est-ce que la pop peut sauver les hommes politiques de leur nullité ?

Donald Trump ne pourra certainement pas convaincre de son envergure avec pour principaux alliés musicaux les membres de The Mormon Tabernacle Choir. Après une cérémonie d'investiture qui a beaucoup fait parler, nous nous sommes intéressés à la relation...

par Matthew Whitehouse
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23 Janvier 2017, 10:35am

Il y a bientôt 20 ans, le chanteur du groupe Oasis, Noel Gallagher, débarquait au 10 Downing Street - résidence du premier ministre anglais - pour jouer lors d'une réception officielle organisée par Tony Blair, alors fraichement élu. Le chanteur était arrivé, fier, en saluant la presse, à bord d'une Rolls Royce couleur chocolat qui lui avait été offerte par le boss de Creation Records, Alan McGee. Noel Gallagher formera par la suite avec des célébrités comme Ralph Fiennes et Helen Mirren ce qu'on appelle la "Cool Britannia" : un groupe de stars incarnant le « socialisme champagne » (ou l'équivalent britannique de notre gauche caviar) du premier ministre travailliste.

Quelques années (et une guerre en Irak) plus tard, il est légitime de penser que Noel Gallagher prenait alors l'une des pires décisions de sa carrière. Une décision qu'il a très vite regrettée d'ailleurs. « C'était énorme, un vrai raz-de-marée électoral, tout le monde s'est fait emporter, expliquait-il quelques années plus tard. On pensait tous qu'il allait devenir le nouveau John F Kennedy - et il l'a été pendant un ou deux ans. »

Le groupe Oasis a suivi le modèle des Beatles. Ces derniers avaient été les premiers à mêler pop et politique. Lorsqu'en 1964, le leader de l'opposition, Harold Wilson, est parvenu à s'immiscer aux Variety Club Awards pour remettre aux Beatles le prix du groupe de l'année, il profitait en réalité de leur potentiel médiatique pour se mettre lui-même en avantAprès 14 ans d'absence de la scène politique et en pleine frénésie Beatlemania, le groupe était une vitrine parfaite pour Wilson et incarnait à merveille son slogan politique : « New Britain ». Une stratégie qui ne fera cependant pas long feu. Un an plus tard, John Lennon refusait l'équivalent de la légion d'honneur décerné par Wilson. De son côté, le chanteur George Harrison écrivait une chanson directement destinée à Wilson, Taxman, et chantait : " You cant' buy our Love".

Malgré ces échecs, Wilson est parvenu à instituer une chose : il est tout à fait normal qu'un politicien élise un ou plusieurs musiciens comme compagnons de campagne. Pensons notamment aux couples Elvis et NixonGeorge Harrison et Gerald Ford, Lembit Öpik et Gabriela Irimia. Dans le premier cas, la rencontre fut instiguée par Presley. Abimé par sa consommation de drogue, le roi du rock'n'roll était venu à la Maison Blanche pour demander personnellement le badge permettant l'accès au Bureau fédéral des narcotiques et des drogues dangereuses (allez comprendre.)

Ces dernières années encore, les plus grands artistes jouaient des coudes pour se frayer un chemin vers la Maison Blanche et gagner les privilèges du sénateur Illinois Barack Hussein Obama. Morrissey, Kanye West et Mariah Carey ont chanté pour la campagne présidentielle d'Obama en 2008. Beyonce, elle, a chanté pour son investiture l'année suivante tandis que les rappeurs Common et Jay Z ont rendu (très) régulièrement visite au président à la Maison Blanche. Peut-être qu'Obama était, plus que n'importe quel autre Président (même Bill Clinton, saxophoniste à ses heures perdues), conscient du pouvoir unificateur de la musique. Ce qui lui a d'ailleurs valu le soutient indéfectible d'une flopée de stars, de Chance the Rapper à Bruce Springsteen en passant Solange. Tous se sont rendus à la Maison Blanche pour la fête d'adieu du président au début du mois de janvier.

Qu'en est-il de celui qui siégera dans le bureau ovale de la Maison Blanche ces quatre prochaines années ? Durant sa campagne électorale, le premier Président élu grâce à la téléréalité n'a jamais semblé avoir envie de se trouver un « soutien pop » - « Je suis ici grâce à moi-même. Seulement moi, pas de guitare, pas de piano, rien » grognait-il lors d'un meeting avant les élections. Ces dernières semaines, son équipe de transition a fait une série de gaffes hyper médiatisées en tentant de convaincre des artistes à prendre part à l'inauguration. Autrefois considéré comme l'un des plus grands honneurs qui soit, la nature clivante de cette dernière campagne électorale semble avoir fait fuir nombre d'artistes : Elton John, Garth Brooks, Andrea Bocelli, Rebecca Ferguson, Charlotte Church ont tous refusé de participer à la cérémonie d'investiture du nouveau président. Même les moins regardants comme Usher (qui a chanté pour Kadhafi à Saint Barthélemy lors du nouvel an 2009) ou Jennifer Lopez (qui a chanté pour l'anniversaire de Gurbanguly Berdimuhamedow, leader du Turkmenistan) n'ont pas pu libérer une seule journée de leur agenda bien chargé pour le président. Il est apparemment plus simple de servir un régime politique border-line à l'étranger plutôt que dans son propre pays.

La sensibilité musicale du Président Obama a sans aucun doute participé à le rendre à la fois cool (notamment lorsqu'il a chanté Let's Stay Together d'Al Green à l'Apollo Theatre de Harlem) et emphatique (comme lors de son interprétation émouvante de Amazing Grace à Charleston). Le désaveu musical du nouveau président - et le désaveu du monde de la musique à son encontre - a eu l'effet inverse. Il n'est ni cool ni empathique ; un homme qu'on imagine donc difficilement composer une playlist Spotify, encore moins en écouter une.

Pour sa cérémonie d'investiture, Trump n'a eu d'autre choix que d'aller piocher dans le fond du panier. Ont été convoqués des artistes comme Sam Moore, moitié du duo soul des années 1960, Sam and Dave, The Mormon Tabernacle Choir et Jackie Evancho, une chanteuse connue pour avoir terminé deuxième de la cinquième saison d'America's Got Talent. Alors que les ventes de l'album de cette dernière ont soi-disant « explosé » depuis cette annonce, les autres artistes n'étaient pas prêts à prendre le risque de perdre leurs fans. « Un artiste risque gros, explique le journaliste musical Steven J Horowitz dans une interview pour The Guardian. Sa carrière, ses fans, son rapport à l'industrie musicale. Donald Trump est l'un des présidents les plus clivants de l'histoire, il ne devrait pas être surpris de faire face à cette absence de soutien. »

On a pensé jusqu'au bout qu'il sortirait une tête d'affiche de son chapeau. Un ami de longue date comme Kanye West par exemple ? Ou un Noel Gallagher, sortant de sa vieille Rolls pour jouer Wonderwall au pied du futur mur entre les États-Unis et le Mexique ? Il n'en était rien. Finalement, le nouveau Président dit (parfois) la vérité : juste lui, pas de guitare, pas de piano, rien.

Credits


Texte Matthew Whitehouse
Image via Pixabay

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