mode, race, genre : grace wales bonner renverse nos certitudes

La créatrice vient d'être sacrée meilleure jeune designer pour hommes aux British Fashion Awards. Nous avions déjà exploré son univers il y a quelques mois...

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24 Novembre 2015, 3:10pm

Grace Wales Bonner bouscule tout sur son passage. Ses créations et ses défilés sont profondément sensibles et provoquent chez tout le monde le même désir insatiable de tout questionner - absolument tout. Dans leurs costumes taille-haute en jean et leurs vestes de velours ornées de coquillages ou encore la tête surplombée d'une couronne de cristal Swarovski, les mannequins de Grace redéfinissent les codes de la masculinité noire.

Grace connaît bien ses modèles. Ils sont les éléments essentiels de sa création et de sa vie aussi. "Je tiens beaucoup à eux," confie-t-elle lors de notre rencontre dans son studio de l'est londonien. "Je veux qu'ils se sentent impliqués. C'est pourquoi je leur explique toujours mes intentions et leur fais part de mes recherches." Que ce soit sa première collection Afrique, sa collection automne / hiver 2015 Ebonics ou son premier défilé Malik pour la saison printemps / été 2016, le travail de Grace questionne la condition noire, a pour ambition d'élargir le spectre du réel et de remettre en question nos certitudes.

Grace est une jeune femme d'une gentillesse inouïe, sa voix est douce et sa vision du monde, inflexible. Je m'en rends très vite compte alors que j'inspecte un portant posé au milieu de son salon. La créatrice est à l'aise chez elle, dans son univers, entourée de tous ses objets, ses bouquins, ses cartes postales, entre ses murs chargés de photos. Son studio est un havre de paix, un lieu d'étude, tout à son image. Grace n'est pas une simple créatrice. Ce serait un statut bien trop sommaire pour cette jeune fille qui ne s'arrête jamais de penser. Oui, elle n'a que 24 ans et vient à peine d'être diplômée de la prestigieuse Saint Martins School et pourtant Grace est déjà si loin. Véritable historienne, la mode est pour une façon pour elle de vulgariser une pensée anthropologique : chaque saison, chaque défilé ou collection sont autant d'occasions pour démonter les stéréotypes genrés ou racisés et redéfinir une nouvelle masculinité noire. "C'est un sujet qui m'importe beaucoup et auquel je suis très sensible sensible. Si tu ne l'es pas, c'est là que ça devient problématique. Beaucoup des gens de la mode sont insensibles, et c'est un véritable problème je pense."

Cette vision, Grace la doit à son éducation et au fait d'avoir grandi dans le sud-est de Londres, à Dulwich. "J'ai eu une éducation double. Mon père est jamaïcain et ma mère est anglaise" nous explique-t-elle. Le fait d'être métisse et de grandir à Londres m'a beaucoup marqué. Mon école se situait dans le sud-ouest de Londres et je devais défendre mes origines noires à longueur de temps parce que j'avais l'impression qu'elles étaient constamment remises en question par les autres autour de moi. J'ai découvert qui j'étais et où je voulais aller très vite." La mode n'était pourtant pas le domaine de prédilection de Grace. "Ça a toujours été l'art et le dessin" nous dit-elle en parlant de ses premières ambitions. "Mais j'ai aussi toujours été sensible au style des gens, à leur façon de s'habiller. En partant de là, il m'a semblé logique que je créé ma propre esthétique." Grace s'inspire de plein de choses. Ses références vont des oeuvres de Kerry James Marshall au photographe Malick Sidibé en passant par les visions colorées des marchés africains et la poésie d'Harlem. Rien n'échappe à son regard et à sa curiosité. Elle absorbe la culture d'une diaspora africaine et en infuse sa création.

Gagner les applaudissements timides et tatillon de l'intelligentsia de la mode est souvent considéré comme un triomphe. Pour faire couler de l'encre aujourd'hui, il faut faire parler de soi. Pour faire court, il faut choquer. Mais Grace ne compte pas se plier aux règles de l'industrie. Sa caution choc, elle la mise sur l'élégance de sa vision. La magie de ses créations fera le reste. Lors de son dernier show, les mannequins se tenaient là, debout, les yeux plongés dans des abysses éternels - ils contemplaient le beau. Des journalistes ont quitté le défilé dans un état second, d'autres étaient en larmes. Et comme prévu la critique, unanime, n'a pas tari d'éloges : une star de la mode était née. "J'étais épuisée, mais toutes ces louanges m'ont donné une incroyable satisfaction personnelle, se remémore-t-elle. Je n'ai découvert le lieu du défilé que très tard. Il m'était impossible de visualiser le show. Mais au moment où tout s'est mis en place j'ai fondu en larmes. Toute ma famille était là. Je manquais cruellement de sommeil mais j'étais si heureuse du rendu, j'en étais très fière."

