Illustration par Manon Gillier

Qu’est-ce-qu’est le “pretty privilege” ?

Quels bénéfices apportent la beauté physique ? Et quelles oppressions renforcent son culte ?

par Alice Pfeiffer
|
15 Octobre 2020, 11:58am

Illustration par Manon Gillier

“Oh you’re the better looking one of the two!” s’exclame une connaissance à la vue de ma copine de l’époque, devant moi, et ce dans le plus grand naturel. Nous ne sommes pas tous.tes égaux face aux critères de beauté d’une époque et d’une région, mais elle était, assez objectivement, dans les critères dominants, plus belle. Son physique, entre Anna Karina et Jean Seberg, lui valait des têtes se tournant sur son passage où qu’elle aille, du gringue ouvert en quasi toute circonstance, au point qu’elle ne réalisait pas le traitement de faveur (et d’objectification) qui était devenu la norme si ne qua non de son quotidien. Ne venant pas d’un milieu favorisé, elle avait connu une trajectoire et une acceptation sociale surpassant le restant de sa famille: invitation à jouer les mannequins, tables plus facilement eu au restaurant, portes ouvertes, galanterie, elle avait acquis un coupe fil des normes sociales et un privilège indéniable.

Chez les femmes tout particulièrement, la beauté représente un capital culturel de taille, communément appelé le “pretty privilege”. Si l’on pense en termes intersectionnels – ou le croisement des plusieurs facteurs d’empuissensement ou de marginalisation – pour reprendre le concept de la penseuse Kimberly Crenshaw, à la réalité de sa classe sociale, son genre et son ethnicité, vient se croiser l’apparence physique, variateur de taille dans l’expérience sociale de chacun.e.

L’histoire est faite du traitement de faveur de gens considérés beaux, répondant à des règles moins arbitraires qu’elles ne puissent le sembler, de symétrie, de jeunesse, et souvent, de critères occidentaux (nous y reviendrons). Les contes de fées sont bercés de femmes dont le statut de “princesse” quasi divin est marqué, validé, adoubé par une grâce physique incontestable qui se porterait garante de qualités imperceptibles la différentiant des attentes et responsabilités du commun  des mortels.

Marilyn Monroe et son statut de “star” (littéralement étoile qui aurait quitté et éclairerait le commun des mortels) était intimement lié au désir qu’elle suscitait chez les hommes. Ne disait-elle pas que “un homme riche est comme une femme belle”?

Ceci est dans une moindre mesure applicable chez les hommes aussi: rappelons ici tout l’engouement médiatique autour de Jeremy Meeks, dont le mugshot en prison lui a valu d’être signé dans une agence de mannequin avant même d’en être sorti et de buzzer dans les médias sous le nom du “hot felon” ou “hot convict”. Néanmoins, comme le note le sociologue Gilles Lipovetsky, un homme se définit et gagne son statut par des signifiants et possessions externes – prenons James Bond, dont l’autorité s’articule par ses voitures, ses gadgets, ses costumes, et sa Bond Girl, qui elle, en guise de pouvoir, détient seulement sa beauté et sa plastique.

Aujourd’hui, la beauté occupe une place prépondérante dans les échanges sociaux: ce mécanisme est nommé le “lookism” ou “l’apparentisme”, et fait l’objet de multiples études. Comme Meeks, les personnes “jolies” accusées de crime sont traitées avec plus de clémence par le juge. Les personnes dotées d’une plastique enviée ont plus de chance d’être embauchées lorsqu’elles concourent pour un poste, perçues comme plus compétentes, gracieuses, intelligentes, en meilleure santé, équilibrés, ont plus de chances de générer des actes généreux en leur égard de la part d’étrangers. Le tout, souvent sans se rendre compte des privilèges qui bercent leur quotidien. Dans le film 30 Rock, l’actrice Tina Fey sort avec un “beau gosse” cliché qui ne réalise pas du tout combien son apparence lui est bénéfique dans ses interactions journalières. Fey surnomme cet aveuglement le “handsome bubble”, le joyeux aveuglement de personnes dotées du pretty privilege que seuls ceux à l’extérieur de cette bulle semblent remarquer.

En miroir, l’absence de beauté traditionnelle et ladite “laideur” est ignorée, diabolisée, moquée, présentée comme quelque chose à maquiller, filtrer, gommer, photoshoper.

Le renforcement de normes blanches occidentales

Comme le note Mona Chollet dans Beauté Fatale, ce que l’on nomme joli ou attirant est un sujet épineux: cette notion n’a rien d’objectif, et est souvent grandement centrée autour de la promotion de normes caucasiennes, de peaux et yeux clairs, de traits émaciés, d’une extrême minceur, d’un corps valide, de jeunesse extrême – promu par l’idéal de la poupée Barbie année après année, souvent accusée de blanchir la notion de beauté. L’apparence ne peut être comprise sans se pencher sur son pouvoir normatif et impérialiste. Rappelons que les produits de blanchiment de la peau sont encore en vente libre à travers le monde.

Effectivement, si la beauté est comprise comme l’absence de laideur plutôt qu’une qualité et un vocabulaire en soi, elle contraste avec une culture de méritocratie ou tout, nous semble dire la société de consommation, est disponible si le travail et l’effort y sont investis, comme le note Gretchen E. Henderson dans son livre “Ugliness: A Cultural History.” Voilà le paradoxe du pretty privilege: il élit une sorte d’aristocratie post-moderne innée, tout en promettant à toute la population d’y avoir accès. En vain. Néanmoins, le sexisme étant passé par là, notons également qu’une fille trop jolie risque en parallèle d’être parfois prise moins au sérieux, objectifiée, vu comme un ornement ou un faire valoir et non écoutée.

Tagged:
beauté