pourquoi le hip-hop aime autant l'animation japonaise ?

Kanye West adore Akira. Frank Ocean est fan de Dragon Ball Z. On a exploré la relation durable et prolifique entre les anime japonais et le monde de la musique.

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21 Février 2018, 2:25pm

Les fans d’animation japonaise se traînent peut-être une mauvaise réputation d’accros aux mangas et d’obsédés du cosplay, mais n’empêche que le genre artistique a influencé certains des rappeurs les plus chevronnés du paysage musical, et son impact sur le hip-hop traverse des décennies et au moins autant de sous-genres. Ce sont peut-être les thèmes fantastiques, la force exutoire, les héros inattendus ou les bandes-son parsemées de samples : il y a en tout cas quelque chose dans ces dessins animés qui résonne juste et fort chez les MC et beatmakers.

La plupart de ces artistes – majoritairement des jeunes hommes – s’identifient aux héros d’animes, se retrouvent dans leur esprit « moi contre le reste du monde » et dans l’esthétique débridée de leurs séries et films préférés, malgré le fait d’avoir généralement grandi dans un environnement occidental et d’être noir ou métisse, ce qui à première vue paraît assez éloigné de la culture japonaise.

Mais ces mondes fictifs manient d'abord l'espoir, et ces artistes hip-hop ont grandi en cherchant ce même espoir, peu importent leurs origines. « Ça consolide l’idée selon laquelle la force est au-delà des muscles, la vie au-delà de la mort et la vue au-delà de ce que l’on voit, confirme Che Lingo, MC londonien qui cite les animes japonais comme une influence majeure dans sa vie et sa musique. Et si tu es suffisamment passionné et déterminé, tu peux devenir une version meilleure et plus forte de toi-même. »

« Les animes entretiennent cette idée de potentiel illimité et d’espoir dans cette période plutôt sombre. Un artiste doit gérer ce genre de problématiques quotidiennement. Beaucoup des morceaux les plus réussis partagent ces valeurs, ou sont nés de cette démarche. L’essence même de l’anime, de ses personnages et de ses dialogues, c’est de dramatiser et de pousser les émotions et les interactions les plus simplistes à leurs extrêmes limites. Quand j’étais enfant, c’est ça qui m’a aidé à vivre mes sentiments de manière beaucoup plus franche que ce que m’autorisait la société en tant que jeune noir de South London. »

Nombreux sont les artistes qui se retrouvent dans des héros de films d'animation, et qui n’hésitent pas à se déguiser pour rendre hommage à leurs protagonistes favoris. Kanye West a par exemple exprimé son amour du film culte Akira dans le fameux clip de « Stronger », en faisant des références directes à certaines scènes de l’anime : il s’installe dans la même machine que le personnage central Tetsuo, reproduit la célèbre scène d’ouverture à moto, les scènes d’émeutes et d’hôpital. À plusieurs reprises, Yeezy apparaît habillé exactement pareil que le héros d’Akira, et se déplace de la même manière à l’écran.

Jamais timide sur les réseaux sociaux, West a également fait état de son amour de l’animation japonaise en s'emportant (un peu tout seul) sur Twitter contre ceux qui osaient affirmer que Le Voyage de Chihiro était un meilleur film que Akira. « Impossible de mettre Le Voyage de Chihiro devant Akira… IMPOOOOSSIBLE…désolé, j’étais juste en train de regarder un top 10 des animes sur youtube, » écrivait-il.

Lil Uzi Vert – tellement fan qu’il a été repéré à des conventions d’anime – est allé encore plus loin dans l’hommage en se transformant en un personnage de dessin animé pour le clip de « Ps & Qs ».

