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« quand tu es noire, tu dois en faire deux fois plus »

Marion Raynaud Lacroix

En donnant la parole à des femmes noires trop souvent réduites au silence, le documentaire « Ouvrir la voix » pave le chemin de l’afroféminisme en France. i-D a rencontré Amandine Gay, sa réalisatrice.

Ouvrir la voix est un film guerilla, un projet financé contre vents et marées, une ode aux femmes noires et un pied de nez au CNC. Il s'agit du premier film d'Amandine Gay, comédienne, afro-féministe et journaliste, expatriée à Montréal après s'être fatiguée à lutter pour sa place en France. Plus qu'un témoignage, son film est une mise en perspective des défis auxquels notre société doit se confronter : nommer le privilège blanc pour être en mesure de le combattre.

Un documentaire, c'est un regard, une écriture et des choix qui s'assument parfois mais ne se disent pas toujours. Dans Ouvrir la voix, ce regard passe par la parole, forte et sans détours de femmes noires, françaises pour la plupart, d'âges et de parcours différents. De la prise de conscience de leur couleur de peau à la façon dont elles abordent l'avenir en France, Amandine Gay recoupe les témoignages de femmes qui disent le poids de traditions coloniales continuant de faire d'elles des objets de fantasmes et de discriminations. En considérant la société française depuis sa marge - des femmes victimes du racisme des blancs et d'un système patriarcal généralisé - elle permet d'en révéler l'éclatante blancheur, comme une norme invisible jamais interrogée.

À travers ce kaléidoscope d'expériences, le film témoigne du racisme dissous dans la banalité du quotidien. Tour à tour, des femmes racontent comment, de l'étrangère touchant leurs cheveux au curieux cherchant à savoir si les noires sont faites comme les autres, elles ont grandi en intériorisant l'idée qu'elles devraient en faire « deux fois plus » pour être reconnues à leur juste valeur. Amandine Gay montre aussi des femmes tiraillées par une société manichéenne : si le monde blanc brille par son racisme, celui des noirs a intériorisé des valeurs patriarcales contre lesquelles elles doivent aussi se battre. En filmant leurs visages au plus près, la réalisatrice embrasse la parole de femmes prêtes à lutter simultanément contre les oppressions qu'elles subissent, en refusant d'avoir à choisir entre un combat et un autre. Elle a accepté de répondre aux questions d'i-D.

Votre film rassemble les témoignages d'une vingtaine de femmes. Comment les avez-vous rencontrées ?

Je souhaitais suivre une narration qui va du jour où on découvre qu'on est noire jusqu'à celui où l'on se pose la question de quitter la France. C'est un projet que j'ai initié au moment où j'allais moi-même m'installer à Montréal, une ville que j'habite depuis 2015. J'avais décidé d'aborder des problématiques qui me semblaient taboues dans les communautés afros, comme la dépression, l'orientation sexuelle. Mais je voulais aussi montrer comment en tant que femme noire, on se retrouve à devoir négocier avec le groupe majoritaire - la société blanche - mais aussi avec nos communautés. Ce sont des sujets difficiles et c'était très important pour moi qu'elles soient à l'aise avec toute ma narration. La majorité des participantes sont des femmes qui ont répondu à mon appel sur les réseaux sociaux. J'ai reçu 15 mails en deux heures et je me suis rendue compte qu'il y avait un réel désir de parole. J'ai donc rencontré 45 personnes en pré-entretien. C'est aussi un film de contraintes : j'étais en auto-production et je travaillais sur mon temps libre, j'ai donc rencontré les personnes qu'il m'était possible de voir en région parisienne. Trois Belges sont intervenues parce qu'elles pouvaient se déplacer facilement. Si j'avais eu plus de moyens pour produire ce film, les voix auraient été encore plus diverses. J'ai abordé des thèmes avec elles, « le jour où je suis devenue noire », « le cliché de la femme exotique » en leur expliquant pourquoi j'avais donné ce titre à la thématique, ce que j'avais envie de raconter, et d'où ça venait par rapport à mon parcours personnel - parce que c'est aussi comme ça que s'est construit le questionnaire. J'ai ensuite laissé place à la discussion : leur était-il arrivé des choses similaires ? Est-ce que ça leur parlait ou pas ? Ça m'a permis de compléter mon questionnaire. À l'issue de cette première rencontre, je les ai laissées réfléchir et 24 de ces femmes ont accepté de participer.

Vous êtes aussi journaliste. Pourquoi avez-vous choisi le cinéma ?

