Courtesy of Julien Boudet

Dans le radar i-D : on ira tous chez 3.Paradis

Entre Paris et Montréal, Emeric Tchatchoua développe un streetwear élégant qui porte son histoire et celle de ceux qu’il a croisé. Une philosophie de mode portée sur la bienveillance.

par Claire Beghin
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07 Avril 2021, 1:30pm

Courtesy of Julien Boudet

Quand Emeric Tchatchoua nous raconte son parcours sur Zoom, depuis son bureau de Montréal, une phrase revient près d’une dizaine de fois dans la conversation : « C’est là que tout a commencé. » L’histoire de 3.Paradis est une succession d’étapes hasardeuses, de petites prises de conscience, de coups durs et d’illuminations, nourrie par une intégrité sans faille. Une mode simple dans son style - entre le streetwear classique et un tailoring décontracté - mais riche dans son propos, celui d’une conversation intime entre le vêtement et celui qui le porte. Des poches cachées qu’on ne voit pas à l’oeil nu, des messages brodés à la main nichés dans la doublure d’une veste… et ces oiseaux qui reviennent, partout, en impression sur les vêtements ou dans un livre, édité l’an dernier pour les enfants malades des hôpitaux. Les artistes André Saraiva, Invader, Theophilus London ou Doctor Woo se sont prêtés au jeu.

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Courtesy of Julien Boudet​

« J’ai envie de créer cette connexion émotionnelle avec les gens, de donner au vêtement un sens humain. » dit Emeric Tchatchoua. Pour la Journée Internationale des Droits de la Femme, il a édité un t-shirt imprimé d’une photo de sa mère et de sa grand-mère, dont les fonds ont été reversé au Shoebox Project, qui distribue des cadeaux aux femmes sans-abris ou en situation de grande précarité aux Etats-Unis et au Canada. Depuis son atelier de Montréal, il développe désormais 70 pièces par saison et prépare le lancement d’une fondation, en partenariat avec le e-shop anglais Oki-Ni, pour faciliter l’accès à la culture dans les quartiers défavorisés. « La culture, ça sauve des vies. Ca a sauvé la mienne. À l’école j’ai découvert Gogol, Hugo, Zola… C’est là que tout a commencé. »

Là, c’est d’abord au collège La Rochefoucauld, dans le 7ème arrondissement de Paris. « J’habitais un quartier très défavorisé et j’allais dans une école bourgeoise où j’étais le seul Noir et où la moitié des noms sur la liste d’appel avaient des particules. » dit-il. « J’étais pas à l’aise là-bas, ni complètement dans mon quartier où je sentais une déconnexion. Je m’exprimais différemment, je lisais un livre par semaine… ça m’a permis d’avoir accès à autre chose. »

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Courtesy of Julien Boudet​

Là, c’est ensuite sur Internet, à la fin des années 90, quand les modems crachent encore des sons inaudibles et bloquent les lignes de téléphones. « Un ami de mon frère avait ramené du japon une paire de baskets Bape. Elles ressemblaient à des bonbons, ça m’a complètement fasciné. » De là, il passe ses journées à fouiller Internet, où il découvre la mode de Jun Takahashi, de Rei Kawakubo et les marques japonaises encore confidentielles comme Nonnative ou Mastermind Japan. « C’était la première fois que je pouvais comprendre un langage de mode. Les collections de Karl Lagerfeld ou de Mugler parlaient à un public très élitiste, mais la mode japonaise avait quelque chose de plus spontané qui me rappelait mon enfance. Elle m’a ouvert les portes du Pop-art et du Surréalisme ». Viennent ensuite les objets Kaws, Haruki Murakami, puis la découverte de Colette, où il passe ses après-midi. « J’allais m’y réfugier pour échapper à mon quartier. Tout ça, ça a changé ma vie. » Ça, et une année sabbatique passée à geeker la musique, la philosophie et la Playstation avec un pote musicien, après un bref passage par HEC Montréal, où sa famille a entre temps emménagé.

Après quelques allers-retours entre la France et le Canada, Emeric Tchatchoua intègre finalement l’Ecole Supérieure de Mode de Montréal. Entre temps, il a rejoint cette petite communauté d’addicts de streetwear qui émerge à l’époque sur les forums de mode et il commence a dessiner des vêtements, confectionnés par une amie qui fait encore aujourd’hui partie de son équipe. C’est comme ça qu’est née 3.Paradis, dont les premières pièces (un « hoodie invendable » en patchwork de cuir et de soie et une veste en cuir embossé serpent) sont repérées par Hypebeast. Mais Emeric Tchatchoua aime avant tout s’habiller et se préoccupe peu de vendre. Jusqu’à ce qu’un shop londonien lui propose d’acheter quelques pièces, sold-out en trois semaines.

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Courtesy of Julien Boudet​

« C’est là que tout a commencé. », cette fois pour de vrai. En 2014, la marque remporte le prix des designers émergents à la Fashion Week de Toronto. Viennent ensuite le programme de jeunes créateurs du British Fashion Council, le salon Tranoï à Paris, puis une performance devant un défilé Rick Owens, en 2015, qui tape dans l’oeil des acheteurs et de la presse. Encore étudiant, Emeric Tchatchoua se familiarise avec le calendrier de la mode, les impératifs de production, et élargit son équipe. Alors que tout s’accélère pour la marque, son grand-frère est assassiné dans son quartier d’enfance, en plein lancement de la collection printemps-été 2018. « J’avais appelé la collection ‘On ira tous au Paradis.’ C’était un cauchemar, bien sûr le vêtement n’avait plus aucun intérêt pour moi. » Il part se réfugier à Londres, où des amis artistes le poussent à continuer.

Sa nomination au prix LVMH 2019 a aidé, une étape décisive à côté de laquelle il a bien failli passer. « Je ne les connaissais même pas ! C’est Sophie Brocart [directrice générale de Patou] qui m’a conseillé de m’inscrire, mais je ne mesurais pas vraiment l’ampleur de l’opportunité. J’en ai parlé au showroom avec qui on travaille et ils nous ont dit ‘Je crois que vous ne vous rendez pas compte, faut y aller là !’ » s’amuse-t-il. L’expérience lui redonne un coup de fouet. Depuis, il s’autorise à faire la mode dont il a vraiment envie, peu importe les impératifs commerciaux. Elle est accessible dans son style, mais porte une réflexion complexe et profondément humaine, et l’empreinte de tous ceux qui l’ont aidé dans son parcours.

« Je crée avec le monde entier. » dit Emeric Tchatchoua. Avec Nono, un petit de son quartier « qui a un style extraordinaire ». Avec sa mère, quand il parle avec elle. Avec ses mannequins, tous des connaissances de sa cité, dont certains ont depuis signé dans des agences ou entamé des études de photographie. « J’ai créé un pont entre deux mondes complètement différents. À travers toutes ces petites choses, on arrive à créer une philosophie qui porte la marque au-delà d’un discours de mode. Ce qui compte c’est pas le vêtement, mais tout ce qu’il y a derrière. À ce niveau-là j’ai la sensation d’avoir déjà fait le taff, le reste, c’est que du bonus. » Et c'est à ce moment là que tout peut commencer.

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