le premier jour du reste de la vie d'angèle

L'artiste belge sort un premier album aujourd'hui, « Brol », et semble en passe de devenir l'icône de sa génération. i-D l'a rencontrée pour parler d'amour, d'Instagram et de ses fans.

|
05 octobre 2018, 2:24pm

Sur internet, le sort d'un artiste se joue à très peu de choses. Si certains parviennent à accéder au rang d'icônes en quelques clics, d'autres tombent dans l'oubli à peine arrivés en haut des charts. Angèle, elle, fait figure d'exception. Il lui aura suffi un single, « La loi de Murphy » (publié en octobre dernier et accumulant 12 millions de vues sur YouTube) pour que tout démarre et que rien ne s'arrête : elle pose en couverture de nombreux magazines, joue en première partie de Damso, écume les plateaux télé et radio pour raconter son histoire familiale, remplit le Trianon et affole les festivaliers tout au long de l'été. Tout ça, avec seulement trois titres en poche. Quelques semaines avant la sortie de son premier album, Brol, (qui signifie plus ou moins «bordel » en belge) on l’a également vue se lancer dans de longues séances de dédicaces à travers la France, ameutant des centaines de fans autour d'elle. Tout semble aller très vite mais rien ne pourra entamer sa candeur. Angèle, 22 ans à peine, n'a rien d'une starlette ou d’une artiste-en-kit créée de toutes pièces par un label. Ce qui frappe chez elle, c’est sa spontanéité, son sens de la mélodie évidente, ses tubes attrapes-cœurs et ses textes qui disent des choses touchantes, profondes ou drôles avec des mots simples. Rencontre.

On dit souvent que les jeunes artistes qui rencontrent un succès immédiat n’ont pas le temps de se développer pleinement et de sortir un premier album à leur image. Comment s'est passé l'enregistrement du tien ?

Honnêtement, j’aurais bien pris encore un peu de temps pour peaufiner Brol, mais j’avais très envie de le sortir. Il y a donc des défauts, mais ce ne sont finalement que des détails. De toute manière, si j’avais essayé de les régler, j’en aurai trouvé d’autres, donc autant s’obliger à s’arrêter et se dire que l’on corrigera ces petites erreurs au prochain. D’autant que Brol correspond parfaitement à ce que je voulais proposer et que je me suis donné les moyens de le réaliser comme je le souhaitais. J’ai clairement sacrifié ma vie pour ce disque.

Il y a des moments où tu as douté pendant l’enregistrement de Brol, de peur de ne pas être à la hauteur de toutes ces attentes autour de toi ces derniers mois ?

Ma grand-mère est venue à Paris il y a deux ou trois mois et j’appréhendais à mort de lui faire écouter l’album. Mamie, elle écoute Frank Sinatra, et c’est tout. Je me demandais donc si elle allait aimer ma musique, parce qu’elle n’aime pas toujours celle de Roméo… Elle préfère le voir sur scène. Lui faire écouter mon disque était donc pour moi un bon test pour savoir comment sonner mes morceaux, même si les codes de la chanson sont plus faciles à assimiler pour elle que ceux du rap. Une fois qu’elle l’a validé, la pression est retombée illico.

L’un des thèmes principaux de l’album se concentre sur les réseaux sociaux. Tu penses devoir une partie de ton succès à Instagram ?

Oui, bien sûr ! J’ai parfaitement conscience que je dois une partie de mon public à mon activité sur les réseaux. Mais ça ne m’empêche pas de regretter la façon dont ces sites sont utilisés, et la façon dont ils aliènent les plus jeunes. Par exemple, je suis toujours mal à l’aise quand je vois une jeune fille passer plusieurs secondes à se recoiffer avant de faire un selfie avec moi… Pareil de mon côté : tout cet amour que je reçois sur les réseaux, c’est aussi ce qui accentue chez moi la crainte d’échouer. J’ai peur de décevoir, donc je fais de mon mieux pour plaire. Ce qui n’est pas forcément bon, dans le sens où ce n’est pas réellement moi que les gens aiment ou non, mais uniquement ma voix, mes clips ou mes chansons. C’est tout un travail de distanciation que je suis en train de faire, mais ce n’est pas évident.

De ton côté, ton rapport aux réseaux sociaux a dû changer, non ?

Complètement ! Ça va peut-être en décevoir quelques-uns, mais, même si je continue de tout gérer artistiquement, j’ai envie que mon Instagram devienne quelque chose de plus pro, moins perso. Je me suis beaucoup ouverte dans les vidéos et mes photos, toujours de façon très spontanée. J’ai fini par me rendre compte que ce n’était pas forcément utile, et que ça n’apportait pas grand-chose à mon travail, à ma musique. Si je veux éviter que l’on me considère comme une instagrammeuse / chanteuse, je dois faire attention à la façon dont je curate toutes ces informations, tous ces contenus. Brol m’a permis de me recentrer un peu. J’ai voulu teasé l’album sur instagram de manière cohérente et originale : une case dédiée à un morceau de l’album et à chacun son univers visuel. Ça me semblait important, même si ça me prend un temps fou : je passe des soirées entières à organiser tout ça, à choisir les photos, etc. Donc, oui, forcément, le fait qu’autant de gens me suivent désormais m’oblige en quelque sorte à tout re-calculer.

