Courtesy of Alex Brunet

L’artiste Enfant Précoce nous en fait voir de toutes les couleurs

Danseur, égérie, mannequin et peintre l’artiste Enfant Précoce, originaire du Cameroun, nous offre sur d’immenses toiles une version colorblock, radieuse et souriante, de son univers.

par Patrick Thévenin
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10 Août 2021, 7:00am

Courtesy of Alex Brunet

Quand il nous reçoit dans son petit atelier qu’il occupe au 6b, la friche industrielle située à Saint Denis, au milieu des immenses toiles ultra-colorées qui tapissent les murs de la pièce avec vue sur la Seine, on est tout de suite séduit par l’élégance d’Enfant Précoce. Avec son pantalon blanc impeccable estampillé Pierre Cardin des années 70’s, sa chemise blanche et ample et son collier de perle en ras du coup, l’artiste-peintre, à l’aise comme jamais dans son antre, s’en amuse : « Je peins toujours très looké, quand j’ai commencé je travaillais sur de tous petits formats, juste de simples feuilles de papier, puis des amis m’ont pris en photo et j’ai bien aimé mon attitude. Du coup j’ai pris le parti de dessiner habillé, je n’ai pas envie d’enfiler un uniforme particulier pour travailler, j’ai appris à peindre dans de petits espaces, il m’arrive souvent d’être en en blanc des pieds à la tête comme aujourd’hui sans jamais me salir. »

Francis Essoua Kalu de son vrai nom est né au Cameroun en 1989 entouré des femmes de sa famille qui l’élèvent et lui racontent des contes qu’on se transmet de générations en générations. Enfant doué à l’école, voire même précoce - il parlait et connaissait son alphabet par cœur à deux ans – ses parents le guident vers de hautes études alors qu’il est plutôt fasciné par son oncle sculpteur, Mallam Essoua, et son univers fantastique. « Enfant, j’étais très proche et j’aimais beaucoup passer du temps avec mon oncle, il avait énormément d’amis artistes, des musiciens, des architectes, des peintres. J’adorais l’ambiance dans laquelle il évoluait, comme j’aimais ses œuvres très interactives, je me souviens d’un énorme lion qu’il avait réalisé et sur lequel je pouvais monter ou d’un immense gorille avec une lumière qu’on pouvait allumer et qui faisait peur à tout le village. Je trouvais que mon oncle avait l’air plus heureux que les autres membres de ma famille, mais mon père et ma mère n’envisageaient pas pour moi une carrière artistique hasardeuse, ils voulaient que j’aille à l’école et que j’apprenne un métier. Au début je voulais devenir médecin, puis j’ai changé d’avis pas mal de fois, ça a été informaticien, puis ingénieur du son, puis cuisinier, puis danseur ! »

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​Courtesy of Alex Brunet

A 9 ans, Francis débarque en France avec ses parents, en grande banlieue parisienne, Stains plus exactement, et c’est une nouvelle facette du monde qui s’ouvre à lui. « Ça m’a demandé une certaine adaptation, se souvient-il amusé, la banlieue c’est très différent de Paris et beaucoup de parisiens ne s’en rendent pas compte parce qu’ils n’y vont jamais. Mais vivre entassé dans des barres d’immeuble où les entrées n’ont rien à voir des halls Haussmanniens, où les lumières sont grillées, où les ascenseurs sont tout le temps en panne, où les boites à lettres sont dégradées, où parfois ça sent mauvais, c’est une expérience ! Quand je suis arrivé en France, comme j’avais été dans un collège plutôt réputé au Cameroun, je parlais un français très soutenu, pas du tout celui qu’on utilise en banlieue, du coup j’ai passé trois semaines à apprendre à parler comme eux pour pouvoir m’intégrer et me faire des amis. »`

Adolescent Enfant Précoce se prend de passion pour la danse urbaine, il s’ébat dans les mouvements rythmés du hip-hop, du newstyle, du poppin’ et même de l’électro, qu’on appelait tektonik à l’époque. Il participe à des battles comme le célèbre Vertifight et fait même un temps partie de la célèbre Compagnie de la Marche Bleue créée par le danseur et chorégraphe Léo Walk, mais il a au fond de lui une toute autre ambition encore secrète : il veut créer sa marque de vêtements. « A l’époque, se souvient-il, je travaillais comme vendeur chez American Apparel, c’était un nid à étudiants en art, stylisme, design, archi, musique, toute une bande de jeunes arty qui bossaient en boutique pour payer leurs études et de quoi se loger à Paris. Moi je n’avais pas la possibilité de prendre des cours car c’était trop cher, mes parents ne pouvaient pas se le permettre, du coup je me nourrissais beaucoup de tous mes collègues de travail et leur ambition m’encourageait. A l’époque Paris vivait une bulle d’effervescence culturelle, la mode se mélangeait au hip-hop, le street-style faisait parler de lui, on commençait à voir apparaître des figures comme Kanye West ou ASAP Rocky, et je me suis dit que j’allais me lancer dans la mode. J’ai commencé à dessiner des motifs pour les futurs vêtements que je souhaitais réaliser, des t-shirts, des pulls, des sweats, et c’est comme ça que j’ai pris goût à la peinture, que j’ai abandonné mon idée de lancer une marque de vêtements et que l’art s’est imposé à moi. »

