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ennui et colère adolescente dans l'amérique des années 1980

La photographe Sage Sohier a passé des journées entières à trainer avec les adolescents de l'ère pré-digitale. Rencontre.

par Oliver Lunn
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14 Octobre 2015, 10:25am

Que faisaient les ados dans les années 80? Déjà, ils n'avaient pas d'Iphone. Les kids sortaient, ils se bourraient la gueule, ils fumaient des joints et regardaient l'horizon, au loin, les yeux perdus dans le vague. De manière évidente, ils étaient certainement moins terrifiés par l'idée du vide et de l'ennui que leurs petits frères et s?"urs, nés en 1990 ou 2000. Ils n'avaient pas de compte Instagram et ne s'envoyaient pas de memes quand ils avaient un coup de blues ou qu'ils voulaient passer le temps à l'arrêt de bus; et pas de notifications Facebook pour les prévenir d'enfiler leurs chaussures et sortir faire la fête. Ah oui, et pas de Google Map pour trouver l'adresse du squat à Montreuil.

L'ennui adolescent, - ou spleen baudelairien, appelons-le comme on veut - se caractérise aujourd'hui par l'attitude tête baissée, Iphone en mains, 24h sur 24 (ou presque). Trente ans plus tôt, les ados s'ennuyaient toujours autant. Sage Sohier, photographe, a capturé des instants clés de l'adolescence américaine. Armée de son appareil, elle s'est immiscée dans l'Amérique pré-digitale et en a réalisé une série : "Americans Seen". Nous l'avons contacté pour en savoir un peu plus sur la mélancolie adolescente, sa photographie et son expérience à travers les banlieues difficiles des Etats-Unis. 

C'était quoi l'idée derrière Americans Seen ?
J'étais une jeune photographe, dans la vingtaine, et je cherchais absolument des inconnus à prendre en photo ! Je n'avais pas d'idée particulière en tête mais heureusement, après editing, je me suis rendue compte que mon champ de vision s'était concentré sur des choses bien définies. Du coup, malgré la disparité dans mes photos, une certaine vision de l'Amérique en est ressortie. Son atmosphère, ses soirées, les banlieues du Massachusetts… je suis tombée amoureuse d'elles, littéralement. Les villes ouvrières, vallonnées, aux immeubles bas… Je n'en avais jamais vu en Virginie. Et c'était très impressionnant visuellement.

Tu as photographié beaucoup d'ados dans ces villes et l'ennui qu'ils ressentent ressort beaucoup à l'image.
Carrément. C'était une époque pre-digitale. Pas de portables ! Donc les kids s'ennuyaient, et ils essayaient de se trouver des occupations : les gamins jouaient dehors, les ados sortaient, buvaient, fumaient. Les gens étaient dehors. Beaucoup plus qu'aujourd'hui. Parce qu'aujourd'hui on est chez nous, on mate des séries sur notre ordi, on est scotché à nos applis et nos Iphones. Je ne dis pas que c'est mal. Je pense qu'on a perdu cette notion d'ennui adolescent, mais tant mieux si les ados s'ennuient moins…

Dans la plupart de ces photos d'adolescents, ce qui m'intéresse le plus, c'est cette manière de sur-jouer, de s'apprivoiser un rôle avec les autres. C'est complètement normal, on n'agit jamais de la même manière lorsqu'on est en groupe ou en société. Je pense à ces chaudes soirées estivales, les ados s'ennuyaient et dans les rues c'était comme un grand théâtre. 

Une de tes photos montre un groupe de filles en train de fumer, adossées à un porche à Boston. Elles ont l'air tellement naturel. Tu les as fait poser ?
Elles étaient assises exactement de la même manière avant que je prenne les photos. Elles parlaient, fumaient leurs clopes. À la quatrième ou cinquième photo, elles ont commencé à poser un peu. J'ai du leur dire, "Ne regardez pas l'objectif ; restez comme vous êtes". Mais de manière générale, je demande toujours la permission, parce que je travaille avec un gros appareil et au flash. Je ne prends pas les gens au dépourvu, ils sont toujours au courant.

Tu étais dans la vingtaine à cette époque, tu penses que c'était plus simple pour toi d'entrer dans l'univers très fermé des adolescents ?
J'ai beaucoup réfléchi à cette problématique. Encore aujourd'hui, les ados sont plutôt à l'aise avec moi. À l'époque, les ados avaient moins peur de leur image, ils étaient moins flippés de se retrouver sur Youtube(parce qu'internet n'existait pas, tout simplement). Je vois mes photos comme une collaboration: si les gens me demandent "pour quoi faire?" je leur répond : "Je suis photographe et je fais un projet sur les gens dehors, qui trainent dans les rues." La plupart ne comprenaient pas bien mais ils étaient toujours d'accord. 

D'un point de vue personnel, tu as l'impression d'être attachée à tes modèles ? L'adolescence, c'est une période dont tu te sens proche ?
Oui, évidemment. La photo parle autant des autres qu'elle parle de moi. Et puis tout le monde les voit de manière différente, elle nous ramène à des événements personnels, des histoires, des anecdotes, des souvenirs. Ça me fait toujours tout drôle quand quelqu'un me dit "cette photo est triste". Et moi dans ma tête je me dis "Mais c'est tout sauf triste!" la photographie est une projection personnelle et introspective. C'est sa plus grande force.

Tu as commencé tes photos à la fin des années 1970 et début 1980. Quels sont tes souvenirs les plus forts de cette période et de ces endroits que tu as immortalisés ?
J'étais frappée par la beauté des choses très banales: les maisons vides, les arbres déracinés, les terrains de basket. Je me suis imaginée une scène parfaite pour mes portraits. Il y a quelque chose de merveilleux dans le fait de chercher son sujet, partir à sa rencontre, et j'avais le privilège de pouvoir me perdre. Et je n'avais pas de GPS! À l'époque, j'étais vraiment livrée à moi-même, au milieu de nulle part. et je découvrais tellement de choses inattendues. 

Tu n'as jamais eu peur de te rendre toute seule dans les banlieues les plus chaudes des Etats-Unis ?

Bien sûr que j'avais peur! Un jour, des ados m'ont sauté dessus et ont voulu me piquer mon appareil photo. J'ai essayé de le tenir de toutes mes forces. Et puis on a entendu des voix d'adultes, qui criaient dans leur direction. Finalement, ils m'ont lâché. C'était un peu flippant. Pour mes photos dans le South Boston, j'ai eu quelques frayeurs aussi. Les gamins buvaient des bières et je me souviens m'être dit : "Sage, tu ne devrais pas faire ça, c'est pas raisonnable". Ils étaient un peu bourrés et je devais gérer leurs humeurs. J'étais une jeune femme à l'époque, c'était assez désagréable. Je me sentais parfois un peu désorientée et perdue. Et de l'autre côté, j'étais plus ouverte à la rencontre et la découverte. Quand on est photographe, le plus beau à mes yeux, ce n'est pas le résultat, c'est tout le processus photographique avant la prise. Rencontrer les gens, discuter, apprivoiser. Je suis reconnaissante envers la photo, parce qu'elle m'a permis de me sortir de mon petit cocon et de m'intéresser à la vie des autres, d'une manière sincère et artistique. 

Le livre de Sage Sohier Americans Seen sortira en 2016 chez Nazraeli Press.

Credits


Texte Oliver Lunn 
Photographie Sage Sohier