Natalia LL L’art consommateur, 1972

© Courtesy of ZW Foundation /Natalia LL Archive 

Un livre essentiel rend enfin hommage aux femmes photographes oubliées par l’histoire

« Une histoire mondiale des femmes photographes », manifeste fort de 300 artistes, 160 contributrices et 450 photos, dissèque enfin l’apport, inestimable, des femmes à la photographie.

par Patrick Thévenin
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24 Novembre 2020, 10:28am

Natalia LL L’art consommateur, 1972

© Courtesy of ZW Foundation /Natalia LL Archive 

Même si quelque unes sont passées à la postérité - on pense à Cindy Sherman, Diane Arbus, Germaine Krull, Berenice Abbott ou Dora Maar  - longtemps les femmes photographes ont été invisibilisées de l’histoire de la photographie au profit de leurs confrères masculins qui ont récolté les lauriers de la célébrité. C’est ainsi que depuis quelques années a débuté une entreprise de remise à jour de toutes ces pionnières de l’objectif grâce à des initiative comme ellesxparisphoto.com lancé par le Ministère de la Culture, l’engagement des rencontres d’Arles ou de la Fondation Kering, des expositions comme « Au féminin. Women photographing women » au centre culturel Kalouste Gulbenkian à Paris ou elles@centrepompidou à Beaubourg, ainsi que la publication récente de monographies qui leur sont consacrées. Dans cette ébullition plus que nécessaire la somme « Une histoire mondiale des femmes photographes » fort de 300 femmes artistes racontées par 160 autrices tout autour du monde, en fait à ce jour le livre le plus complet sur le sujet. On a demandé à Luce Lebart (historienne de la photographie) et Marie Robert (conservatrice en chef au Musée d’Orsay), coordinatrice de cette Bible, de nous raconter la genèse de ce livre pas comme les autres.

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Sabine Weiss Cheval, Porte de Vanves , 1951 © Sabine Weiss

Comment est venue l’idée de ce livre ou plutôt de cette somme ?

Luce Lebart :  en 2016, donc deux ou trois avant avant qu’on s’y mette à fond. Je ne connaissais pas Marie à l’époque, mais elle avait organisé l’exposition « Qui a peur des femmes photographes ? » au Musée de l’Orangerie qui m’avait beaucoup marquée. En même temps je préparais pour Larousse un livre sur les grand.e.s photographes, je voulais équilibrer au maximum la part d’hommes et de femmes, et je n’y arrivais pas car la réalité c’est que le panthéon des photographes est masculin. C’est de là qu’est venue l’idée d’un livre entièrement consacré aux femmes photographes et de n’impliquer que des autrices pour les textes. J’ai contacté Marie pour lui parler du projet car pour moi c’était très intuitif, je n’avais pas son approche sociologique du sujet.

Marie Robert : ça m’a tout de suite parlé, déjà parce que Luce a en elle une énergie phénoménale et puis parce que j’avais très envie de donner une suite à l’exposition mais aussi aux cours que j’avais donné pendant trois ans à l’École du Louvre et qui justement abordaient la photographie et la notion de genre. 

Comment expliquer cette invisibilisation jusqu’à récemment des femmes photographes ?

Luce : on le remarque dans tous les champs de la création, même s’il y a eu beaucoup de femmes dans les domaines du cinéma, de la peinture ou de la bande dessinée, on en parle peu et c’est pareil dans le domaine du savoir. C’est aussi propre à la photographie et sa dimension technique, c’est un phénomène anthropologique de refuser la maîtrise technique aux femmes dans un grand nombre de sociétés humaines. 

Marie : en même temps notre livre prouve le contraire, par exemple la première femme dont on parle c’est Anna Atkins qui avait les mains dans les produits chimiques. Beaucoup de femmes photographes ont été de très bonnes praticiennes et ont inventé de nouveaux procédés. 

Luce : elles sont très nombreuses à avoir produit de la technique comme de la théorie, elles ont édité des manuels à destination des étudiants, elles ont joué un rôle important dans l’apprentissage et la transmission du savoir technique. Les femmes comme les hommes photographes sont des experts et ont cette faculté d’effectivement mettre les mains à la pâte, d’utiliser des équipements et des outils complexes, de penser la photographie et d’expliquer comment ça fonctionne, mais l’histoire n’en a retenu que l’apport masculin.

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Alice Schalek Tireurs au Pordoi, Dolomites, Italie, 1915 © Österreichische Nationalbibliothek, Vienne [Pk 3694/15/109]

Vous diriez que la réhabilitation de la photographie féminine a commencé quand ?

Luce : par rapport aux pays anglo-saxons, la France est clairement en retard ! En même temps ces femmes n’ont pas toujours été dédaignées, à leur époque beaucoup ont été reconnues par leurs pairs, elles recevaient des médailles, on parlait d’elles dans la presse. L’effacement a été progressif en fait. On est avec ce livre, et c’est pourquoi le travail d’historien est essentiel, dans la réhabilitation. 

Chaque photographe traitée dans le livre est accompagnée d’une notice biographique, c’était important pour vous de rappeler qui elles étaient ?

Luce : oui car justement l’exposition réalisée par Marie était plus thématique, c’était une forme d’esquisse en sorte. On découvrait plein de femmes photographes qu’on ne connaissait pas et mais ça donnait envie de creuser plus loin. C’est pour ça qu’on a fait appel à des plumes féminines tout autour du monde pour encourager une vision, un point de vue et une lecture différentes. Ce ne sont pas des notices de dictionnaire mais des avis.