Parce que je veux faire des films ! À titre personnel, c'est ma carte d'entrée dans le monde du cinéma : montrer ce que je suis capable de faire sans argent et sans soutien, dans l'espoir qu'à terme, je puisse faire des films produits de manière correcte et professionnelle. Je veux être réalisatrice. Ayant été comédienne, c'était aussi une façon créative de transformer mes frustrations. J'ai entendu « on vous fait pas travailler parce que c'est dur de vous éclairer, les noirs prennent mal la lumière ». Je fais un film en lumière naturelle où les femmes sont très belles ! En fiction, dès qu'on proposait des personnages noirs non caricaturaux, j'entendais « mais ces filles là sont trop américaines, elles n'existent pas en France ». Je voulais qu'on voit ce que peuvent être les femmes noires en France. Et l'idée de nous faire exister dans l'espace public passe aussi par le visuel.

La deuxième chose, c'est qu'en tant que réalisatrice, j'avais envie de faire un documentaire de création avec des propositions esthétiques fortes : pas de musique, des plans extrêmement rapprochés, une caméra portée, et créer un rythme autrement qu'avec de la musique. Je voulais aussi me couper de tous les codes télévisuels : ne pas faire apparaître le nom de la fille qui intervient à l'écran, ou procéder à des plans de coupe de peur que le spectateur s'ennuie. Je ne voulais pas laisser le fond prendre le pas sur la forme. Actuellement, c'est ce qui se passe mais j'espère que dans quelques mois, ou quelques années, quand la surprise d'entendre ce discours sera retombée, on retiendra aussi ce film comme un objet artistique.

Vous assumez sans détour la subjectivité de votre propos, le fait de parler à partir de votre expérience, ce qui est une posture assez rare en France. Comment vivez-vous la personnalisation autour de votre film ?

Dans le monde anglo-saxon, travailler à la première personne, parler de soi, c'est un peu la base. Même dans l'écriture universitaire, on dit « I » et pas « we ». C'est une logique qui me va mieux. Dans le cinéma vérité, on souhaite atteindre l'objectivité en évitant la voix off, ou le commentaire – en prétendant s'effacer. Mais on a choisi un sujet, on a monté le film, donc on est là, et ce n'est pas objectif du tout ! En assumant ma subjectivité, je donne le choix aux gens : ils peuvent embarquer ou pas dans ma narration mais en tous cas, ils savent que ce que je leur présente n'est pas objectif. Dans le cadre du film, mon éthique consiste aussi à laisser des choses avec lesquelles je ne suis pas d'accord. Je suis agnostique, mais il me semblait très important de montrer que des filles qui sont souvent présentées comme des victimes des religions sont capables de prendre du recul sur leurs croyances, leurs pratiques et d'avoir un sens très aigu de ce qui se passe dans la société.

Le titre « Ouvrir la voix », indique que la société française n'en est qu'au tout début de son questionnement. À quel point la France vous semble-t-elle en retard sur les questions du racisme et du sexisme à l'encontre des femmes noires ?

Le rôle du langage me semble essentiel. Pourquoi avons-nous tant de mal à thématiser certains sujets ? Pourquoi faut-il considérer la race comme une construction sociale ? Ce sont des thèmes que j'essaie d'amener dans l'espace public francophone. Beaucoup de disciplines universitaires ne sont toujours pas arrivées jusqu'à nous. Les « disability studies », qui concernent le handicap, ne sont pas étudiées en France alors qu'elles existent depuis trente ans dans les universités anglo-saxonnes, la question des diasporas noires, les « cultural studies » n'existent pas non plus chez nous. Les « gender studies » et les départements d'études féministes commencent à peine à prendre forme ! L'institutionnalisation du changement, ce que signifie être une minorité, ne pas appartenir à la norme représente un travail qui n'est quasiment pas fait chez nous. Où en sommes-nous dans le milieu universitaire, médiatique ? Est-ce bien normal qu'en 2017, la proportion de journalistes noirs et arabes soit aussi minime ? On ne dispose pas de statistiques ethniques mais c'est loin d'être réjouissant ! On appelle « discrimination positive » ce qu'on devrait appeler des « mesures correctrices d'inégalité ». Les mots sont très importants. Ce n'est pas de la discrimination, il s'agit au contraire de faire qu'à compétences égales, les personnes habituellement discriminées aient une chance. Cette approche pragmatique manque cruellement dans notre façon d'aborder les questions de société.

À plusieurs reprises, les témoignages évoquent la difficulté du blanc à nommer le noir, en préférant passer par des détours comme « black » par exemple. De quoi cette stratégie d'évitement est-elle le symptôme ?

