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Le racisme en France

D’une histoire coloniale gommée du discours national au tabou autour du mot “race”: quelles sont les spécificités françaises du racisme?

par Alice Pfeiffer
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05 Juin 2020, 10:39am

Courtesy of Thomas Fliche 

Le 2 juin dernier, 20 000 Parisiens bravaient l’interdiction de manifester et se réunissaient en hommage à l’afro-américain George Floyd, asphyxié à mort par un policier. S’il n’avait pas été filmé de façon fortuite, tout laisse penser que ce crime raciste n’aurait pas laissé de traces publiques, comme tant d’autres meurtres perpétrés par les forces de l’ordre.

Ces crimes impunis sont également une réalité en France: en 2016, Adama Traoré meurt, lui-aussi, d’asphyxiassions dans une gendarmerie lors d’une interpellation. L’année suivante, Théodore Luhaka est violé par des policiers à l’aide d’une matraque. Malgré les importants soulèvements sociaux, la justice écarte la responsabilité des meurtriers, en faveur de la thèse de l’accident.

Le rassemblement du 2 juin dénonçait un racisme systémique, prouvé une fois de plus dans ce mépris d’un meurtre d’une personne racisée au profit de la protection de son assassin blanc. En France comme en Amérique, la souveraineté de la blancheur se construit en opposition binaire à la personne noire, dont l’oppression est essentielle au maintien de cette domination. Pour le policier blanc, son crime est traité comme une gaffe pardonnable, une erreur, un débordement. On lui accorde une humanité qu’on refuse à la victime, essentialisée à des clichés descendants de l’esclavage.

Cependant, l’institutionnalisation du racisme en France diffère de celui des Etats-Unis. “En Amérique, la présence des minorités est consubstantielle et indissociable de son histoire, car le pays était habité par des populations natives bien avant sa colonisation par les Européens. La France, elle, a construit sa domination sur des territoires extra-européens, et traite la présence de minorités dans son pays comme une nouveauté perpétuelle” dit Rokhaya Diallo, journaliste et réalisatrice engagée.

Autre différence avec l’Amérique, l’histoire de sa colonisation sanguinaire des territoires africains sub-sahariens, maghrébins, et d’Outre-mer. “L’écrivain tunisien Albert Memmi raconte la colonisation française de ses terres, une oppression qui diffère de l’histoire de l’esclavagisme français, notamment en Martinique, comme le décrit penseur Frantz Fanon. Tous ces passés, ces oppressions, et notamment la réalité de l’arabité, sont propres à la France” ajoute Rokhaya Diallo.

Aujourd’hui, le racisme frappe de plein fouet tous ses descendants d’anciens territoires occupés, stigmatisés comme une masse à tout jamais illégitime, par le biais de pratiques découlant d’une logique coloniale perpétuellement remise à jour.

La réécriture de l’histoire coloniale

Cela passe par la réécriture constante de l’histoire de la France et la silenciation de toute altérité. Le massacre du 17 octobre 1961 est l’exemple d’un drame xénophobe stratégiquement camouflé par l’état. Lors d’une manifestation pacifique d’Algériens à Paris protestant contre le couvre-feu qui leur était imposé, la police se livre à un carnage: entre 200 et 300 personnes tuées, noyées dans la Seine, jetées jusque dans les bois. Le gouvernement délivre une déclaration officielle certifiant la mort de 2 à 3 militants, de surcroît violents, en bref les agents n’avaient pas d’autre choix que de se défendre. Les archives sont interdites d’accès, ce mensonge d’état est enterré, les médias coopèrent avec la version nationale, et l’affaire disparait jusque dans les années 1990. Ce qui reste, en revanche, c’est est une haine de l’ancien colonisé questionnant son oppression, comme le souligne le sociologue Gérard Noiriel. Le sentiment est renforcé par la guerre d’Algérie qui se déroule à la même époque, où les soldats français se livrent à des meurtres barbares, de la torture, les civils traités comme du bétail. L’Arabe est dépeint dans les médias comme incontrôlable, insoumis, coupable de remettre en cause la domination qui semblait si naturelle à la France. Toute évocation d’une responsabilité est détournée: il faudra attendre 1999 pour que le parlement remplace l’appellation d’ “opérations de maintien de l'ordre en Afrique du Nord' par le terme “Guerre d’Algérie”, jusque là refusé pour sa connotation de violence et de rébellion.

Cette réécriture hégémonique de l’histoire passe aussi par la négation ou la glorification de la colonisation, comme une mission civilisatrice bénéfique aux peuples occupés. L’article 4 de la loi du 23 février 2005 vise à célébrer le “rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord.” Devant les réactions suscitées, un article de la loi a finalement été modifié. Parmi les aspects que les législateurs avaient fait mine d’oublier, figure l’abjecte Code de l’Indigénat imposé sur les territoires maghrébins, légitimant un régime discriminatoire sans détours. Pourtant, les figures politiques ont défendu corps et âme le principe-même de la colonisation: la ministre Michèle Alliot-Marie affirme que « reconnaître l'œuvre positive de nos compatriotes sur ces territoires est un devoir pour l'État français ». Après tout, si la toponymie parisienne est truffée de références aux victoire de Napoléon, on oublie que l’Empereur tant glorifié dans la mémoire populaire est bien celui qui a rétabli l’esclavage et le Code Noir bannis par la Révolution. Ce texte juridique légalisait une régulation des esclaves des colonies à qui on avait ôté tant d’humanité qu’ils y étaient décrits comme des “biens meuble”.

