pour les raveurs d'iran, la fête est politique

i-D a rencontré la réalisatrice du documentaire "Raving Iran" pour parler de la jeune génération qui mixe et rave en signe de protestation.

par Wendy Syfret
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20 Juin 2016, 2:00pm

En 2005, le gouvernement a interdit la diffusion, la vente ou l'écoute de la musique occidentale. Les stations radio se sont arrêtées, les Cds craqués impossibles à a retrouver et le chef d'orchestre de la symphonie de Téhéran a quitté son pays, laissant le peuple à feu et à sang. C'est dans ce monde et cette époque qu'Anoosh et Arash vivent. Les deux hommes, personnages principaux du documentaire réalisé par Susanne Regina Meures, Raving Iranont grandi avec cette politique de la censure. Mais malgré la terreur ambiante, ils ont choisi de faire kiffer les gens autour d'eux en passant de la danse music sous le nom de Blade&Beard. Leur musique, ils l'ont faite écouter à d'autres jeunes comme eux, dans des raves illégales un peu partout sur le territoire iranien.

Lorsque Anoosh s'est fait arrêter pour avoir voulu vendre leur musique, le duo s'est rangé, prêt à abandonner ses rêves. Il a fallu attendre le festival suisse Street Parade, événement majeur de la techno en Europe. Arrivés à Zurich et après leur prestation, ils s'aperçoivent que leur vie est désormais fracturée en deux parties distinctes : il fallait choisir. La vie à Zurich ou le retour à Téhéran. i-D s'est entretenu avec la réalisatrice Susanne Regina Meures pour parler de son film et de ses deux personnages. 

Comment Anoush et Arash ont-ils découvert la techno ? La diffusion de cette musique était interdite depuis leur enfance… Ils ont 25 ans aujourd'hui donc ils ont découvert Internet adultes. Ils ont découvert quelques artistes électro sur YouTube et Soundcloud. La plupart des sites étrangers et surtout occidentaux qui touchent à l'art, l'actualité, la musique sont interdits mais les jeunes utilisent des VPN pour contrer les restrictions du gouvernement.

Quelles sont les répercussions aux quelles les jeunes peuvent s'attendre, s'ils écoutent ou téléchargent ce genre de musique en Iran ?
Le problème c'est que la politique est arbitraire. Tout peut arriver, on ne sait jamais. Les policiers peuvent venir les chercher chez eux alors qu'ils organisent une fête, et repartir avec de l'alcool ou quelques billets en échange de leur silence. Mais les chances que quelqu'un se retrouve en taule, puis trainé en justice sont non négligeables. Tout récemment, la police iranienne s'est rendue à une soirée étudiante à Téhéran. Tous les invités ont reçu 99 coups de fouet chacun.

Pourquoi risquer sa vie pour une soirée ?
La classe moyenne iranienne, surtout à Téhéran, est très occidentalisée. Les gens regardent la télé grâce au satellite, ils sont sur les réseaux sociaux, exactement comme nous. Les jeunes ne voient pas pourquoi ils seraient privés des libertés qu'ont le reste du monde. Ils veulent être libres et espèrent juste vivre une vie 'normale'.

Comment le festival Street Parade les a retrouvés ?
Ils ont déjà participé à de nombreux festivals, dont le Street Parade. Ils ont envoyé de manière complètement illégale leur musique et leur album un peu partout. Suite à ça, le festival les a contacté, quelques mois plus tard.  

Tu as passé beaucoup de temps avec eux et tu les as vu se produire sur scène. Tu penses que la techno offre des sensations et des émotions plus fortes que les autres genres, aujourd'hui, pour les jeunes générations ?
J'imagine que la sensation de liberté, de transe qu'on vit lors des raves a toujours existé. Quand on écoute un groupe de rock, on a ce genre de sensations aussi. Elle dure peut-être moins longtemps. Quand on participe à une rave, on peut danser sans entrave jusqu'au lever du soleil. La techno offre cette possibilité d'échapper au quotidien, dans un laps de temps qui parait durer infiniment.

Comment as-tu rencontré ces deux Djs ?
J'ai choisi de faire un film sur la scène underground iranienne. J'ai erré sur Facebook dans le but de trouver des jeunes impliqués dans la scène. Après ces quelques recherches, je me suis envolée pour l'Iran et j'ai commencé à digger sur place. J'ai rencontré pas mal de Djs, de musiciens là-bas. Et de fil en aiguille, j'ai réussi à entrer en contact avec Anoosh et Arash. Ils sont au coeur de la scène techno locale, ce sont des leaders, et contrairement aux autres, ils avaient envie de partager leur histoire. 

Tout ça n'a rien à voir avec du tourisme culturel ou une culture étrangère de la fête : ces fêtes sont une prise de position contre l'oppression.
Anoosh et Arash représentent une portion de la jeunesse qui est coincée, entre l'est et l'ouest ; qui sont éduqués mais qui ne peuvent pas trouver de boulot qui paye correctement, qui ne peuvent pas voyager et découvrir le monde, et qui ne peuvent pas être officiellement reconnus pour leur musique. Je ne voulais pas faire un film politique, mais donner une voix à cette jeunesse c'est leur donner du pouvoir.

Où sont Anoosh et Arash aujourd'hui ?
Ils ont passé les deux dernières années dans un camp de réfugiés, en Suisse, au milieu des montagnes, des moutons et des vaches. Ce n'est que récemment qu'ils ont reçu une réponse du gouvernement. Une réponse positive ! Si tout va bien, ils pourront rester en Europe, continuer à faire de la musique et vivre aussi librement qu'ils l'ont toujours cherché.

Credits


Texte : Wendy Syfret
Images via Raving Iran

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