Grace est partie à Dakar en compagnie de la photographe Harley Weir et de la rédactrice mode d'i-D Julia Sarr-Jamois, à la rencontre des lutteurs du coin qu'elle a habillés dans sa collection Ebonics tout en gardant quelques-uns de leurs effets personnels. La série, shootée sur les bords du lac Retba ou lac Rose connu pour ses reflets rose-orangés, est une véritable lettre d'amour au pays et reflète toute la sensibilité du travail de Grace. "La série est à l'image de notre voyage : tourbillonnant. Les couleurs, les sons, la chaleur et la poussière. Les images sont à la fois très sensibles mais aussi profondément universelles, connectées au monde. Des gens foulent les rues de la ville en tenues traditionnelles alors que d'autres portent des fausses baskets de contrefaçon fabriquées en Chine. C'est l'endroit le plus incroyable que j'ai jamais vu, dit-elle. Certaines personnes qui passaient par là, nous regardaient shooter d'un oiil curieux et confus, mais les lutteurs étaient à fond dans leurs rôles. Ils portaient parfois des tenues assez féminines, ils se tenaient la main et étaient de manière générale plutôt tactiles. Nous avons dû rester très sensibles à la culture sénégalaise et pour cela il faut rester ouvert sur les questions de sexualité, de genre et sur ce qui est communément admis comme appartenant aux attributs de l'homme ou de la femme." Ce voyage a été une révélation pour Grace. Il a également été l'impulsion créatrice de sa collection Malik - une réinterprétation de l'histoire de Malik Ambar, esclave du 16ème siècle - qui avait la critique au moment de sa présentation a l'Institut des Arts Contemporains de Londres en juin dernier.

Quelle est donc la prochaine étape pour Grace ? Les paillettes de la mode finiront-elles par la séduire mais aussi dévoyer ses intentions pures ? "Certainement pas. Je veux faire mon bout de chemin, vivre de ma passion. Je pense qu'il est très important que je me nourrisse de tout ce qui me passionne. L'écriture, les collages, la mode et la création, et tant pis si je ne le fais que pour moi et que ce n'est pas relayé, dit-elle. Je veux me ranger du côté de ces artistes qui ont commencé à créer dans un cadre très européen puis qui s'en sont acquittés pour devenir des artistes sans frontières et sans limites. J'aimerais que mes créations deviennent l'objet d'une marque de luxe, mais je veux être libre de le faire à ma façon."

Grace tient une longueur d'avance sur la mode et la pousse toujours un peu plus à regarder vers le futur, ne plus jamais se retourner. Elle innove encore et toujours, sereine, elle maintient son cap et balaye la critique. Car au fond elle sait pertinemment que le jeu en vaut la chandelle. Et ça faisait longtemps que l'on avait pas croisé le chemin d'une créatrice pourvue d'intentions aussi nobles que les siennes. "J'ai l'impression que le côté sophistiqué de mon travail peut en choquer certains pourtant c'est quelque chose qui fait partie intégrante de mon univers. Je veux juste que les gens aient confiance en eux lorsqu'ils portent mes vêtements. Il faut parfois savoir exagérer pour trouver un bon équilibre ensuite. Il faut offrir de nouvelles images aux gens et leur laisser le temps et l'espace de se les approprier."

Credits


Texte Lynette Nylander
Photographie Harley Weir
Stylisme Julia Sarr-Jamois en collaboration avec Grace Wales Bonner
Assistants styliste Ashlee Hill, Bojana Kozarevic
Production ProxSyProd
Co-production Sylvia Farago LTD
Retouches Rachel Lamb
Mannequins Cheikouna Mb Fall et El Hadji Samb
Cheikouna et El Hadji sont habillés en Grace Wales Bonner. Les accessoires et chaussures appartiennent aux mannequins.