Courtesy of Florent Nemeta

Tomber le masque

Nous avons toujours vécu masqués, choisissant chaque jour l’expression de notre identité. Avec les masques de protection qui nous protègent du virus, nous nous protègeons aussi des autres et de nous mêmes.

par Thomas Lélu
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22 Juillet 2020, 12:29pm

Courtesy of Florent Nemeta

En ce mois de juillet 2020, s’il y avait bien un accessoire qui faisait l’unanimité sans faire l’humanité c’était le masque de protection contre le Coronavirus. Rebaptisé Covid 19 pour ne pas porter préjudice aux amateurs de bière mexicaine, ce masque qui au départ selon les autorités locales était difficile à utiliser était devenu malgré lui l’objet le plus en vue après que la « petite gripette » s’était installée confortablement dans notre quotidien qui n’en était plus un.

Tandis que la liste des décès s’allongeait, nous autres enfermés dans nos logis exigus attendions fébrilement le saint graal dans les pharmacies de quartier. Le miracle advint cependant tandis que nous nous déconfinions, appelés à reprendre le travail assis à un mètre de distance sur les sièges en epoxy du rer D.

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Invités à sortir enfin de chez nous comme si l’on nous poussait sur le champ de bataille, les Franprix, les Carrefours et les Bio C’est Bon sonnaient soudain à nos oreilles décollées comme le bruit des embuscades ou l’on pouvait croiser la grande faucheuse au rayon produits laitiers ou bien pire encore un couple de trentenaires refusant le port du masque au détriment d’un apéro asymptomatique.

Lui justement qui ne portait jamais de masque, refusait de se soumettre à cette nouvelle norme, argotant que le virus c’était le capital et que sa fièvre à lui il la mettrait plutôt contre le système qu’il jugeait malade. Lui qui marchait fièrement dans la rue observant cette nuée soudaine d’esclaves sans visages, Jamais il ne tomberait malade car malade il l’était déjà. Ce profil d’un nouveau genre, celui qui veut choisir son propre masque, c’est le même qui avait plus tôt rejoint les manifestations des gilets jaunes, le visage découvert en symbole de contestation.

Pourtant de lutte il n’y aurait pas car le virus changea, il s’adapta à nos mouvements. Celui qui refusait le masque dut baisser la garde, la nature avait gagné, l’homme dut se résigner. Le nouveau visage de la lutte serait celui de la neutralité. Les visages découverts étaient désormais virtuels, c’était ceux des réseaux sociaux, ceux du passé, de l’histoire et de nos souvenirs. Quand nous nous retrouvions collés les uns aux autres sans masque ni gestes barrières.

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Dans les rues nous croisions alors des doubles de nous mêmes, cherchant peut-être un regard, un geste qui nous rappelait une époque si proche et si lointaine à la fois. Dans une librairie, chez un boucher ou à la poste, nous ressemblions étrangement à du personnel soignant, des infirmières ou des brancardiers. C’est alors que l’imaginaire d’un matin encore embué nous laissait croire qu’il y avait là quelque chose d’érotique. Un regard, une main, une nuque, avions nous regarder autant par le passé ces bouts de chairs et ces chaires à bout. Car tout se jouait désormais dans le regard, soumis par l’uniforme, le masque nous cachait comme il nous donnait à voir. Cachés nous étions devenus voyeurs, voyeurs nous étions démasqués.

Aujourd’hui je suis le malade et toi l’infirmière. Pourtant je n’ai pas de symptôme et toi aucun diplôme. Et si le confinement a brisé des couples il a fait naître des rêves. Les nouveaux amants se sont d’ailleurs vite reconfinés. Tandis que les jours s’égrènaient, que les nuits s’effaçaient, d’autres sortaient respirer au dehors les odeurs de l’été. Lui portait un masque imprimé qui reprenait le motif de sa cravate, une autre celle d’un bandana. Une jeune femme sur son vélo s’affichait en masque griffée tandis qu’un autre s’était confectionné le sien avec l’aide de ses dix doigts. D’une certaine manière c’était tous les jours un peu Halloween.

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Et si ce masque qui nous protégeait de la maladie était aussi celui qui nous protégeait des autres et du monde. Le masque était à la fois le visage de la peur mais aussi d’une certaine manière celui de la pudeur et parfois aussi celui de la honte. Car à vouloir toujours montrer son visage, on finissait par masquer celui que l’on était vraiment. Car le masque de protection nous protégeait des autres mais il nous protégeait aussi et surtout de nous mêmes.

A bien y réfléchir, cela ne change pas grand chose, avec ou sans masque, l’homme a toujours eu deux visages. Peut-être qu’aujourd’hui avec son masque, il n’a jamais été aussi présent.

C'est lorsqu'il parle en son nom que l'homme est le moins lui-même. Donnez-lui un masque, et il vous dira la vérité. Oeuvres, Editions Gallimard, 1996 - Oscar Wilde

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