pourquoi la mode doit-elle s'affranchir de l'industrie luxe ?

Il existe aujourd'hui une confusion entre le monde de la mode et celui du luxe. Un amalgame qui risque de réduire les champs de possible de la mode et brimer la créativité de ceux qui la pensent.

par Charlie Porter
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15 Mai 2017, 10:30am

La mode et le luxe veulent-ils dire la même chose ? Il arrive souvent que ces deux mots soient utilisés de manière interchangeable, comme si ces deux sphères étaient aujourd'hui régies de manière égalitaire et par les mêmes personnes, mais surtout destinées au même public.

Selon moi, il est clair que la mode et le luxe sont deux entités différentes qui se chevauchent régulièrement. Vous vous souvenez du diagramme de Venn qu'on apprenait à l'école en cours de maths ? À l'ère des grandes maisons de coutures, les espaces de jonctions entre mode et luxe sont parfois nombreux, comme si ces deux mondes avaient fusionné. Mais ce n'est pas le cas. Penser qu'il s'agit de la même chose n'est pas seulement une errance réflective ; cela peut également être profondément préjudiciable en termes de créativité, particulièrement pour les plus jeunes et encore plus pour les gens non privilégiés ou discriminés.

Pour que la mode et le luxe fassent partie de la même sphère, il faudrait que tout ce qui est à la mode soit luxueux - ce qui relève de l'ordre de l'impossible. D'ailleurs, la plupart des vêtements qui ont fait la mode du 20ème siècle sont faits de coton, d'étamine et de caoutchouc. Des matières pas franchement nobles. Pour comprendre cette distinction, pensons notamment à Malcolm McLaren et Vivienne Westwood qui ne cherchaient en rien à faire du luxe lorsqu'ils habillaient dans les années 1970 l'ensemble des punks londoniens et lançaient des marques comme SEX ou Too Fast To Live Too Young To Die. C'était de la mode. Et non pas du luxe.

On pourrait tenter de dater le début d'une fusion entre mode et luxe dans les années 1990, lorsque les plus grandes marques ont commencé à embaucher les créateurs les plus radicaux de leur époque - d'abord John Galliano chez Givenchy, puis son remplaçant, le défunt Alexander McQueen. À cette époque, Tom Ford transformait la luxueuse marque Gucci en une énorme maison de mode et Miuccia Prada présentait de nouveaux imprimés volontairement mornes pour sa collection printemps/été 1996 - des imprimés révolutionnaires qui défiaient la définition même du luxe.

En intégrant de grandes maisons de luxe, ces créateurs ont fait bouger les lignes et les limites de la mode. Et qu'on le veille ou non, ils ont également participé à brouiller les frontières entre mode et luxe. En réalité, ils ont simplement utilisé les ressources et les opportunités que leur offraient ces marques de luxe pour faire de la mode (et pas des moindres).

Il est aussi possible de relever un certain nombre d'échecs : certaines maisons de luxe ont tenté de faire de la mode, rabaissant ainsi leur niveau de production et de qualité sans être pour autant capable d'orienter la mode. En fait, le compromis mode/luxe ne fonctionne pas toujours. De plus, le mot « luxe » induit naturellement une certaine clientèle. On parle de gens fortunés, ou qui aspirent à être vus comme tels. Pour les clients de la mode, ce n'est pas toujours le cas.

Prenons quelques-uns des plus grands créateurs de mode : chez Comme des Garçons, Rei Kawakubo déroule une vision plus mode que luxe. Dries Van Noten s'intéresse à une beauté très ordinaire, un quotidien poétique ; Rick Owens, lui, construit des mondes parallèles. Londres enfante depuis bien longtemps de grands créateurs de mode - au sens propre du terme. Pensons à la mode lente et flâneuse de Martine Rose. Le fait-maison de Matty Bovan. Les joyeuses subversions de Rottingdean Bazaar. Ou encore Craig Green, dont les idées fantastiques s'inspirent humblement de la veste de travail, présente la base de toutes ses créations. Ensemble, ils font la mode.

Ceux qui créent aujourd'hui la mode se concentrent d'ailleurs souvent sur des pièces utilitaires et s'inspirent énormément du vestiaire streetwear. Gosha Rubchinskiy, Cottweiler, Nasir Mazhar : chacun d'entre eux a une influence indéniable sur la mode et pourtant, leurs créations souvent rangées au rang de "streetwear". Parce que la mode est aujourd'hui, et pour la plupart, intrinsèquement liée au luxe, ce qui réduit considérablement son espace de manoeuvre et son champ de vision.

Bien sûr, les survêtements et les sweatshirts en disent plus sur la mode d'aujourd'hui que la majorité des vêtements créés par des maisons de luxe. Cependant on les range d'abord dans la catégorie « streetwear » et non pas « mode », parce qu'ils n'ont pas intérêt à être considérés comme luxueux sans que cela déprécie, salisse même, le luxe tout entier. Preuve donc que la mode aujourd'hui n'est pas totalement comprise.

Le fait que la mode et le luxe soient vus de la même manière affecte-t-il la créativité ? Imaginez que vous êtes un jeune créateur solitaire et sans soutien. Vos premières collections ont cartonné, vos vêtements se retrouvent sur les étals des plus grands magasins, mais vous êtes couvert de dettes. Ces magasins vendent vos vêtements au milieu de marques de luxe. Ils considèrent vos ventes comme celles de maisons de luxe. Tout le monde vous adore, mais que vous faites vous maintenant ? Vous vendez un pourcentage de votre marque à une maison de luxe ? Vous tentez d'obtenir un poste de directeur artistique pour une marque de luxe ? Et si vous aviez simplement envie de continuer à faire des vêtements ?

