Meghan Markle dans la série Suits 

je suis une femme de couleur qui a l'air blanche (et ça n'a rien d'un privilège)

Pourquoi il ne revient pas aux Blancs de dire qui est Blanc et qui ne l’est pas.

par Niloufar Haidari
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28 Janvier 2019, 12:19pm

Meghan Markle dans la série Suits 

Je suis une personne de couleur qui a l’air blanche ; une Irano-Britannique qui « passe pour » une femme blanche, pour être précise. Je n’ignore en aucun cas les privilèges que cela me confère dans un monde où les contrecoups du colonialisme et de l’impérialisme se font toujours ressentir, à tel point qu'une couleur de peau peut susciter au mieux, le dégoût, au pire, des pulsions meutrières. J’ai bien conscience que dans une société où les peaux claires prévalent toujours sur les peaux sombres – que ce soit dans l’industrie de la mode, sur internet, ou tout simplement à une réunion de famille – j’ai de la « chance ». Je passe pour une blanche, et je jouis des privilèges associés à ce statut. En d’autres termes, cela signifie qu’on ne m’identifie pas spontanément comme étant une « personne de couleur », comme faisant partie des « autres ». Les anti-cernes et rouges à lèvres « nudes » des entreprises de cosmétiques répondent à mes besoins et correspondent à ma carnation. Ayant passé toute ma vie au Royaume-Uni, je souffre d'une carence en vitamine D qui fait que neuf mois sur douze, les gens me prennent davantage pour une Italienne ou une Espagnole que pour la Moyen-Orientale que je suis. Je souhaite éviter tout quiproquo : je ne prétends aucunement souffrir des discriminations subies par des Asiatiques ou femmes noires ; ni de celles auxquelles font face d’autres Iraniennes plus sombres que moi.

Mais je souffre bel et bien de discrimination. Je passe pour une blanche, sans être blanche. Et de façon assez intéressante, il semblerait que les Blancs sont les plus prompts à me disqualifier en tant que possible victime de discriminations. Ils me désignent comme blanche. J’ai une longue liste d’exemples de ce genre d’attitudes, qui inclue aussi bien des amis Blancs que des anonymes – eux aussi blancs – sur internet.

Il y a quelques années, je suis partie en voyage en Amérique du Sud avec une amie blanche. Alors que nous traversions ces pays, mon amie n’a pas tardé à me signaler que « je détonnais tout autant qu’elle » et que j’avais « l’air tout aussi blanche. » Ça n’a jamais paru lui effleurer l’esprit que ces deux déclarations puissent être inexactes. Ça n’a jamais semblé lui effleurer l’esprit que quand je me baladais seule, sans elle, les gens s’adressaient à moi en espagnol plutôt qu’en anglais, et supposaient que j’étais Argentine, ou au moins à moitié Latino. Lorsque je m’aventurais à essayer de lui expliquer que mes expériences dans la région étaient très différentes lorsqu’elle n’était pas à mes côtés, elle se contentait de rire en me disant que je me faisais des idées. C’est un privilège blanc que de pouvoir dicter aux autres leurs expériences, de se sentir suffisamment à l’aise pour ne pas prendre en considération les sentiments et les expériences vécues par les personnes de couleur. Et ce, juste parce que l’idée que tout le monde ne rentre pas dans des petites boîtes blanches ou noires pré-établies paraît impensable.

Alors oui, bien sûr, je peux bénéficier du « privilège blanc » à Londres ou sur Tumblr, là où la diversité est un état de fait, mais hors de ces endroits précis, je ne suis plus blanche. Je ne passe pas pour une blanche dans l’arrière-pays anglais. Je ne passe pas pour une blanche quand je bronze – il s’agit d’ailleurs moins d’un « bronzage » que d’un retour à la couleur qu'aurait ma peau si mes grands-parents n’avaient pas choisi de vivre dans un pays où le ciel est couvert 70% de l’année. Je ne suis jamais passée pour blanche quand j'étais une ado en hijab affublée d’un mono-sourcil et d’une moustache. Aujourd’hui encore, mes pattes suffisent à m’empêcher de passer pour une blanche. Je n’ai en aucun cas bénéficié d’un quelconque privilège blanc lorsque je me faisais traiter de « paki » après le 11-Septembre.

