Image courtesy Marvel

black panther : un (bon) doigt d'honneur à hollywood

Sorti hier en France, le film de super-héros de Ryan Coogler amorce un dialogue nécessaire sur la représentation de l'Afrique au cinéma.

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févr. 15 2018, 9:27am

Image courtesy Marvel

Disons-le d’entrée : Black Panther est un film extraordinaire, qui déploie une ahurissante cinématographie, un concept remettant au premier plan la problématique du colonialisme africain et une campagne marketing intelligente qui a fait monter la sauce dans le monde entier. De quoi remuer comme il faut le récit hollywoodien classique, et pour toujours. Black Panther est le premier film de super-héros à mettre en avant un casting majoritairement noir, mené par le réalisateur noir Ryan Coogler et soutenu par une foule de travailleurs noirs opérant en coulisse.

Pour beaucoup, l’Afrique n’est encore que synonyme d’extrême pauvreté et d’enfants émaciés. La nation technologiquement très avancée de Wakanda, où le film se déroule, est une subversion très consciente de cette vision collective. Si l’idée même vous semble radicale aujourd’hui, imaginez-vous son écho dans les années 1960, quand le comics est initialement sorti. C’est Everett K. Ross (joué par Martin Freeman), personnage blanc plutôt insignifiant, qui résume le mieux la situation, avant d’être blessé et emmené au Wakanda pour être sauvé grâce à une médecine bien plus avancée que nulle part ailleurs. « C’est un pays du tiers-monde, assure-t-il. Du textile, des bergers, des tenues cool. » Et malheureusement, trop de gens résument encore tout le continent africain à cela.

Pour les noirs descendants d’Africains du monde entier, la satisfaction d’enfin voir à l’écran un pays de ce continent qui incarne le rêve afrofuturiste est sans fin, et un véritable « fuck you » à tous les racistes qui nous conspuent et conjurent de rentrer chez nous, dans nos « huttes ». Le long du film, des scènes majestueuses d’immenses montagnes enneigées, de cascades infinies et d’incroyables couchers de soleil ponctuent la présentation de la technologie alimentée par le vibranium, la matière première qui a permis au Wakanda de conserver sa grandeur au fil des années. Le vibranium, c’est le métal le plus résistant de la planète, nous dit-on, et le Wakanda est situé sur une montagne de vibranium. C’est de cette matière que sont faits les costumes pare-balles des super-héros.

« L’histoire d’Erik est fascinante. Fils illégitime d’une mère afro-américaine et d’un père du Wakanda, son rôle, si l’on devait le replacer dans le contexte du conflit noir américain, rappelle celui de Malcolm X. »

La seule chose qui vient ternir la toile fantastique, c’est bien évidemment la réalité. Au début du 20ème siècle, l’écrasante majorité du continent africain était colonisée par des nations occidentales. Au 17 ème siècle, les noirs africains étaient arrachés de leurs familles, soumis au commerce de l’esclavage, et aucun pays noir n’était en mesure de freiner la machine raciste et capitaliste qui opérait alors plein pot. Dans ce contexte, le réalisateur a merveilleusement calculé la sympathie que les spectateurs pourraient éprouver pour le « méchant » de Black Panther, Erik Killmonger (Michael B. Jordan), présenté comme un usurpateur du trône du Wakanda – le cousin éloigné et longtemps oublié du nouveau roi, T’Challa (Chadwick Boseman).

L’histoire d’Erik est fascinante. Fils illégitime d’une mère afro-américaine et d’un père du Wakanda – l’oncle de T’Challa –, son rôle, si l’on devait le replacer dans le contexte du conflit noir américain, rappelle celui de Malcolm X. Sa propension à la violence est moralisée : il est furieux contre la population de Wakanda, lui reproche d’avoir laissé les noirs américains souffrir de l’esclavage et de tous ses effets prolongés quand elle aurait pu intervenir. Finalement, après avoir battu son cousin T’Challa en combat singulier, il choisit d’intervenir lui-même et de combattre le feu par le feu. Ses motivations et sa colère, nées du fait qu’on l’a laissé croupir dans une société qui prive tant de familles noires de leurs fils, sont tout à fait compréhensibles. Dans un autre film (et peut-être même dans celui-ci), son personnage pourrait être regardé comme un héros activiste.

« Comment vous croyez que vos ancêtres se sont procuré ça, » demande-t-il au curateur de musée, alors qu’il vole un masque africain au Museum of Great Britain de Londres, alimentant au passage un dialogue politique récurrent du film sur le post-colonialisme, qui voit tous les personnages blancs être référencés comme les « colons ». Le seul autre personnage blanc du film, celui joué par Andy Serkis, est un Sud-Africain diabolique, bien entendu. La dernière scène d’Erik, qui se joue sous la lumière d’un soleil ocre couchant, est l’une des plus marquantes du film – un rappel douloureux du fait qu’être afro-américain signifie presque à tous les coups que nos ancêtres ont survécu au voyage le plus déchirant de leur vie sur un bateau d’esclave. Du fait que nous sommes, par la nature même de notre existence dans le monde occidental, des survivants poussés à l’extrême.