Le moment semble opportun pour que la mode se libère de ses chaînes. Les ventes en ligne et les réseaux sociaux offrent des opportunités aux créateurs pour créer des collections comme bon leur semble. Les créateurs de mode doivent être libres de créer selon leur propre envie.

Revenons en arrière. Imaginez que vous êtes un étudiant en mode et que votre famille ne peut se permettre de payer les frais administratifs de votre école, encore moins le matériel nécessaire à la création de votre collection de fin d'études. Si vous avez grandi en pensant que le luxe et la mode faisaient partie de la même sphère, vous êtes mal barré, surtout si vous tentez d'obtenir un sponsor textile et de créer des vêtements qui n'ont aucun rapport avec vous. L'école peut devenir un fardeau, alors qu'elle devrait simplement permettre aux étudiants de développer leur créativité et leur liberté.

Revenons même encore un peu plus en arrière. Imaginez que vous êtes un lycéen et que vous vivez sous le seuil de pauvreté. Selon certaines statistiques chaque classe de 30 élèves compterait en moyenne 9 ados vivant sous le seuil de pauvreté. Et lorsqu'on rétorque que la mode et le luxe sont la même chose, on les exclut. On les rabaisse. Parce qu'en fait, nous les condamnons à un hors-champ et leur interdisons de penser à une carrière dans la mode, puisqu'elle est aussi luxe, et qu'ils n'y ont jamais eu accès. Leurs désirs créatifs s'en trouvent irrémédiablement écrasés puisque leur seule option est désormais de créer pour un monde qui ne veut pas d'eux. Et pourtant, ils ont tellement de choses à apporter à la mode.

Selon moi, voici les bases de la mode : la découpe, l'esprit créatif, la manipulation des matériaux, la compréhension du corps, du caractère que l'on peut donner aux vêtements et de l'impact sociétal de la mode. Vous ne remarquez pas quelque chose ? Aucuns de ces piliers n'inclut le luxe de facto. Quand on parle de la mode et de son impact dans le temps, on ne parle pas de luxe. On parle de la mini-jupe des années 1960, les pantalons pattes d'éléphant des années 1970 ou des chemises à carreaux du début des années 1990. Le mot « mode » ne définit pas uniquement les garde-robes de ceux qui peuvent s'acheter des vêtements de luxe, il met parfois en lumière les grands tournants d'une société et d'une époque. La mode fait, qu'on le veuille ou non, partie de l'histoire populaire.

La mode et le luxe sont deux entités différentes cohabitant dans un même espace. Une confusion qui arrange les marques de luxe. Mais il est temps de scinder ces deux espaces et de clarifier les marchés. Nombre de marques de luxe perdent leur temps et leur énergie à prétendre faire partie de la mode. Mais les meilleures marques de luxe devraient être capables de n'avoir aucun rôle dans la mode.

Si l'on enlevait les contraintes du luxe à la mode, la créativité n'en serait qu'augmentée. Je suis impatient de voir les travaux de fin d'études des étudiants en dernière année de l'université de Westminster. J'ai déjà vu leurs collections de mi-parcours, à l'automne, et leur désintérêt pour luxe était flagrant. Leur travail est remarquable : très personnel, radical, humble, interrogateur, technique, fou, spirituel, queer. Le luxe ne rentrait pas en jeu : leur mot d'ordre est la mode.

Ce sont de jeunes adultes d'environ vingt ans. Nombre d'entre eux ont dû lancer des campagnes de crowd-funding pour assurer les frais de leurs collections. Ils créent malgré l'adversité. Mais lorsqu'ils obtiennent leurs diplômes, ne serait-il pas bon pour eux d'avoir des opportunités dans le monde de la mode sans qu'ils aient le sentiment de devoir faire dans le luxe ?

Pourquoi est-ce que ces jeunes gens ressentent-ils le besoin de créer une marque qui perdurera bien après leur existence ? Il suffit de penser à la musique, un milieu dans lequel les groupes peuvent facilement se séparer après quelques années. Pourquoi s'embourber dans des structures commerciales qui visent l'éternité si votre instinct vous pousse vers quelque chose de nouveau ?

J'aimerais voir un environnement créatif dans lequel les jeunes créateurs seraient capables de faire ce qu'ils veulent, plutôt que ce que l'on attend d'eux. Les marques de luxe se doivent de cocher des cases à chaque collection et créer un ensemble de vêtements incontournables : manteaux, fourrures, mailles, chaussures, sacs etc… Qui a dit que cela devait s'appliquer à la mode ?

Bien sûr, je suis en faveur de plus de créativité et de mode dans le luxe aussi. Il est fou de voir que 90% des tenues modes présentées lors des défilés Gucci sont destinées aux magasins de la marque. Le travail d'Alessandro Michele pour Gucci est un bel exemple de fusion - presque invisible - entre la mode et le luxe. Mais pour le bien de la créativité, particulièrement chez les jeunes, la mode et le luxe doivent être pris pour ce qu'ils sont. Ils doivent être appréhendés comme différents.

Crédits


Texte Charlie Porter
Collage Kristina Britton

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