Pour le motiver et l’encourager, sa copine de l’époque lui offre sa première toile pour Noël, mais c’est la catastrophe : « Le premier tableau que j’ai peint je le trouvais horrible, j’étais clairement pas à la hauteur pour me proclamer peintre, alors j’ai arrêté de dessiner pendant une bonne année et je m’y suis remis tout doucement en griffonnant sur des feuilles de papier, je traçais des formes et ensuite je les peignais, c’était quasiment les mêmes personnages que ceux qu’on retrouve dans mes peintures actuelles. Ce travail m’a permis de me familiariser avec les matières, les couleurs, les différentes formes de techniques et petit à petit j’ai trouvé mon univers, j’ai affiné mon style, je dessinais des personnages - toi, moi, des gens croisés dans la rue ou de mon entourage - souvent masqués, pas forcément reconnaissable mais de la manière dont je les percevais. Je leur donnais vie, je créais un environnement autour d’eux, ils commençaient à raconter une histoire, à prendre tout doucement vie. C’est comme ça que l’univers d’Enfant Précoce est né. »

Couleurs éclatantes, teintes étincelantes, traits géométriques, tracés naïfs, bouches en formes de triangle, nez transformés en trèfle, lèvres charnues, corps enlacés, bouquets de fleurs épars, scènes de la vie ordinaire au Cameroun, références à des artistes comme Picasso, Basquiat, Matisse, Chéri Samba ou Jon Bugerma : les immenses toiles d’Enfant Précoce accessibles, joyeuses et naïves, et instantanément reconnaissables, puisent dans les contes africains que lui racontait sa grand-mère, dans les sculptures bricolées et surréalistes de son oncle, dans les anecdotes de sa famille ou dans la vie quotidienne au Cameroun. Et charment d’emblée par la joie et l’onirisme qui en surgissent, par le kaléidoscope de couleurs qui s’en dégage, par l’optimisme qui en est empreint, par l’universalité de leur langage. « J’ai envie que mes peintures parlent au plus grand nombre, qu’elles reflètent mon parcours, le milieu dont je viens, j’ai envie de parler de tout le monde, de toutes les classes sociales, des personnes que je croise, de mon chemin de migration, du choix que mes parents ont fait de venir en France pour avoir une vie meilleure. Je peins mon trajet de vie et les expériences que j’ai vécus mais je n’ai pas envie de raconter cette histoire avec des couleurs sombres, mais au contraire en mettant en lumière ces expériences et tous les beaux moments qui ont émaillé mon parcours. »

Peintre depuis une petite dizaine d’années, remarqué par des férus d’art aux yeux alertes, Enfant Précoce (qui a choisi ce pseudo parce qu’il était en avance sur les autres élèves à l’école) a connu la révélation en 2019 quand il fait le buzz sur Instagram avec des clichés où il pose à côté de ses immenses toiles devant le Palais de Tokyo, Beaubourg, le Louvre, le Jardin des Plantes, les Champs Élysées ou le Moulin Rouge juste accompagné d’un petit écriteau en carton où est inscrit au marqueur : « Exposez moi. » « L’idée est venue de la marque Walk In Paris, dont je suis l’égérie, explique-t-il, je rentrais de la Biennale de Dakar où j’avais exposé, je venais de me séparer de ma copine et je n’avais aucun endroit où peindre, alors ils m’ont proposé de venir travailler dans leurs locaux. Un jour on a décidé de faire une photo pour leur nouvelle collection où je posais habillé par leurs soins avec un de mes tableaux à République. Je n’étais pas très fan de l’idée à la base, je suis assez timide au demeurant, mais quand j’ai posté la photo sur Instagram et que je me suis rendu de l’engouement que ça engendrait - je suis passé de 9000 à 15000 followers en une semaine – j’ai compris c’était une bonne stratégie pour faire parler de ma prochaine exposition, du coup on a reproduit le même système aux quatre coins de Paris et ça a propulsé ma carrière. Tout le monde m’appelait, y allait de son commentaire, les télés sont venues me filmer, j’ai même des amis artistes au Cameroun qui m’ont appelé pour me dire que j’avais frappé fort cette fois-ci ! »

Si le happening d’Enfant Précoce était une manière d’expliquer à quel point il est difficile pour un jeune artiste d’exposer, et ce même dans une ville comme Paris, sa popularité soudaine ne lui a pas fait perdre la raison pour autant et l’artiste a su rester sage, posé, introverti et humble, préférant garder sa liberté plutôt que de dépendre d’une galerie, tisser tout doucement sa toile auprès des acheteurs d’art, s’associer avec H&M pour une immense fresque murale au 143 rue Oberkampf, faire évoluer sa peinture en s’attaquant à des sujets plus épineux comme les politiques africains ou les migrants, tout en refusant d’intellectualiser ou politiser son œuvre, préservant l’onirisme et la naïveté qui en font tout le sel, mettant sur toile ses souvenirs, son quotidien, les histoires qui l’ont nourri, les gens qui l’entourent ou sa famille : « Il existe tellement de sujets à raconter mais j’ai envie que mes personnages soient heureux et solaires, qu’ils expriment de la joie, on s’attend souvent à ce que ma peinture soit plus réaliste alors que la manière dont je représente les gens est comme mon esprit se les imagine. Je dessine surtout ce que je ressens, dans mes peintures ce qui apparait c’est l’esprit des gens, leur force et leur positivisme plutôt que leur enveloppe physique. »

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