« Le fait de recentrer le film autour de femmes noires aux cheveux naturels semble d’autant plus pertinent à une heure où le colorisme se répand. On ne peut qu’applaudir le fait que le film prenne en compte ce débat sur la beauté noire. »

T’Challa, le Black Panther attitré joué par Chadwick Boseman, 41 ans (je mentionne son âge parce que ce mec doit boire du thé magique, on lui donnerait 25 ans), laisse chez le spectateur une impression moins forte. « C’est dur pour un homme bon d’être roi, » lui dit son père au détour d’une scène. Et c’est justement un peu cela qui reste de son personnage : un homme bon, et peut-être pas suffisamment féroce pour être une panthère. Mais soyez sans crainte, en comparaison, les femmes du Wakanda sont royales, intelligentes ; de véritables badass aux coiffures aussi tortueuses que majestueuses quand elles n’ont pas le crâne rasé, comme c’est le cas pour la garde du corps sans peur de Black panther, Dora Milaje.

Le fait de recentrer le film autour de femmes noires aux cheveux naturels semble d’autant plus pertinent à une heure où le colorisme et l'avantage au succès des noirs à la peau claire se répand. On ne peut qu’applaudir le fait que le film prenne en compte ce débat contentieux sur la beauté noire. À côté de ça, le crush de T’Challa, l’agente secrète joué par Lupita Nyong’o, est aussi nuancée que féministe, et la leader Okoye (Danai Gurira) se paye deux des meilleures scènes du film. La sœur de T’Challa, Shuri (jouée par l’actrice britannique Letitia Wright) est quant à elle un petit génie de la technologie qui pousse les capacités du vibranium jusqu’à leurs limites.

Comme dans la vraie vie, où les femmes noires sont de super-héroïnes sans les capes (ou les costumes), les femmes de Black Panther sont la colonne vertébrale de la communauté au sein de laquelle elles évoluent – à la fois puissantes et vulnérables.

Nous vivons une période des « premières fois », et l’une des discussions qui revient le plus chez mes amis créatifs noirs est de savoir s’il est bienvenu de critiquer l’art créé par nos contemporains. Je pense que nous pouvons le faire, et que nous devons exiger toujours plus et mieux. Black Panther m’est apparu comme le film de super-héros parfait pour les fans de super-héros – audacieux, retentissant, impétueux, avec de magnifiques scènes de combat.

Mais à mon sens, certains personnages sont trop binaires. Je trouve dommage que le film cherche à ce point à toucher un public américain et tombe parfois dans une forme de panafricanisme irritant et paternaliste. On peut aussi regretter une référence un peu maladroite à Boko Haram dans l’une des premières scènes, qui voit Nakia libérer des femmes noires musulmanes voilées, et déplorer le fait que Lupita Nyong'o soit la seule personne du casting à être née en Afrique.

Le film a lui seul ne changera pas la tendance occidentale à homogénéiser l’Afrique. Aussi jolie soit-elle, la création fictionnelle du Wakanda est le résultat d’une interprétation américaine d'un pays africain. Une vision qui résonnera sûrement très fort auprès des Africains, vu comment la culture afro-américaine a son importance dans les cultures noires du monde entier (ici encore : coucou colonialisme). Mais cet argument est plus complexe qu’il en a l’air. Pour reprendre les mots d’Erik Killmonger dans le film, ce n’est peut-être pas forcément gênant que les Afro-Américains n’aient qu’une interprétation unique et mélangée de l’Afrique, tant qu’elle est respectueuse, vu qu’ils ne connaîtront jamais leurs vraies racines.

« Le film a lui seul ne changera pas la tendance occidentale à homogénéiser l’Afrique. Aussi jolie soit-elle, la création fictionnelle du Wakanda est le résultat d’une interprétation américaine d'un pays africain. »

Pendant les semaines qui ont précédé sa sortie, le film Black Panther est souvent apparu comme secondaire de tout le mouvement qu’il a enclenché. Disney, une corporation qui, ne l’oublions pas, a souvent fait face à des accusations de racisme au cours de son histoire, a réussi à polariser un fort soutien populaire autour de sa sortie. Le #BlackPantherChallenge, par exemple, a permis de lever plus de 300 000$ pour envoyer des enfants noirs voir le film. Nous connaissons tous le pouvoir de la représentation, et croyez-moi quand je vous dis que ce film va changer la vie de certains enfants noirs.

Mais à cause de son histoire et de son statut de conglomérat majoritairement dirigé par des blancs, une pétition appelant Disney à investir 25% de ses profits au sein des communautés noires paraît plutôt pertinente. « À l’heure où les noirs aux États-Unis doivent encore faire face aux problèmes de la gentrification, des violences policières et des conditions de vie désastreuses, on ne peut pas continuer à soutenir aveuglément ce genre de conglomérats, et les laisser profiter de nous sans demander autre chose que leurs produits en retour, » peut-on lire sur cette pétition.

Ça m’étonnerait beaucoup que les studios tiennent compte de tout ça, mais c’est selon moi déjà une très bonne chose que l’on puisse avoir cette conversation. Une conversation que nous n’aurions pas eue sans Black Panther.

Cet article a été initialement publié par i-D UK.