Ne faire écrire que des femmes, c’est se prémunir des stéréotypes ?

Marie : c’est produire un autre récit, échapper évidemment à certains stéréotypes, trouver des infos auxquelles on n’avait pas accès, car même en y passant des années, voire une vie, comment trouver une femme photographe au Groenland, à Cuba ou en Indonésie ? J’aime bien le terme de bouche à oreille car c’est la manière dont notre réseau s’est constitué et nous a permis d’entrer en contact avec des propositions qui ont fait évoluer la liste qu’on avait dressé au départ. Toute la constitution du livre est mouvante et changeante, c’est un projet participatif.

Vous expliquez que beaucoup de ces femmes ont commencé très tôt à déconstruire les notions de genre, les stéréotypes masculins comme féminins, tous sujets très contemporains.

Marie : oui beaucoup de leurs travaux résonnent avec des préoccupations très actuelles comme l’identité de genre, la déconstruction des stéréotypes ou les représentations du corps. On a été frappé par cette précocité dans l’engagement comme la considération pour les autres qu’on retrouve dans leurs travaux, que ce soit pour les minorités, les invisibles, les populations autochtones, les défavorisés, les malades ou les animaux. Dans le contexte dans lequel nous vivons aujourd’hui, il est particulièrement frappant de voir que ce sont des femmes qui ont posé très tôt des questions de cet ordre.

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Edith Watson Dans le détroit [Vue d’un iceberg] , Terre - Neuve - et - Labrador, Canada, 16 - 23 août 1913 © Edith S. Watson / Bibliothèque et Archives Canada [e010791398]

Vous expliquez aussi que dans beaucoup de pays, à cause du patriarcat, d’interdits religieux ou autres, les femmes sont les seules à pouvoir photographier d’autres femmes ouvrant la voie à des territoires non documentables par les hommes.

Marie : elles avaient accès à des univers féminins interdits aux hommes, mais, grâce à leur statut de photographe, elles pouvaient aussi pénétrer des territoires masculins. Les femmes ont pu photographier des lieux où les hommes n’étaient pas les bienvenus ce qui permet de faire découvrir un corpus qui était inaccessible jusqu’à présent. 

Luce : Je me souviens de cette jeune photographe contemporaine qui travaillait au Liban et photographiait justement les femmes dans des situations pas accessibles aux hommes et je pense que ce sont des choses que l’on peut observer encore aujourd’hui. 

Marie : par exemple Jenine Nièpce qui était vraiment une photographe de la condition des femmes et a beaucoup shooté des accouchements. Il est évident que c’est une iconographie que seule une femme à cette époque, en tout cas dans les années 60, pouvait produire.

La question bateau qu’on a envie de vous poser est : qu’est-ce que les femmes ont apporté à la photographie ?

Marie : la photographie est un medium, encore plus que d’autres champs artistiques, où la contribution des femmes comme des hommes est assez inextricable. D’emblée les femmes ont photographié, produit du savoir, inventé des formes parce qu’en fait il y avait beaucoup moins d’interdits que dans le domaine des Beaux-Arts avec des écoles et des formations interdites aux femmes. La photographie est un art mineur, neuf, qui d’une certaine manière, a permis aux femmes d’être y présentes beaucoup plus vite et rapidement.

Luce : ce qui me frappe c’est leur attention aux autres, aux minorités etc. dans leurs images. C’est aussi quelque chose qu’on retrouve dans les pratiques masculines mais là c’est excessivement récurrent. 

Marie : c’est à la fois une attention mais pour en faire quelque chose, elles font des images pour changer le monde à leur échelle et avec leurs moyens. 

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Edith Watson Dans le détroit [Vue d’un iceberg] , Terre - Neuve - et - Labrador, Canada, 16 - 23 août 1913 © Edith S. Watson / Bibliothèque et Archives Canada [e010791398] Frances Benjamin Johnson Autoportrait dans l’atelier , 1896 © Library of Congress, Prints and Photographs Divis ion, Washington, D.C. Emma Jane Gay Ils ont revêtu la coiffe de guerre , vers 1861 © Schlesinger Library on the History of Women in America, Radcliffe Institute

Vous diriez que votre livre est un projet politique ou féministe ?

Luce : c’est un projet engagé, collectif et collaboratif, mais c’est aussi un geste éditorial car le fait d’avoir fait appel uniquement à des contributrices dit aussi quelque chose. Certaines autrices en Afrique ont accompli un travail remarquable car l’information y est plus difficile, elles ont donc dû activer leurs réseaux, faire des recherches sur le terrain tandis que dans d’autre pays ce savoir existe plus ou moins et est plus accessible.

Marie : je dirais que le livre est féministe mais aussi, entre guillemets, altermondialiste car il donne la parole aux femmes et à d’autres productrices de récits que ceux des chercheuses occidentales. On élargit les imaginaires donc on est dans un féminisme global.

« Une histoire mondiale des femmes photographes » de Luce Lebart et Marie Robert (Editions Textuel) – 504 pages – 69 euros

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Natalia LL L’art consommateur, 1972​ © Courtesy of ZW Foundation /Natalia LL Archive​
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