Je parle plus facilement des enjeux politiques parce que mon objectif est d'éviter un maximum de livrer des procès d'intention. Je ne suis pas dans la tête des gens donc je ne sais pas pourquoi ils emploient tel ou tel mot, mais je peux dire d'où ça me semble venir. Quand je parle de problèmes d'éducation, je pense par exemple à ce qui s'est passé récemment à Lyon. Quand trois trentenaires, qui ne sont pas des identitaires, ouvrent une rhumerie qu'ils appellent « Première Plantation » dans un sentiment de nostalgie coloniale, il y a un véritable enjeu. Je viens de Lyon, c'est une ville très réactionnaire mais le pire de cette histoire, c'est que ces mecs n'ont pas fait ça dans une logique de provocation. Ils ont dit : « pour nous la plantation, c'est cette époque où on savait recevoir » et effectivement, on avait certainement le temps de recevoir parce qu'en bas de la maison coloniale, des esclaves noirs se faisaient éclater le dos à coups de fouet pour pouvoir faire du rhum. Ces mecs-là ne sont pas malveillants mais par leur ignorance et par leur légèreté à aborder la question de l'esclavage dans la Caraïbe, ils révèlent un travail qui n'a pas été fait en France - qu'il s'agisse de savoir que Colbert est la personne qui a promulgué le Code Noir, de comprendre pourquoi aujourd'hui encore la fétichisation sexuelle des femmes noires persiste, de connaître l'histoire des zoos humains. Qu'est-ce que cela signifie que deux siècles après l'abolition de l'esclavage, il y ait encore autant des stéréotypes sur les noirs ? C'est que des choses n'ont pas été réglées.

En même temps qu'il déconstruit le mythe du communautarisme, votre film travaille à la prise de conscience du privilège blanc. Comment la France peut-elle avancer dans cette réflexion ?

Le but du film, c'est d'arriver à révéler la norme. Ce qui m'intéresse c'est de montrer ce qui n'est pas nommé, ce qui n'est pas conscientisé, et du coup, ce qui ne se voit pas. J'essaie d'expliquer l'effet miroir, à un moment l'une des femmes dit « on ne parle pas du communautarisme des blancs à l'Assemblée nationale ». Je préfère utiliser le terme de non-mixité, parce que « communautarisme », comme « discrimination positive » est une expression créée pour stigmatiser les personnes qui font parfois le choix de la non-mixité. Du côté des minoritaires, la non-mixité n'est pas un mode de vie, c'est un outil de lutte. C'est très différent de la non-mixité choisie des riches et des bourgeois. Je donne toujours l'exemple des communes des Hauts de Seine : elles sont 12 sur 36 à préférer payer des amendes plutôt que construire des logements sociaux. Ça c'est de la non-mixité choisie, et de la non-mixité de mode de vie, c'est à dire qu'on ne se mélange pas aux pauvres, et pas aux noirs et aux arabes parce que c'est aussi de ça dont il s'agit.

Quand la Maire de Paris s'est attaquée au festival Nyansapo pour non-mixité, il ne s'agissait que de quelques ateliers, plein de parties du festival étant ouvertes à toutes et à tous. La Mairie de Paris finance, et soutient donc des initiatives non-mixtes, que je soutiens aussi par ailleurs. La Maison des femmes, est comme son nom l'indique un lieu non-mixte, le festival Cineffable aussi et ils sont financés par la Mairie de Paris. On se rend compte que ce n'est pas la non-mixité en général qui pose un problème en France. Si j'ai envie de rentrer à L'automobile club de France, je ne pourrais pas y aller, parce que c'est un club-non mixte réservé aux hommes bourgeois qui fonctionne par cooptation. La non-mixité existe et elle est soutenue par les institutions mais c'est celle des riches et des puissants ou celle des luttes qui ont été légitimées. Avant, les ouvriers n'avaient pas le droit de se rassembler sans la présence de leur patron mais maintenant les syndicats sont admis, on est d'accord que pour avancer, les ouvriers doivent pouvoir se rassembler entre eux. Plus personne ne leur demande que dans un souci de diversité, les ouvriers laissent rentrer des patrons, qui ont d'ailleurs leur propre syndicat, le medef. La non-mixité existe partout, la question est donc pourquoi est-elle considérée comme aussi dangereuse quand elle concerne des femmes noires par ailleurs précaires, qui doivent faire des collectes pour organiser un événement ? Nous sommes loin d'une perspective de révolution : alors qu'est ce qui apparaît comme si dangereux à l'institution ?

L'afroféminisme a-t-il les moyens de s'exprimer en France ou pensez-vous que nous en sommes encore loin ?

Les femmes noires se sont toujours organisées, qu'elles se nomment afro féministes ou pas. Mais quelle mémoire de leur lutte a été faite au sein du féminisme majoritaire, blanc, mainstream, peu importe le nom qu'on lui donne ? C'est une histoire qui s'est effacée du féminisme français et c'est ce qui a tendance à m'inquiéter. Dans les années 1980, malgré la marche contre le racisme, l'émergence du hip hop et la société multiculturelle qui se profilait, il s'est finalement passé peu de chose en terme d'institutionnalisation de ces luttes, de diversité dans les rédactions, dans les écoles, dans le monde de l'audio-visuel. Des personnes volontaires et motivées il y en a toujours eu, et des moments d'effervescence aussi ! Mais est-ce que ces moments d'effervescence peuvent par exemple aboutir à ce qu'un jour, la Mairie de Paris finance le festival Nyansapo ? Là on pourra parler de vrai changement.