En fait, on ne m’a jamais considérée comme autre chose que comme « mate » jusqu’à ce que Kim Kardashian ne devienne célèbre et que tout le monde ne décide – à tort – qu’elle était blanche. Soit dit en passant : il est intéressant de souligner que les Kardashian passent totalement – et volontairement – pour des Blanches aujourd'hui, grâce à d'importants coups de bistouri et à des opérations au laser destinées à éradiquer leur pilosité et à atteindre leur idéal de beauté bien particulier. En effet, au début de l’ascension des Kardashian vers la célébrité, une bonne partie des médias mainstream blancs n’a pas hésité à se moquer de leurs visages poilus. Depuis, Kim a avoué tout retirer au laser, des petits cheveux de sa ligne d’implantation, jusqu’au duvet sur ses bras. Lorsqu’en 2012, dans le film The Dictator, Megan Fox demande : « Pour qui tu me prends, pour une Kardashian ? », Sacha Baron Cohen lui répond : « Bien sûr que non, tu es bien moins poilue. » Il va de soi que les poils sont un sujet de préoccupation pour les femmes de toutes origines, mais se voir traitée d'« hirsute » est une insulte souvent réservée aux femmes de couleur, en particulier à celles qui viennent du Moyen Orient et de l’Asie du Sud.

Ce phénomène, qui voit des gens de couleur claire se voir automatiquement qualifier de « blancs », est également très présent en ligne, en particulier lorsqu’il est question de problèmes de justice sociale. En effet, les Blancs ont tendance à faire une fixette sur les « traits blancs » des gens de couleur à peau claire et essaient régulièrement de nous départir de notre ethnicité. J’ai publié un article sur le privilège blanc quant au rapport au poil des féministes, écrit de mon point de vue de femme iranienne. En le relisant, j’y ai découvert des commentaires m’affirmant que les Iraniens étaient, en réalité, blancs. Cela m’a poussée à me demander ce que les Blancs avaient à gagner en affirmant aux personnes de couleur qu’elles étaient blanches ou qu’elles en avaient l’air. Il me semble que l'une des explications possibles vient du sentiment de malaise procuré par le fait d'appartenir à un groupe dominant. À une époque où de nombreuses personnes sont désormais conscientes des formes insidieuses que peut prendre le racisme, qu'un concept tel que le privilège devient de plus en plus audible, les Blancs sont plus susceptibles d’en prendre conscience et d’en ressentir une forme de culpabilité. Cela peut donner lieu à un « shopping ethnique » : prétendre être 1/18ème Natif Américain pour justifier le fait de porter une coiffe de plumes lors d’un festival.

« La blanchité relève moins d’une apparence que d’une construction sociale qui permet d’octroyer du pouvoir à certains et ne laisse que le désoeuvrement économique et social à d’autres. »

Dans le cas qui nous intéresse, on assiste presque au phénomène inverse : le malaise de certaines personnes avec leur condition blanche les pousse à faire du shopping ethnique pour nous. C’est-à-dire que pour gérer leur propre inconfort, ils nous réunissent dans une catégorie – qu'ils pensent – privilégiée, de « gens qui ont l’air blancs »; mettant ainsi de côté nos expériences réelles, remodelant nos identités en celles de personnes privilégiées/plus privilégiées, pour leur seul bénéfice personnel.

On peut voir une forme de manipulation dans le fait de dire à une personne de couleur qui semble Blanche qu’elle est Blanche. À vrai dire, ce sont surtout des foutaises destinées à vous déstabiliser en insinuant que les problèmes que vous avez ne sont « pas si graves », voire non-existants. Ces affirmations se fondent sur leur Haute Autorité en tant que Personne Blanche. Comme nous l’avons souligné précédemment, les racisés à peau claire ont un privilège indéniable sur les racisés à la peau plus foncée, mais méfiez-vous de la sincérité d’une personne blanche qui vous dira avec autorité que vous êtes Blanc – il est très possible qu'elle essaie de vous culpabiliser parce que vous vous plaignez alors qu’en réalité, elle ne se soucie pas non plus des problèmes des gens à la peau foncée. Après tout, les Blancs sont toujours les garants du « blanc », un concept qui, historiquement, n’a pas toujours été lié à la couleur de peau. Ce qui est « blanc » a en effet évolué au cours de l’Histoire : les migrants juifs, irlandais, grecs, espagnols et italiens aux Etats-Unis sont tous des exemples de groupes ethniques qu’on a initialement stigmatisés en raison de leur supposée « infériorité raciale », mais qui sont désormais totalement assimilés à l’ethnie « blanche », car ils étaient disposés à en accepter les conditions. James Baldwin a suggéré qu’être Blanc « n’était pas être d’une certaine couleur de peau, mais adopter une attitude ». Cela revient à dire que la blanchité relève moins d’une apparence que d’une construction sociale qui permet d’octroyer du pouvoir à certains et ne laisse que le désoeuvrement économique et social à d’autres. Sur son blog « aRR », Kenji Kuramitsu parle de « l’obsession blanche pour monter les principaux groupes d’immigrants contre les Noirs, qui sont perçus comme le négatif oisif du rêve américain. »