Le cerveau du Wu-Tang RZA s’est quant à lui placé au centre d’une série animée en s’occupant de sa bande-son. Afro Samurai OST sert de fond sonore à la série Afro Samurai, et fait rapper Big Daddy Kane, Q-Tip ou son collègue du Wu GZA. Dans son livre philosophique The Tao of Wu, publié en 2009, RZA suggérait même que l’anime représentait « le parcours de l’homme noir en Amérique. »

Ce n’est pas vraiment une surprise de voir des membres du Wu s’impliquer dans un tel projet d’animation : le groupe a l’habitude des références à cette discipline artistique et d’utiliser des éléments animés, de science-fiction ou de comics pour agrémenter leur univers déjà bien fourni. Cette construction d’univers alternatifs est quelque chose que se partagent le monde de l’animation et celui du hip-hop, et particulièrement la création d’univers mettant à l’honneur des individus habituellement mis au ban de la société – des hors-la-loi, des marginaux. Prenez par exemple Cowboy Bebop : se déroulant en 2071, la série animée qui suit les vies d’un groupe de chasseurs de primes à bord de leur vaisseau spatial, Bebop, a été diffusée sur Viceland au Royaume-Uni et sur Adult Swim en Amérique – deux territoires tout aussi propices aux diffusions hip-hop.

Les rappeurs du Wu-Tang ne sont pas les seuls à nager dans cet immense royaume de l'anime japonais. Sur Channel Orange, au milieu du morceau « Pink Matter », Frank Ocean glisse un clin d’œil à Dragon Ball Z en utilisant l’image de Majin Buu, antagoniste surpuissant et rose bonbon : « This great grey matter / sensei replied, what Is your woman / Is she just a container for the child / that soft pink matter / cotton candy Majin Buu. »

DBZ et son héros Goku ont la cote chez les rappeurs : Danny Brown lâche « smoking on some goku, buds like dragon balls » sur « Shooting Moves » et sur « My Shine », Childish Gambino donne « Honestly, I’m rappin’ ‘bout everything I go through / everything I’m sayin’, I’m super sayin’ like goku. » Gambino mentionne des animes dans de nombreux morceaux, en a parlé dans son spectacle de stand-up, et s’est même lancé à une époque dans un gentil clash en ligne avec Lupe Fiasco à se sujet (même s’il a affirmé plus tard que ce n’était que de la comédie). Lil Yachty n'est pas en reste : en septembre dernier, lors d‘une interview avec 88rising – un média et label à la croisée des chemins entre la culture asiatique et la culture hip-hop – il parlait de Dragon Ball Z, d’animes undergrounds et de culture japonaise.

Ce ne sont pas que les thèmes et messages de l’animation japonaise qui trouvent grâce aux yeux des rappeurs : logiquement, sa musique et ses sons viennent aussi s’immiscer dans le hip-hop, par le biais de samples reprenant des instantanés de film ou des portions de leur bande-son. Das Racist a samplé le générique de fin de Samurai Champloo sur « Rapping 2 U », Wiz Khalifa et Snoop Dogg ont samplé le générique de la franchise animée d’horreur Higurashi no Naku Koro Ni pour leur morceau « No Social Media » et Chance the Rapper a intégré une scène entière de Gundam dans sa première mixtape, 10 Day.

La relation anime/hip-hop marche dans les deux sens, et les artistes et animateurs japonais n’hésitent pas à utiliser le hip-hop et ses archétypes musicaux, culturels et thématiques. En creusant un peu sur le net, on peut tomber sur une vidéo de Joey Bada$$ à 15 ans, en train de rapper sur « Feather », un morceau de Nujabes, contributeur prolifique de Samurai Champloo et l’un des producteurs hip-hop japonais les plus importants. Coïncidence : il partage sa date d’anniversaire avec l’un des plus grands producteurs de l’histoire du rap, J Dilla. En retour, le hip-hop et l’Amérique en général ont largement influencé les films et les séries d’animation japonaise – Afro Samurai, Samurai Champloo, Tokyo Tribes, PaRappa the Rapper et Detroit Metal City – utilisant parfois le graffiti, le baseball, la breakdance ou le beat boxing comme des éléments du récit. En définitive, c’est une relation durable, profitable à chacun des deux arts. Longue vie à elle.

Cet article a été initialement publié sur i-D UK.