À titre personnel, je me suis installée au Québec parce que moi c'est maintenant que je veux avoir une carrière et que je ne vois rien de mis en place par le CNC comme mesure correctrice d'inégalité. Ces efforts coûtent financièrement mais aussi moralement, physiquement et j'espère ne pas me retrouver avec seulement deux films à l'âge de 45 ans ! Je suis très heureuse de ce qui se passe aujourd'hui avec Ouvrir la voix, mais ma carrière de cinéaste est très précaire et j'ignore complètement comment ça va se passer. Tant que les institutions ne changent pas, il peut y avoir des morceaux de bravoure comme ce que je viens de faire pour mener le film jusqu'en salle. Mais on a le droit d'être noire, timide et de juste avoir du talent. Dans mon cas il a fallu que je sois capable d'être administratrice, comptable, réalisatrice, productrice, distributrice, attachée de presse et que je puisse être capable d'endosser cette parole publique.

Le film explore la dimension politique des couples mixtes. À quel point la question de la couleur de peau intervient dans la sphère privée et les relations amoureuses ?

Dans les questions qui m'intéressent, il y a justement celle de voir comment les questions politiques pénètrent la sphère privée et rejoignent un questionnement féministe historique : « le privé est politique ». Ce rapport à l'intime et à la sexualité a un impact sur la façon dont on se construit en tant qu'adolescente et dans la vie privée : si on est en couple mixte, pourquoi mon conjoint ou ma conjointe est avec moi ? Est-ce que c'est parce que je suis noire ? Est-ce que c'est ce qui est attendu de moi ? Et que se passe t-il si je ne suis pas en mesure de performer ma couleur de peau ? C'était révéler la norme qui ne se voit pas et commencer à délier les langues sur des sujets qui sont tabous dans nos communautés et faire prendre conscience que des choses qui peuvent paraître anecdotiques sont en fait politiques. C'est quelque chose qu'on retrouve beaucoup dans le milieu queer : la question du « no blacks » sur les sites de rencontres gays, est-elle juste une question de désir ou n'y a t-il pas autre chose ? Pour moi, c'est une façon de m'enlever mon humanité, ça veut dire que tous les noirs se valent, qu'on n'a pas d'individualité : on est juste noir, c'est notre essence. Au delà, de raciste ou pas raciste, il s'agit de questionner pourquoi les noirs dans leur globalité sont des personnes indifférenciées. Si on le fait du côté de l'homophobie, là on va comprendre qu'il est problématique que l'orientation sexuelle devienne toute l'identité. Pour moi, il s'agit du même mécanisme.

Votre film est présenté depuis un an dans le cadre de nombreuses avant-premières, notamment dans le 93. Comment a t-il été accueilli ?

Les projections scolaires ont commencé et il est intéressant de voir ce que ces jeunes connaissent et ce qu'ils n'ont pas encore vécu. Certaines séquences les font hurler de rire, mais ils restent très silencieux et concentrés à d'autres moments. En fin de séance, je les questionne pour les encourager à prendre la parole. La question de l'homosexualité chez les femmes noires fait partie de sujets qu'ils n'ont jamais entendu abordés. Des femmes noires qui l'avaient déjà vu lors d'avant-premières viennent le revoir pour des projections plus officielles. Certaines me disent qu'elles se sentent moins isolées, qu'elles ont pu prendre conscience de choses de leur parcours personnel. La question de la dépression me tenait très à coeur et touche beaucoup de femmes. Je souhaitais oeuvrer à légitimer l'expérience de certaines personnes - il est difficile de comprendre l'isolement ressenti par une femme noire en France face à certaines situations. Pour des femmes hors région parisienne, isolées dans des milieux très blancs, cela leur permet de ne pas avoir à prendre la parole en tant que pédagogue. Elles peuvent envoyer des gens de leur entourage voir le film sans se retrouver à être la noire de l'open space qui explique ce qu'est le racisme. C'est très fatiguant de faire de la pédagogie et d'être soit réduite à la noire super militante, celle qui casse l'ambiance, soit accepter les micro-agressions sans pouvoir jamais répondre. Il y a aussi beaucoup de profs qui utilisent le film en classe pour aborder le sujet des discriminations. Je crois qu'il y avait un réel besoin et j'en suis très contente parce que mon public cible de départ, c'était les jeunes filles noires.