Le rejet du « noir » est le socle sur lequel repose le « blanc », et c’est une étape incontournable de toute assimilation dans la culture blanche. Les Blancs qui disent aux gens de couleur qu’ils sont « Blancs » perpétuent l’idée que vous appartenez au même groupe qu'eux tant que vous acceptez d’évoluer dans un espace où ils sont libres d’être racistes et que vous gardez vos problèmes raciaux pour vous. Ceux-là ne sont pas disposés à tenir compte de vos origines culturelles ou de votre altérité, notamment en raison de la responsabilité que cela leur renvoie - envers vous et envers d’autres personnes racisées.

« Le sentiment anti-oriental qui a succédé au 11-Septembre nous a démontré qu’il ne suffit pas d’appartenir à la catégorie "blanche" lors d’un recensement pour être assimilé à la notion de "blanc" »

Il importe peu, en réalité, d'avoir l’air blanc ou pas lorsqu'on est une personne de couleur, car il reviendra toujours au Blanc d'en décider. « L’avantage » de la couleur blanche ne peut nous être décerné que par une personne blanche. Il n'est accessible qu'en renonçant à son ethnie et à son vécu. Par ailleurs, le privilège de la blancheur peut être révoqué bien plus rapidement qu’il n’a été conféré : par exemple, bien que les Etats-Unis aient historiquement classifié les Iraniens comme appartenant à la « race blanche » (sans doute parce que l'histoire les condidéraient comme cordiaux et « occidentalisés »), le sentiment anti-oriental qui a succédé au 11-Septembre nous a démontré qu’il ne suffit pas d’appartenir à la catégorie « blanche » lors d’un recensement pour être assimilé à la notion de « blanc ». En effet, les travaux de la sociologue iranienne Neda Maghbouleh s’intéressent à l’idée que les Irano-Américains « vivent un paradoxe racial » : bien que l’état les considère et les traite comme des Blancs, ils ne sont pas perçus comme tels par le reste de la population.

« En sociologie, cela fait bien longtemps que nous étudions le moment où un groupe « mat » ou un groupe de gens que l’on considérait comme étant racisé devient « blanc ». Il y arrive bien souvent en stigmatisant lui-même d’autres minorités, en réalisant une ascension sociale ou en devenant suffisamment riche pour être perçu comme « blanc », or je m’intéresse au phénomène opposé. A ce qui advient lorsqu'un groupe qui a toujours été perçu comme blanc se retrouve au coeur d’expériences visant à le racialiser, jusqu'à en faire un groupe "ethnique". », déclare-t-elle.

Je suis une personne racisée jouissant de privilèges blancs, mes expériences liées à la discrimination ne seront jamais comparables à celles des gens dont la peau est plus foncée, à ceux dont l’altérité se voit de loin - et pas seulement lorsqu'on se tient assez près d'eux pour reconnaître leurs origines. Cependant, voir mon identité réduite à « blanche » par des amis blancs et des internautes anonymes bien intentionnés est une négation de mon vécu. Nous n’avons pas besoin d’être classifiés grâce à une échelle de couleur Pantone qui décrètera si nous sommes « suffisamment mats » pour que notre identité ethnique soit reconnue. J’apprécie le privilège que ma peau pâle me confère, mais autoriser les Blancs à décider des critères de ce qui constitue le « non-blanc » est fondamentalement dangereux, en particulier lorsque ces critères ne sont motivés que par l'intérêt personnel.

Crédits


Texte Niloufar Haidari
Photographie Khashayar Elyassi

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