Isabel Marant nous parle du plaisir compliqué de créer des vêtements.

"J'adore avoir une super idée, fabriquer quelque chose et réaliser qu'en fait c'est moche, et qu'il faut recommencer."

par Felix Petty
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11 Septembre 2021, 8:00am

C’est encore une semaine chargée dans la vie d’Isabel Marant. Elle vient juste de présenter sa collection homme printemps-été 2022 au cours d’un petit pique-nique sur les marches du Palais Brongniart. Elle travaille toujours sur trois collections en même temps, aime-t-elle à plaisanter. « J’essaie de ralentir. Mais on dirait bien que ça n’arrivera jamais » Malgré cet emploi du temps chargé, elle est détendue et rigole. Nous sommes vendredi après-midi, presque le weekend. Elle se roule une cigarette et commence à parler en oubliant de l’allumer. En grandissant, dit-elle, elle n’a jamais voulu devenir créatrice de mode. Ce n’était pas son rêve. C’est pour cela qu’elle a une attitude détendue envers tout. « Je n’ai jamais été très fan du monde de la mode et de ses drames. Ce n’était pas vraiment moi. »

Isabel a grandi à Paris, dans la banlieue ouest, et avait prévu d’étudier l’économie avant d’entrer dans l’industrie de la mode. À 15 ans, son petit ami était Christophe Lemaire et pour eux, la mode c’était « Saint-Laurent, Mugler, Montana, le glamour des années 80, c’était nos mères et tout ce contre quoi on se rebellait. On écoutait de la musique new wave, New Order et Dexys Midnight Runners, Malcolm McLaren, toute cette musique britannique, la mode britannique. »

Inspirés par l’énergie éclectique des nuits parisiennes de la fin des années 80 et des différentes scènes se chevauchant – punk et new wave, reggae et hip-hop – elle et Christophe commencent à dessiner leurs propres vêtements « pour s’habiller comme on le souhaitait ». Puis, ils se mettent à réaliser des vêtements pour d’autres personnes, en les vendant dans des magasins et commencent à gagner de l’argent. C’est à ce moment seulement qu’elle comprend qu’elle pourrait devenir créatrice. Elle troque ses études en économie contre un diplôme de mode au Studio Berçot et, après avoir obtenu son diplôme, lance une ligne de bijoux « très petite, très conceptuelle », puis une entreprise de maille et jersey avec sa mère.

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C’est seulement en 1994 qu’elle lance une marque sous son nom. Un processus de croissance organique qui conduisit à la création de la marque que tout le monde connait aujourd’hui. Après l’obtention de son diplôme, elle a vu beaucoup de jeunes créateurs se précipiter à faire des défilés, à dépenser de l’argent qu’ils n’avaient pas et finir par couler. Elle est donc déterminée à « ne pas faire les erreurs que j’ai vu les autres commettre ». Plus important encore, « Je sentais que j’avais quelque chose à dire ».

Les valeurs d’Isabel Marant étaient claires depuis le départ. Elle décrit ses vêtements comme sincères, le mot le plus approprié pour décrire ce qu’elle fait. Ses vêtements sont sincères car ils viennent d’elle, ils sont honnêtes, portables et comprennent la beauté d’un vêtement porté. Mais elle sait que les vêtements ont besoin de frisson, de contrastes entre haut et bas, masculin et féminin ; que les vêtements doivent parler du monde actuel et de la vie moderne.

Elle prend l’expression « prêt-à-porter » au pied de la lettre, comme une philosophie et un défi. Elle aime le côté artisanal de la mode, la beauté de la fabrication, les possibilités infinies qui découlent de l'utilisation des mains. Ses vêtements sont réels et donnent l'impression qu'ils doivent être portés pour prendre vie. Ils ne sont pas platement immaculés. Ils trouvent leur poésie dans le quotidien, dans les plis d'un vêtement qu’on porterait tout droit sorti du sèche-linge, non repassé, ou d'un jean délavé ; les bords effilochés, la patine, la majesté éphémère des imperfections…

« Ma force vient de moi, de ma perspective de femme. Tout commence par mon point de vue et ce que j’aimerais porter ce jour-là. C’est ce qui m’a toujours guidée. Je voulais me créer une garde-robe pour moi. Tout ce que je fais vient de la question « est-ce que je porterais ça ou non », et c’est très important car les vêtements que je fais doivent devenir vôtres. Les vêtements correspondent à notre façon de vivre. Je ne porte pas quelque chose de beau si ce n’est pas confortable, si je ne peux pas le porter toute la journée, s’il m’empêche de travailler. Un habit doit permettre de vivre, pas empêcher de vivre. »

