Centre Pompidou, MNAM-CCI, dist. Rmn-Grand Palais / Guy Carrard - 

Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2020 

Comment Man Ray a inventé la photo de mode ?

Le Musée du Luxembourg consacre une exposition à l’immense Man Ray et ses rapports révolutionnaires à la mode, dévoilant une facette méconnue de l’artiste.

par Patrick Thévenin
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09 Octobre 2020, 9:30am

Centre Pompidou, MNAM-CCI, dist. Rmn-Grand Palais / Guy Carrard - 

Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2020 

Considéré comme un des plus grands photographes du XXe siècle, dont les inventions et les innovations, les parti pris et l’esprit contestataire, auront changé le visage de la photographie au début du vingtième siècle - une discipline qu’on considérait à l’époque comme le parent pauvre de la peinture - l’américain Man Ray a, aspect bien moins connu de son art, aussi révolutionné la photographie de mode. L’exposition « Man Ray et la mode », qui se tient au Musée du Luxembourg jusqu’à la fin du mois de janvier prochain, remet les choses à leur juste place à travers photos, portraits de célébrités, courts-métrages, objets surréalistes et tenues de gala.

Man Ray est né à Philadelphie en 1890. A l’âge de 21 ans, il s’installe à Brooklyn où il étudie le dessin, avant de faire la rencontre cruciale de sa vie, à savoir l’iconoclaste de l’art contemporain de l’époque, Marcel Duchamp, qui lui fait découvrir la facette dadaïste de New-York dont il est le représentant officiel. En 1921, Man Ray a à peine trente-ans, mais il montre des signes de découragement face à ses expositions de peinture qui se soldent successivement par des échecs. Il décide alors de s’installer en Europe, et plus précisément à Paris, qui à l’époque adule les dadaïstes comme les surréalistes ou les futuristes, et dont le monde parle comme d’une capitale prise dans le grand tourbillon créatif. Une révolution artistique où s’ébattent déjà les Jean Arp, Max Ernst, André Masson, Joan Miro et Picasso, dont Man Ray, introduit par Duchamp, devient très rapidement proche.

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collection particulière, courtesy Fondazione Marconi - Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2020

L’appel financier de la mode

Très vite, pressé par le besoin d’argent, fréquentant le Paris mondain de l’époque et à l’aise comme un poisson dans l’eau dans ce qu’on a appelé les années folles - où artistes, célébrités et richissimes se côtoient - Man Ray se tourne vers les portraits mondains, une tradition de l’époque. Il photographie ainsi la Comtesse de Beauchamp, l’américaine Peggy Guggenheim, l’égyptienne Nimet Eloui Bey quand ce ne sont pas ses compagnes, comme la chanteuse Kiki de Montparnasse ou Lee Miller, ex-modèle d’origine américaine devenue photographe, qui devient sa muse. Encore méconnu pour son travail révolutionnaire et multidisciplinaire - qui combine photographie, dessin, cinéma et poésie - même s’il se définira toujours comme un peintre, c’est un Man Ray fauché qui se tourne vers la mode qui à cette époque vit sa révolution.

Il rencontre ainsi, dans cette optique, Paul Poiret dont il est censé tirer le portrait. Mais le célèbre couturier l’envoie plutôt shooter ses modèles dans les salons de sa maison de couture. Man Ray s’exécute, pensant vendre ses photos au couturier star de l’époque, mais Poiret n’en a rien à faire et lui conseille de se tourner plutôt vers les magazines de mode qui, même s’ils débutent, seront bien plus lucratifs. C’est le début d’une collaboration, qui va durer de longues années, avec des magazines comme les français Vogue et Vu, l’américain Vanity Fair. Avant ses grandes années de cohabitation avec le Harper’s Bazaar, à une époque, les années 30, où sous l’impulsion de la rédactrice de mode Diana Vreeland et du directeur artistique Alexey Brodovitch, la revue basée à New York, va propulser la notion de magazine de mode dans le futur.