Il y a un moment où tu t’es dit que ça commençait à prendre trop d’ampleur ?

Quand j’ai dépassé les 10 000 followers, j’ai eu le sentiment de franchir un seuil. Depuis, les chiffres deviennent abstraits, je ne fais plus trop attention. Bon, ça ne change pas grand-chose à ma vie au final. C’est juste que l’on me reconnaît plus facilement dans la rue.

Sur « Nombreux », tu fais toutefois référence à toutes ces personnes qui tournent désormais autour de toi…

Ce morceau, c’est plus un questionnement sur l’amour que je reçois d’inconnus et la façon dont ça touche mes proches. Ma famille et mon copain m’ont expliqué quelque chose que je ne soupçonnais pas : d’une certaine façon, ils se sentent dépossédés de leur amie / fille parce que d’autres gens « m’aiment » aujourd’hui... C’est un peu comme lorsque tu achètes une paire de basket, que tu la vois aux pieds d’un tas d’autres personnes et que tu te mets à la regarder différemment. Ce n’est pas qu’ils m’aiment moins, c’est juste qu’ils se sentent dépossédés. Et je peux le comprendre. Je comprends que ce succès soudain peut faire peur à mon entourage. « Nombreux », c’est donc avant tout une chanson pour mes proches et mon copain. C’est une façon de leur faire comprendre que tout a beau changer actuellement pour moi, mon amour pour eux reste le même – profond et sincère.

C’est vrai que tout semble fou pour toi ces derniers mois. Tu n’as pas eu envie de ralentir le rythme à un moment, voire de prendre un peu de repos comme tu peux le chanter sur « Flemme » ?

Cette chanson, justement, je l’ai écrite quelques jours après « La Loi de Murphy ». J’avais un peu mal vécu cette sortie, j’avais enchaîné pas mal de promo en très peu de temps, et le fait de me retrouver quelques jours chez moi m’a donné l’envie d’écrire sur ce speed et la redescente qui a suivi. J’avais l’impression d’avoir signé l’acte de mort de ma vie sociale, je ne voulais plus rien faire et ça a donné ce morceau. Heureusement, ce coup de fatigue m’est passé depuis.

Il y a d’autres artistes présents sur le disque ?

Non, j’ai tout écrit ! Cela dit, j’ai consulté mon entourage proche pour la plupart de mes textes, notamment ma mère, Charlotte Abramow et Veence. « Balance ton quoi », par exemple, c’est un texte que j’ai fait relire à de nombreuses reprises parce qu’il est plus engagé que les autres et que leurs avis m’importaient. M’a mère m’a initiée au féminisme alors que je n’étais qu’une enfant. Elle fait partie d’une autre génération de femmes dont l’engagement n’a pas été le même que celui des jeunes femmes de ma génération. J’ai souvent besoin de confronter nos points de vue, d’avoir son avis, de profiter de son recul, en tant qu’adulte. Charlotte Abramov écoute tout ce que je fais en amont. On aime travailler ensemble. Le regard que Veence porte sur les choses m’importe aussi beaucoup. J’ai besoin de son point de vue masculin. Il est d’une intelligence rare, sa plume est belle et j’admire ses engagements. On s’échange plein d’articles à longueur de journée, je respecte la façon dont il critique les choses. Il m’a permis de prendre du recul sur ce titre qui était bien plus emmêlé et obscur que dans sa version finale.

Il y a quelques mois, tu as composé un titre pour le dernier disque de Damso, « Silence ». Tu aimerais composer pour d’autres artistes ?

Ce qui était beau avec Damso, c’est qu’il y avait une histoire derrière. C’était une façon pour nous de boucler notre tournée commune et tous ces moments passés ensemble. Si une telle opportunité devait se présenter à nouveau, j’aimerais que ce soit avec un artiste dont je suis devenue proche. J’aimerais comprendre comment il travaille, avec qui il a travaillé et pas simplement débarquer en studio, composer la mélodie et repartir. L’avantage, c’est que quand tu es chanteuse et que ça commence à marcher, toutes les portes semblent s’ouvrir. Je croise les doigts.

Sur « Flou », tu dis : « La suite, on verra ». Tu as déjà commencé le teasing du prochain album, en fait ?

En fait, j’essaye de dire que tout peut continuer sur le même élan où s’arrêter d’un coup. On vit une époque où tout semble éphémère. C’est quelque chose qui m’angoisse. Je n’arrête pas de me dire que, même si je suis aujourd’hui hyper inspirée, je peux aussi me réveiller un matin et sécher, tomber en panne, complètement, d’un seul coup. Pendant l’enregistrement de mon prochain album par exemple… J’entends souvent des artistes parler de leur deuxième album comme d’une expérience difficile à gérer. Ce n’est pas forcément rassurant. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que je n’ai pas gravé ma personnalité dans la roche avec Brol. À moi de trouver d’autres petites histoires à raconter.