Illustration par Manon Gillier

Zéros tabous: la santé mentale en 2021

Longtemps stigmatisés, les troubles psychiques voient aujourd’hui une mouvance vers une nouvelle acceptation et attention aux émotions de chacun.e.

par Alice Pfeiffer
|
25 Janvier 2021, 1:33pm

Illustration par Manon Gillier

« Le seul voyage est celui qui se fait à l’intérieur » écrivait le poète autrichien Rainer Maria Rilke qui avait enduré une bipolarité et une anxiété aigue au fil de sa vie.

Aujourd’hui plus que jamais, de nombreuses plumes, penseurs et militants se lèvent pour défendre une nouvelle approche à la santé mentale : dédiée à lutter contre un blâme ancré dans l’histoire, cette vague vise à ne pas voir ce travail comme une destination fixe vers une norme fictive et idéalisée, placée en opposition binaire à ladite maladie. Cette volonté place sur un piédestal respectueux et solidaire le monde émotif qui habite chacun d’entre nous, pour libérer la parole et prendre en compte les forces internes qui traversent notre expérience de la vie et nos ressentis.

Reconnaître sans juger, mettre en valeur sans scinder : voilà qui participe à une approche novatrice à l’humain, qui fait de ce que l’on nomme faiblesse une complexité – plutôt qu’une faille. Enfin, cette guerre contre une image souveraine et sans appel de la normalité voit enfin le jour après des siècles d’exclusion et de honte.

Une histoire de stigmates

Pendant des siècles, tout ce qui s’apparentait à un trouble psychiatrique était diabolisé, les personnes concernées se voyaient pourchassées pour sorcellerie, enfermées dans des hôpitaux à la lisière de la prison, et même encagées telle des bêtes sauvages livrées aux yeux des passants et des curieux. Comme l’explique Michel Foucault dans Histoire de la Folie, tout phénomène dit neuroatypique était perçu comme le signe et le résultat d’un « déficit éthique et moral », faisant du malade un sous-homme à ostraciser, punir, déshumaniser, « dompter » - une façon pour la société de construire une binarité fictive et dictatoriale entre normal et anormal, corps docile et corps désobéissant.

Jusqu’à ce jour, la maladie mentale est largement vécue avec une part de honte internalisée, érigée en tabou et en sentiment de faille. « On apprend à camoufler et cacher son réel état. Une des raisons de ce tabou est la peur de paraître faible, vulnérable aux yeux des autres. C’est tout particulièrement le cas auprès des hommes, qui se sentent contraints de correspondre au stéréotype d’une masculinité puissante et pour qui les troubles mentaux seraient le signe d’une forme de déficience de leur part » analyse Anne Williams de la plateforme Psychreg, spécialisée dans les questions psychiques.

Les clichés sont nombreux : comme le souligne le thérapeute et journaliste pour le site Psychology Today Dan Bates, les personnes concernées font face à de nombreux clichés et sous-entendus trop souvent ancrés dans l’imaginaire collectif : elles seraient dangereuses, incapables, peu fiables, en quête d’attention, ou dans un refus infantile de se prendre en main.

Ce manque de reconnaissance et de prise au sérieux reflète notamment l’attitude gouvernementale de notre pays, qui n’accorde qu’un budget minime à ce champ, dont les soins sont disponible au compte-goutte, et demeurent en grande partie non couverts par la Sécurité Sociale. Comme le révèle un rapport par l’association spécialisée Nightline, on compte actuellement en France un psychologue pour 30 000 souffrants.

Une avancée

Aujourd’hui, Covid oblige, la santé mentale fait les gros titres. La vie confinée et sa solitude induite seraient à l’origine d’une montée en pic de troubles dont la dépression, l’angoisse, le stress aigu, et ce à travers le monde et les générations. Et si le corps médical s’avère encore vastement inadapté à ces besoins grandissants, d’autres innovations semblent plus prometteuses.

Grâce aux efforts de sensibilisation et les projets de réformes du World Mental Health Day, de la Global Anti-Stigma Alliance ou encore de l’association Bring Change 2 Mind, des progrès commencent à se faire entendre. Néanmoins, cette prise de conscience a participé à dé-stigmatiser et populariser le sujet cérébral. Blogs, associations, comptes Instagram dédiés apportent un regard bienveillant et rassurant sur des maux souvent gardés secrets mais qui toucheraient un adulte sur six.

L’Angleterre vient de reformer son Mental Health Act vers un traitement plus respectueux, et un investissement paritaire entre santé mentale et physique. En France, suite aux plaintes à répétition des étudiants, le premier ministre a évoqué la mise en place d’un chèque santé mentale qui couvrirait les frais médicaux nécessaires.

De « l’artiste maudit » à une solidarité sociale : les stars et la santé mentale

Cette prise de conscience est également aidée et popularisée par des célébrités s’ouvrant au sujet intime du psyché. Après un énième éclaboussure sur Twitter, Kanye West se voit défendu par sa femme qui évoque, à la fois avec franchise et pudeur sur ses réseaux sociaux, le trouble bipolaire aigu dont souffre son mari, ainsi les difficultés et la douleur traversées par West comme par son entourage.

Le rappeur n’est pas le seul à se confronter à une fragilité impalpable. Les révélations médiatiques s’amoncèlent : Leonardo DiCaprio dévoile un trouble obsessionnel-compulsif ; l’actrice Kristen Bell souffre de dépression, tout comme Lady Gaga ; Emma Watson combat son anxiété chronique et Mariah Carey sa bipolarité. Ces trois dernières sont quelques unes des personnalités à militer pour une meilleure compréhension de ce champ médical et de l’expérience humaine intime qui en découle –  si bien qu’elles diffusent un hashtag viral : #endthestigma.

Ces témoignages rompent avec le mythe de l’artiste torturé.e, exemplifié par l’épisode déroutant de Britney Spears en 2007, qui se rasait brusquement la tête puis allait se faire tatouer devant l’œil des paparazzis repus. La démarche actuelle auprès des célébrités consiste à afficher et se réapproprier le diagnostic afin d’en faire tomber les a priori en œuvre. Et au passage, communiquer une proximité à leurs fans et au restant de la société, en affichant une faiblesse et une lutte personnelle que ni la gloire ni la fortune ne sauraient éradiquer. Sans genre, sans frontières, sans âge, ces troubles font aujourd’hui l’affaire d’une lutte sociétale aussi brûlante qu’universelle.

Tagged:
2021
santé mental