72 dpi - Man Ray, Mains peintes par Pablo Picasso, 1935.jpg
Centre Pompidou, MNAM-CCI, dist. Rmn-Grand Palais / Guy Carrard - Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2020

Quand la mode se met enfin à la photo

Au début du vingtième siècle et de fil en aiguille, les magazines de l’époque qui débutent, et travaillent le plus souvent avec des illustrateurs, commencent à s’ouvrir à la photographie, son réalisme mais surtout son champ des possibles. Au départ, il s’agit surtout de nourrir les rubriques mondaines de ces magazines, et de shooter habillées par les couturiers de l’époques, les femmes riches et chic de l’époque. Qui à la manière des influenceuses aujourd’hui, dictent les tendances suivies de près par des lectrices qui suivent aveuglement leurs conseils et leur sens du style. C’est par ses portraits d’élégantes, ainsi que par ses reportages, qu’il publie dans le magazine Vogue de 1924 à 1928, que l’œil de Man Ray va s’ouvrir à la mode, sortir de son formalisme et mettre à son service toute sa liberté, son insolence et son génie. Ainsi que toutes les techniques photographiques qu’il a développé au cours de sa course à l’expérimentation et qui vont nourrir ses clichés. Comme le rayogramme, la solarisation, la surimpression, le photomontage, ou les modifications qu’il apporte sur les tirages argentiques. Même si le photographe manifestera toute sa vie, un certain mépris et une certaine condescendance, vis-à-vis de ces photos “de commande“, refusant de les assimiler à son œuvre.

Des photos reniées par Man Ray

Une prise de position curieuse en effet, car Man Ray ne maltraite surtout pas la photo de monde, et ne balance pas des clichés bâclés juste pour l’argent, mais au contraire s’en sert comme d’un terrain d’expérimentation pour son œuvre. Mais les préjugés, chez lui, sont lourds. Ses tirages réalisés pour l’exposition « Le Pavillon de l’Élégance » en 1925 avec des mannequins en plastic, recouverts de masques stylisés, et habillés par Callot, Jenny Lanvin, Worth ou Cartier, ont marqué par leur audace et leur étrangeté. Son portrait de Kiki de Picasso, « Visage de nacre et masque d’ébène » où sa compagne de l’époque pose alanguie tenant un masque Baoulé a fait le tour du monde, sa manière de photographier en contre-plongée ouvre de nouvelles perspectives à la présentation des vêtements, son audace à maquiller une sculpture, en l’occurrence une tête de Vénus, avant de l’immortaliser rend compte de son impertinence. Même si l’histoire de sa collaboration avec la mode et les cosmétiques retiendra surtout l’iconique « Les Larmes » (appartenant désormais à la collection privée d’Elton John). Un chef d’œuvre et un obligé, récupéré et copié de maintes fois depuis, destinée à la base à une publicité pour le mascara « Cosmécil » et accompagné de la légende « Pleurez au cinéma / pleurez au théâtre / riez au larme / sans crainte pour vos yeux. ». Une photo incroyable où le visage d’une danseuse de cabaret, auquel on a rajouté des larmes surréalistes, se transforme en sculpture fatale en deux dimensions. 

72 dpi - Man Ray, Anatomies, 1930.jpg
BnF - Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2020

Man Ray le fashion visionnaire

Le plus étonnant dans cette exposition multiforme et ces travaux révolutionnaire pour l’époque, est de constater comment ce travail de commande se juxtapose, enrichit, et aide à mieux comprendre l’œuvre artistique de Man Ray. En traversant les salles de l’exposition, on reste bluffé par les installations (comme ce très beau mobile uniquement constitués de cintres), les collages surréalistes, les objets incongrus (la brouette matelassée de velours rouge), les courts-métrages comme « Les Mystères du château de dé » réalisés pour célébrer la villa que Charles de Noailles vient de faire construire à Hyères, les portraits d’élégantes de l’époque, les publicités pour des cosmétiques, les séries de mode pour le Harper’s Bazaar, comme ce modèle à chapeaux publié dans le magazine sous le titre « La Mode au Congo », où modernité et arts primitifs se confrontent et qui sera largement copié par le magazine The Face pour une cover de Kate Moss signée Corrinne Day en 1990. Par ses audaces, ses inventions, ses prises de risques, sa manière de bousculer les convenances, Man Ray a énormément influencé la mode. On pense au photographe Guy Bourdin évidemment, à la maison Shiaparelli qui en 2018, avec la collection Story#1 lui rendait hommage, mais de manière plus surprenante au talentueux Margiela qui déclarait à son propos : « Je ne me rendais pas compte à quel point Man Ray avait compté dans la formation de mon goût... C'est par les réactions des autres que j'ai compris combien son surréalisme était en moi et continue de l'être. Pourtant, je considérais le pop-art comme ma source d'inspiration fondatrice... ».

« Man Ray et la Mode » au Musée du Luxembourg jusqu’au 17 janvier 2021.

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