La brutale réalité des actrices trans dans le cinéma

i-D a rencontré la comedienne Naëlle Dariya, luttant contre la transphobie enracinée dans l’industrie du 7ème art.

par Alice Pfeiffer
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14 Novembre 2020, 9:35am

Être exclue de la majorité des rôles féminins. Ne se voir proposer que des personnages activant les plus viles des clichés. Ceci n’est que la pointe de l’iceberg des enjeux auxquels sont confrontées les actrices trans. Comme Naelle Dariya, qui se bat pour que son jeu et non son identité de genre determine sa carrier. Entre invisibilisation et objectification, elle nous parle de la transphobie systémique de ce milieu.

Peux-tu me parler du discours que tu as récemment donné qui a fait beaucoup de bruit sur internet ?

Ma prise de parole s'est faite à l'occasion du séminaire de Paul B. Preciado qui a eu lieu au Centre Pompidou du 15 au 19 Octobre dernier. J'avais eu l'immense chance de travailler avec Paul il y a quelques mois dans le cadre d'une lecture de son dernier ouvrage "Je suis un monstre qui vous parle".  Il m'a alors invitée à une table-ronde intitulée "La nouvelle vague transféministe et anti-raciste" aux côtés d'Adèle Haenel et de Nadège Beausson-Diagne, toutes deux actrices engagées dans les luttes féministes et anti-racistes. Très intimidée par le casting d'experts invités à ce séminaire (Françoise Vergès, Rokhaya Diallo, Virginie Despentes, NDLR), au départ, je voulais parler de l'histoire des représentations des personnes trans au cinéma. Mais ça manquait d'authenticité, alors j'ai écrit un discours qui parlait de mon vécu en tant qu'actrice qui joue peu. Ce fut une prise de parole à la fois drôle et caustique qui semble-t-il, a beaucoup plu. Le constat en France aujourd'hui, c'est qu'on laisse peu de place aux identités subalternes. Le cinéma français a tendance à reproduire les schémas de domination, et donc invisibilise de facto les minorités comme les personnes racisées, les LGBTQIA+ les personnes handi…

En fait, mon identité pourrait juste être un détail que l'on pourrait simplement ne pas mentionner, sauf que les scénaristes se sentent obligés d'en faire un sujet. Par ailleurs, les scenarii manquent souvent d'originalité. Les narrations s'articulent souvent autour des mêmes thématiques : la transformation physique, le mal-être et des rapports familiaux difficiles, qui sont en fait la retranscription de fantasmes d'un scénariste hétero qui n’y connait rien, ou très peu.

Peux-tu me parler des rôles les plus courants proposés aux actrices
trans, et des clichés qu’ils entretiennent ?

La figure de la femme trans a évolué. La transidentité ou plutôt le travestissement était associé aux psychopathes, je pense notamment à Norman Bates dans Psychose, ou le personnage de Buffalo Bill dans le Silence des Agneaux. Depuis, la visibilité des trans progresse et se diversifie mais les récits sont souvent doloristes et réduisent la question de la transidentité à une opération de réassignation sexuelle. Les trans sont également très souvent représentées en tant que travailleuses du sexe. Ce n'est pas tant la représentation de la prostituée qui me choque, mais le manque de diversité dans ce que l'on nous offre à voir. Je connais des trans philosophes, des réalisatrices, des avocates, mais ça ne ne colle pas à l'imaginaire de la pute, ou de la serveuse écervelée que l’on voit souvent dans les productions mainstreams.

Certes, le cinéma permet d'éduquer les non-initiés aux problématiques trans, mais il doit veiller à ne pas nous enfermer dans des stéréotypes.

À quel type de rôle n'a tu jamais accès et pourquoi ?

Une fois, j'ai répondu à une offre de casting qui cherchait une actrice Parisienne d'origine algérienne. La réalisatrice, une Danoise de passage dans la capitale pour quelques jours, était emballée par mes photos et a insisté pour me voir dans l'après-midi. C'est lorsque son assistante m'appelle pour me donner l'adresse, que je m'aperçois qu'elle n'a pas lu le mail dans lequel je précisais être trans. Elle a aussitôt annulé la proposition de rendez-vous. 

Il y a beaucoup de polémiques lorsqu’un acteur cisgenre joue le rôle d’une personne trans. En ce qui me concerne, je ne suis pas tellement choquée, après tout, le metteur en scène cherche un physique ou un caractère qui colle à son imaginaire. Et d'ailleurs, les rôles sont rarement bien écrits, je les laisse donc volontiers aux cisgenres ! 

Mais j'aimerais aussi qu'il soit possible qu'une personne trans ait le rôle d'une personne cisgenre, et que le choix se fasse sur d’autres critères que le patrimoine génétique. En revanche, tant que nous n’aurons pas accès à ces rôles comme c’est le cas aujourd’hui, les cisgenres sont priés de ne pas nous prendre le peu de travail qu’il nous reste!

En tant que femme d’origine Algérienne, quelle couche supplémentaire de stigmate as-tu vécu ? Sans oublier une confrontation au sexisme ?

Au cinéma, on ne m'assigne pas forcément à mes origines : je peux jouer Aïcha un jour,  et Sophie, le lendemain. Par contre, on ne m'a jamais proposé de rôles de CSP+, j'ai forcément un métier peu qualifié.

En tant que femme trans, on attend de moi, tout comme les femmes cisgenres, à ce que je sois systématiquement dans une expression de genre ultra féminine. Il n'y a aucune place pour les trans butchs au cinéma malheureusement. A titre d'exemple, récemment, on m'a demandé de revenir à un casting mais vêtue de manière plus flambloyante. C'était un rôle de serveuse  et pourtant j'ai eu l'impression de faire des essais pour un job de clown au cirque Pinder. 

Heureusement, j'ai aussi la chance de travailler avec des metteurs en scène plus underground qui ne me s'assignent pas forcément à mon identité et qui offrent d'autres représentations qu'on n'a pas l'habitude de voir sur grand écran.

Quels sont tes projets actuels ?

Je vais faire ma première apparition dans une série télé réalisée par Valérie Donzelli. Et j’espère reprendre la route avec Paul Preciado à la fin du confinement. Nous devions faire des lectures de son dernier livre en compagnie d’Anna Mouglalis et de Félix Maritaud mais toutes les représentations ont été annulées. Enfin, d’autres projets à moyen terme sont en cours de financement mais je ne peux pas trop en parler. La seule chose dont je peux me réjouir, c’est que l’on m’a écrit des rôles qui sont loin des clichés habituels. 

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