Le sociologue Pascal Blanchard nomme ce refus de reconnaître ce passé sanglant comme une “fracture coloniale” qui reflète “un passé colonial au cours duquel s'est construit un univers mental fondé sur la différence, et plus souvent encore la discrimination, entre "eux", les colonisés, et "nous", les colonisateurs. L'histoire coloniale et, par contrecoup, postcoloniale ne fait toujours pas partie de notre "histoire nationale". Elle n'a pas voix au chapitre, ne peut être incorporée aux représentations collectives positives d'une France tournée vers les droits de l'homme et les valeurs de la République, puisque la colonisation a été la négation de ces valeurs” analyse-t-il.

Cette négation de la réalité de l’Autre se perpétue aujourd’hui, dans le refus de reconnaissance des oppressions subies quotidiennement par les minorités racisées. On peut penser à la pratique illégale mais tolérée du contrôle au faciès abusive, martelant une illégitimité, une fraude, ou un acte illégal, une déviance qui serait intrinsèque aux minorités. Lors de sa présidence, François Hollande est confrontée à une colère grandissante face à cette discrimination raciale; il refuse néanmoins la proposition d’une mise en place des récépissés des contrôles, qui auraient permis de quantifier et démontrer l’injustice.

“L’héritage colonial est, lui aussi, structurel et transversal, et a des conséquences à plein d’endroits différents. Il est bien entendu visible dans le cas des violences policières, frappant systématiquement les Noir.e.s et les Arabes - donc les diasporas postcoloniales-, mais aussi dans des processus tels que l’appropriation culturelle ou la fétichisation et exotisation des personnes racisées, qui ne sont ni plus ni moins que des continuums coloniaux” souligne Ari de B aka Habibitch, militante décoloniale et queer.

Le tabou de la race et le terme “black”

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Contrairement aux Etats-Unis, le terme de “race” est tabou. Un malaise si grand que Emmanuel Macron fait supprimer le mot de l’article 1 de la Constitution, qui déclarait opérer « sans distinction d’origine, de race ou de religion ».

La France universaliste "assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction de sexe, d'origine ou de religion", ne recense pas les ethnicités et interdit tout profilage racial – un color-blind qui permet au passage d’effacer toute preuve tangible d’inégalité. Le mot “noir” est employé de façon frileuse, souvent troqué pour “black”, plus ludique, une identité moderne avec son propre sobriquet américain, et non la reconnaissance d’une couleur de peau, ayant justifié des centenaires d’exclusion et qui ferait, en miroir, prendre conscience de sa propre blancheur jamais adressée. Car si la notion de race est bannie, le racisme, lui, existe. La revendication du mot, et l’utilisation du mot “racisé” visent à mettre en lumière non pas une différence physiologique entre les humains, mais la reconnaissance d’une identité et d’une différence produite par un système de domination.

“Nettoyer la banlieue au karcher”: la construction médiatique de la “racaille”

En 2005, une colère émergeait à Clichy sous Bois suite au décès par électrocution de Zyed Benna et Bouna Traoré, deux jeunes poursuivis par la police – et dont le crime ne fut évidemment pas condamné. Sarkozy réagit en promettant de “passer au karcher” la banlieue et de débarrasser les cités “de la racaille”. Il désigne par là les descendants d’une immigration d’anciens territoires coloniaux recrutée comme main d’œuvre bon marché par la France d’après-guerre, traitée comme sous-citoyen invisibilisé et victime de violente stigmatisation depuis ses débuts. Par la réduction de ces voix à de la vermine à éradiquer, Sarkozy contribue à renforcer la figure de la “racaille”, intrinsèquement inférieure et source de danger permanent.

Dans les médias, la langue de bois maquille ce cliché de l’appellation de “jeunes des quartiers”. “C’est intéressant qu’on les qualifie de jeune parce que ça les maintient dans une position subalterne très précaire : on leur refuse par ailleurs l’accès au capital et à des carrières épanouissantes pour les maintenir dans une dépendance matérielle, et l’Etat contrôle leur corps (comme le montre la pratique du contrôle au faciès) comme on ferait avec celui d’un enfant. La création de ces figures viriles, terrifiantes permet de justifier leur contrôle” dit Wissale Achargui, co-fondatrice de la plateforme intersectionelle et féministe Féministe VS Cyberharcèlement.

L’imaginaire de la banlieue et ses habitants fantasmés exprime la complexité du racisme en France: un mépris de classe, un processus d’exotisation (notons que le mot “beurette” est le plus recherché sur les sites porno français), et la réification, une fois de plus, d’un idéal colonial, d’un monde voyou, arriéré, un territoire périphérique peuplé de sauvageons à discipliner, punir, en toute liberté par la police.

“Lorsque l’on parle de violences policières, il est important de les inclure dans un prisme de pensée systémique: elles sont structurelles, tout comme le racisme, le sexisme, le classisme, l’homophobie, la transphobie etc. Et toutes ces structures de domination sont liées, puisqu’en Occident, nous évoluons dans une société pensée et construite par et pour les personnes dominantes - blanches, hétérosexuelles, cis, valides, bourgeoises-, en héritage direct de plusieurs siècles de colonisation esclavagiste et post-esclavagiste. Nier cette réalité revient à nier les violences matérielles et symboliques vécues par les personnes à l’autre bout de ces systèmes.

Aujourd’hui il devient plus que nécessaire de les identifier, de les admettre et de les déconstruire, ce qui ne passera que par une reconnaissance globale, transversale, intersectionnelle et décoloniale. Alors oui, tous les hommes, tous les blancs, toutes les personnes cisgenres hétérosexuelles, tous les policiers” ajoute Ari de B aka Habibitch.

La pensée décoloniale qui émerge aujourd’hui en France prend donc en compte une multitude d’intersections: “une nouvelle génération va démonter et manifester contre le patriarcat autant que le racisme, et s’intéresse à tous les systèmes de domination” conclut Rhokaya Diallo.

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