la ségrégation séparait même les amoureux des bals de promo

En Géorgie, les noirs et les blancs avaient des bals de promo séparés jusqu'en 2011. La photographe new-yorkaise Gillian Laub a passé près de 10 ans à documenter le quotidien de ces lycéens discriminés. Rencontre.

par Alice Newell-Hanson
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01 Juin 2016, 9:00am

Pendant 13 ans, la photographe new-yorkaise Gillian Laub a logé dans le motel Americlnn, à Vidalia dans l'état de Géorgie. Un hotel toujours plein au printemps, à cause du festival annuel Vidalia Onion qui brasse chaque année des milliers de personnes. Mais pour la communauté du Vernon, qui ne dépasse pas 3000 habitants, avril est aussi le mois des bals de promo.

Photographie Gillian Laub / courtesy Benrubi Gallery

Pour sa série documentaire, Southern Rites, Gillian Laub a documenté le quotidien des lycéens du coin jusqu'en 2010. Elle a passé plus de dix ans de sa vie dans cette minuscule ville du Sud des Etats-Unis. Là-bas, les jeunes filles portent encore des t-shirts à l'effigie du drapeau américain. Il y a quelques temps, Justin Patterson, un jeune homme noir, s'est fait abattre par un homme blanc, sans grande raison. Justin était le premier amour et le cavalier du bal de promo de Keyke Burns, une étudiante avec qui la photographe Gillian Laub a beaucoup sympathisé. 

Photographie Gillian Laub / courtesy Benrubi Gallery

Les images de Laub capturent l'intensité des relations que nouent les lycéens entre eux - les couples mixtes qu'elle a rencontrés et qui se voyaient généralement en cachette - comme celle qui l'a liée à ces kids du bout de l'Amérique. D'abord publiées dans les pages du New York Times en 2009, ses photographies ont fait le tour des Etats-Unis. Grâce à elles, les bals de promo sont devenus mixtes en 2011 en Georgie. Nous avons rencontré la photographe pour parler de ségrégation, des kids du sud et de la photographie comme arme politique. 

Photographie Gillian Laub / courtesy Benrubi Gallery

Après tout ce temps, la sortie de votre livre et vos années passées là-bas, quel est votre sentiment ? 
En 13 ans, je me suis tellement attachée à cette communauté que je parvenais à en saisir les moindres sursauts, j'étais devenue une confidente pour certains d'entre eux. Les gens me racontaient leurs histoires et s'ouvraient à moi. Mais c'est une drôle d'histoire. Niesha, reine du bal de promo noir en 2009, m'a avoué en 2011 qu'elle était hyper fière de faire évoluer les choses, que les noirs soient enfin intégrés à la communauté. Elle était dévastée par la mort de Justin Patterson, qui était son ami. Elle m'a dit : "Chaque fois qu'on avance un peu, on fait trois pas en arrière." J'ai trouvé cette phrase très éloquente. Donc même pour moi, il est difficile de parler de conclusion. Les kids de cette communauté continuent de me donner de l'espoir. Leur force me donne envie de croire que demain sera meilleur. 

Photographie Gillian Laub / courtesy Benrubi Gallery

Vous pouvez nous parler de votre première visite à Mount Vernon, en 2002 ?
J'avais entendu parler de cette ville dans la presse. Une jeune étudiante du Montgomery County High School avait écrit une lettre ouverte à SPIN magazine, dans laquelle elle demandait au monde entier de venir voir ce qu'ils 'y passe. C'était un appel à l'aide. Elle était anéantie parce que l'école avait refusé qu'elle soit accompagnée de son mec, parce qu'il était noir et qu'elle était blanche. À l'époque, les bals noirs et blancs étaient séparés. Les couples mixtes n'étaient pas acceptés. Quand j'ai lu cette lettre, le bal de promo était déjà passé. Mais un prochain événement, ségrégationniste, se préparait. Donc je m'y suis rendue à l'automne 2002 pour photographier ces festivités noires et blanches. J'étais à la fois fascinée et hantée par cette ville et j'ai très vite ressenti le besoin de comprendre leur manière de faire et de penser. Comprendre pourquoi ils choisissaient de séparer et diviser leur jeunesse. Pour moi, cette ségrégation était le symptôme d'un mal social beaucoup plus large et latent. Je n'avais jamais vu, auparavant, le racisme se déchainer autant qu'ici. 

Photographie Gillian Laub / courtesy Benrubi Gallery

Vous avez rencontré et photographié des couples mixtes. À quel point ces kids se mettaient-ils en danger ?
La plupart de ceux que j'ai rencontrés étaient très discrets sur leur relation amoureuse. Mais aucun n'y voyait un acte de rébellion. Ils avaient juste peur des répercussions. Tous ces gamins ont grandi et vécu ensemble, ils se connaissent tous depuis leur plus jeune âge. Pourtant, certains parents continuaient de vouloir tracer une ligne de démarcation entre noirs et blancs. Aujourd'hui, les choses ont évolué. Je vois beaucoup plus de couples mixtes, se tenir la main dans la rue quand je m'y rends. En 2002, c'était quasi-impossible. 

Photographie Gillian Laub / courtesy Benrubi Gallery

En 2009, le New York Times s'est insurgé contre la ségrégation des bals de promos. Depuis, les festivités sont mixtes. Qu'est-ce que cette décision a changé, au quotidien ?
Je pense que la plupart des lycéens ont toujours voulu avoir un seul et même bal de promo, avec leurs amis réunis. Les parents qui voulaient perpétrer la tradition ont vite compris que le monde allait plus vite qu'eux qu'ils ont accepté de faire changer les choses. 

Photographie Gillian Laub / courtesy Benrubi Gallery

Vous avez réalisé un documentaire, vous sortez un bouquin. Au même moment, aux Etats-Unis, la discrimination raciale continue de faire des ravages. Quel est le message que vous comptez faire passer, à travers vos projets ?
J'ai l'impression que de plus en plus de gens s'insurgent et prennent conscience de ces problématiques sociétales. Tirer sur des mecs noirs, non armés, est devenu un truc courant chez les policiers. Donc c'est plus que bien que les gens s'élèvent contre ces crimes. Quand j'ai commencé à bosser sur Southern Rites, en 2002, personne ne s'y intéressait, personne ne savait que la ségrégation continuait de s'y dérouler. 'Race' est même devenu un mot terrible, sale. Aujourd'hui, on en parle de plus en plus et de manière plus contrastée. Je pense qu'one st dans la bonne voie. 

Photographie Gillian Laub / courtesy Benrubi Gallery

Photographie Gillian Laub / courtesy Benrubi Gallery

gillianlaub.com

Credits


Texte : Alice Newell-Hanson
Photographie : Gillian Laub / courtesy Benrubi Gallery

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