mais où en est l'art numérique ?

On le pensait perdu dans son immensité et pourtant il semble immortel. À l'occasion des expositions qui lui sont consacrées à Londres à la Whitechapel Gallery et à la Somerset House, retour sur son avènement et sur sa nouvelle conquête : le réel.

par Edward Siddons
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24 Février 2016, 4:20pm

Olaf Breuning, Text Butt

Quand j'ai pénétré la porte de l'exposition Electronic Superhighway, centrée sur l'art numérique à la galerie Whitechapel Gallery, je suis tombé nez à nez avec le Text Butt d'Olaf Breuning - une impression taille réelle d'une paire de fesses d'où s'échappent des bulles de messages Iphone. Juste à côté de cette pièce grandiose, James Bridle présentait son Homo Sacer, la projection d'un hologramme féminin qui proclamait des slogans politiques aussi absurdes (mais non moins réalistes) que ''La citoyenneté est un privilège et non un droit.'' 

L'exposition Big Bang Data, à Londres toujours, n'est pas moins déroutante. Se confronter à une série de court-métrages qui singe les caméras de surveillance du gouvernement américain, dérange. ''Le genre de trucs dont la Stasi rêve en secret''. Ça me donne envie de jeter mon téléphone dans les chiottes. Mais l'instant d'après, je me retrouve face à I Know Where Your Cat Lives, une expérience qui assimile les données d'un million d'images de chats sur une carte du monde. Je replonge dans les abysses et l'immensité d'Internet. 

Les galeries commencent tout juste à puiser dans le trou noir du web pour orner leurs murs. Et cette hétérogénéité, cette infinité d'images, de séquences, de chiffres qui se présente à nous sont toutes familières : elles reflètent notre condition sur la toile. En réalité, ces expositions questionnent notre rapport au web et la multitude de ses répercussions esthétiques : alors pourquoi ces expositions aujourd'hui ? Où en est l'art numérique ? 

Pour la commissaire Claire Catterral, "l'art numérique ou internet est encore difficile à situer dans le paysage de la création contemporaine, parce que sa production et le sens qui en découle sont directement reliés à la connaissance des techniques médiatiques." Les médias ainsi que leurs contenus changent perpétuellement - une bougeotte que l'on retrouve désormais dans les galeries, chez les artistes et leur public et qui impose un rythme insoutenable dans l'art et sa critique.

Selon l'artiste et auteur James Bridle, les technologies peuvent aussi représenter des obstacles dans le monde de l'art et pour les galeries : "Les oeuvres d'art difficiles à vendre ou qui ne rentrent pas dans le cadre de la galerie commerciale sont rarement exposées." C'est la raison pour laquelle il est primordial de réévaluer l'art numérique et de le réinscrire dans un débat global sur l'art pour assurer sa publicisation et sa critique. L'art numérique a connu un boum monumental qui tend à s'essouffler depuis quelques temps déjà. Il a atteint un point de saturation pourtant l'intérêt qu'il suscite lui assure encore une visibilité et la curiosité des grands curateurs. Alors que le numérique n'a de cesse d'innover et de se renouveler, le public y est de plus en plus réceptif. "Le numérique a intégré notre vie quotidienne et il n'apparait désormais plus comme un mode inconnu et impénétrable," explique Catterall. Du coup, une question s'impose : s'agit-il d'un intérêt grandissant pour ce genre de création ou sommes-nous tout simplement prisonnier du numérique ? 

Amalia Ullman, Excellencies and Perfections

Ce qu'il y a de plus hallucinant dans ce type d'exposition est le côté "méta" de notre expérience en tant que spectateur. Je peux par exemple me retrouver face au mur d'une galerie à contempler une conversation Grindr alors que moi même et dans le même temps, suis en train d'en mener une sur mon écran de portable. C'est de ce genre de mise en abîme que se joue l'artiste Amalia Ullman en relevant sur son Instagram les différentes formes de pression qu'exercent les canons de beauté sur les femmes - qu'elles relayent ensuite sur leur propre feed. 

Par essence, l'art numérique est fragmenté, chaotique et protéiforme. Pourtant, les deux expositions dont il est question se retrouvent sur un même domaine : le politique. Une dimension que l'on retrouve notamment dans les imprimés Mondrianesques de Douglas Coupland superposés à des portraits générés par une application de reconnaissance faciale sur Facebook ou à ceux des contraventions émises aux États-Unis qui servent ensuite à informer le gouvernement sur ses citoyens. Mais les oeuvres exposées ne se cantonnent pas uniquement à la dénonciation des exactions totalitaires des gouvernements en place. Elles font également état de la dimension "fun" et interactive des nouvelles technologies, des communautés qu'elles génèrent et de la disparition des frontières sociales et géographiques qu'elles provoquent. 

Douglas Coupland, Deep Face

Les meilleures expositions consacrées à l'art numérique sont celles qui parviennent à retranscrire l'ambivalence et la complexité du monde numérique. Et même si la toile et l'avènement du numérique nous ont permis de construire de nouveaux mondes, de nouveaux horizons, certains sont à l'image de la réalité voire encore un peu plus durs. En reprenant les termes de Jonathan Harrison dans data Will Help Us, le numérique "nous permet de nous sentir connectés mais nous permettra-t-il de nous sentir aimés ?" Rien n'est moins sûr. 

Il est impossible de prédire ce qu'Internet réserve à l'avenir ou ce que l'avenir réserve à internet. La nouvelle nature virtuelle de l'art, son état changeant, sa sur-productivité et sa diffusion infinie entrent déjà en collision avec les principes inhérents à l'art que sont l'originalité, l'individualité et l'exposition - la galerie étant le temple sacré de l'art. Le sort du numérique repose d'ailleurs entre ses mains car c'est à la galerie qu'il revient d'exposer l'art virtuel. 

Mais l'art numérique se fraye de nouveaux chemins. Le monde de l'art reconnait l'hétérogénéité du genre numérique - le terme parapluie "post-internet'' tend d'ailleurs à disparaitre pour des termes plus spécifiques. Il s'opère désormais un distinction entre sous-catégories d'art numérique. On distingue désormais l'art des réseaux, l'art internet et l'art numérique par exemple. 

De surcroit, l'art numéeique tend de plus en plus à pénétrer le monde réel. Jacolby Satterwhite, l'artiste derrière l'installation vidéo Reifying Desire 6 qui mêle porno et fonds d'écran Windows 98, l'exprime en ces termes : "Je pense qu'internet continuera encore et toujours à brouiller les frontières entre le concret et l'abstrait. Il finira par élever l'excentricité jusqu'à en faire une norme. En fait, les écoles d'art seront l'équivalent de nos facs de droit." Une déclaration que l'on pourrait penser exagérée mais qui fait écho au succès exponentiel du genre et à l'intérêt qu'il suscite chez les plus grands galeristes. Il nous faut donc envisager l'avènement du numérique comme le nouveau paradigme artistique global. 

Une chose est sûre, l'art numérique est imprévisible, incontrôlable, indomptable. Selon Omar Kholeif, curateur en chef de l'exposition Electronic Superhighway, "L'art numérique prend des tournants incertains et imprévisibles à chaque instant. Les artistes de ce genre ouvrent de nouvelles portes chaque jour et nous emmènent vers des territoires inconnus." Et ainsi, la boucle et bouclée - les acteurs de l'art numérique renouent en fait avec l'essence même de ce qu'implique être artiste : créer.

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Texte : Edward Siddons

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