nous avions autrefois de si beaux printemps et de si beaux étés, » déplore l’un des personnages du film, bien que les adultes n’apportent aucune réponse.

Au lieu de conduire le récit climatique vers une moraline bien pensante, Makoto le contorsionne et offre un point de vue davantage individualiste, dans le meilleur sens du terme, que purement universel. Hodaka et Hina sont seuls face au monde. Alors qu'elle a perdu ses parents, nous avons le sentiment qu’Hodaka fuit les siens. Leur avenir est aussi fragile que le nôtre, ne leur reste alors qu’à s’accrocher l’un à l’autre pour affronter la tempête. Aide-toi, le ciel t'aidera, nous rappelle une fable de La Fontaine.

Alors que des jeunes du monde entier exigent une action contre la crise climatique, Les Enfants du Temps fait écho à la colère et à l'anxiété qui alimentent leurs manifestations. En fin de compte, la démarche d’Hodaka et d’Hina défie le monde adulte qui les a laissés tomber tout en symbolisant la force de la résilience humaine face à la toute-puissance de la nature, aussi belle qu'hostile. Dans une scène, Makoto s'attarde sur le duo, que nous observons entouré de fleurs de cerisier tourbillonnantes; une promesse d'espoir douce-amère.

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