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Le travail est important aussi. Isabel n’est pas une créatrice passive. Pas une directrice artistique qui entre dans l’atelier, dit oui ou non à une chemise ou un pantalon, puis disparaît en vitesse. Les vêtements sont développés au gré des essais et des erreurs, dans un processus de découverte, de révélation et de faux départ. « Au début d’une nouvelle collection tu as la peur de la page blanche, et d’un coup, tu as terminé, dit Isabel, et d’un coup, tu as terminé. Je me souviens d’une collection pour laquelle je m’étais inspirée du rose d’un Post-it que j’avais trouvé par terre, ou de la façon qu’avait une femme d’arranger ses cheveux dans la rue. L’inspiration est limitée, puis elle grandit. Je suis très intuitive. Tout est très organique. C’est difficile de parler en détails des collections car c’est comme si j’étais enceinte et que je ne savais pas à quoi va ressembler le bébé à sa naissance. Mais j’aime vraiment ça. J’aime la frustration qui vient avec la création. J’aime avoir une super idée, en faire quelque chose pour finalement me rendre compte que c’est moche, et devoir recommencer. J’aime ce processus. J’essaie de transformer ces choses que j’aime en quelque chose qui parle de notre époque. Il faut toujours aller de l’avant. »

Elle ajoute : « J’aime regarder notre patrimoine et en faire quelque chose de moderne. Je n’ai jamais vraiment été sous le charme de choses évidemment trop futuristes. » Sa collection automne-hiver 2021 en est l’exemple parfait. Le film de la collection a été tourné dans un immense parking brutaliste à Paris, et les vêtements se situaient quelque part entre un futurisme réel et une vision passée du futur. Un peu Memphis Group, un peu Full Moon In Paris d’Éric Rohmer, un peu bohémiens, un peu science-fiction. « Ça parlait un peu de mon passé, et de mon travail aussi, explique-t-elle. Je me suis inspirée de mon héritage créatif pour le rendre moderne. J’aime les contrastes. De la soie avec du velours imprimé avec du cuir lustré, des bottes de cowboy et des pulls militaires et des imprimés fleuris, tout est dans la multiplicité des choses. Je pense que c’est comme ça qu’on devrait vivre, que ce soit pour la mode ou le sexe, il faut prendre la meilleure part de tout ! »

 Cette attitude explique en partie pourquoi les défilés ne lui manquent guère ; elle savoure plutôt la possibilité d'expérimenter avec des personnes différentes, de travailler avec des réalisateurs de films et des chorégraphes. « C’est agréable d’avoir cette énergie créatrice différente. C’est très rafraichissant, nouveau et amusant. Mais un défilé reste la meilleure manière de présenter une collection. L’énergie. Les mannequins incroyables. Rien ne peut remplacer ça. » De ce fait, elle prépare actuellement un retour au podium pour le printemps-été 2022, tout en hésitant à faire trop de projets dans l’époque actuelle.

Bien qu’elle ait commencé par se rebeller contre le style dominant de Paris dans sa jeunesse, il est indéniable qu'Isabel Marant représente aujourd'hui une certaine vision du style parisien et de l'establishment de la mode de cette ville. Mais elle n’a jamais perdu le sens de l’humanité qui la guide. « J’ai toujours aimé Paris. Paris, c’est ce que je suis. C’est normal de se rebeller, c’est comme ça qu’on apprend à se connaître. La culture de Paris m’a nourrie même quand j’étais contre cette vision « Yves Saint-Laurent » de Paris que j’avais en étant ado. Je n’ai jamais eu pour ambition de devenir ce genre de créatrice. Je n’ai jamais rêvé d’être connue. Ça n’a jamais été le but. Je voulais être dans les coulisses. Encore aujourd’hui, même si on me voit comme un grand nom de la mode, j’ai une vie très normale. J’ai les mêmes amis que j’ai toujours eus, je fais les mêmes choses que j’ai toujours faites. La mode n’est pas toute ma vie. »

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Crédits


Photographie Drew Vickers
Mode Alastair McKimm

Cheveux Duffy.
Maquillage Satoko Wanatabe chez ArtList.
Manucure Jackie Potato.
Assistant photographe Kinu Kamura.
Digital opérateur Jack Sciacca.
Assistantes stylisme Emy Venturini et Victoire Blanc.
Production Elise Lebrun, Martial Schmeltz and Yohanna Dufourg
Directeur de casting Samuel Ellis Scheinman pour DMCASTING.
Mannequin Mica Argañaraz chez DNA.
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