petit historique de la dance music ghanéenne

Alors que DJ Katapila, Ata Kak et Asewome Tapes From Africa entament une tournée européenne, on est allé creuser et comprendre la belle histoire de la dance ghanéenne.

par Jack Needham
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18 Octobre 2016, 3:00pm

« Dans ce milieu, tu croises parfois des gens de la génération passée qui t'assurent que 'la musique africaine a pris un mauvais tournant à la fin des années 1980 et au début des années 1990, avec tous ces synthés', » ironise Brian Shimkovitz. On doit au Ghana le highlife et le jazz africain (merci Kofi Ghanaba), mais Brian a construit sa carrière en propageant la musique fustigée par les plus vieux, via son blog et label Awesome Tapes From Africa. « Ils vont te dire que la musique ghanéenne est intéressante mais plus aussi dingue qu'avant parce que les musiciens utilisent des boîtes à rythmes. Moi, j'adore. La musique qui est dénigrée par beaucoup de non-Africains, jugée trop électronique, est celle qui m'a d'abord plu. C'est ce qui passait dans les clubs et les bars du Ghana. Ce qui se jouait dans les taxis et à la radio. Les gens adoraient. »

Parler d'un continent de plus d'un milliard d'habitants et affirmer avec force que toute la musique africaine post-1980 répond d'un « mauvais tournant » est non seulement une généralisation vulgaire mais aussi une insulte.

Le Ghana à lui tout-seul représente plus de 28 millions de personnes qui se partagent une bonne dizaine de langues différentes. C'est un pays qui cultive ses différences et dont la fierté réside en partie dans le melting-pot de cultures, d'histoires, de croyances et d'ethnies qu'il illustre à merveille. De la population à l'est du pays qui parle le Nzema, à sa capitale Accra, le Ghana est une nation infiniment diverse - autant dans ses paysages que dans sa faune, ses traditions et la musique que tous ces mélanges produisent.

Avec le temps, ces traditions ont fusionné avec les sons qui émanaient de l'autre bout de la planète pour former de nouveaux mouvements. À la fin des années 1980, le Ghana mettait la main sur les beats électro occidentaux, se les réappropriait et rendait une identité musicale hybride et adaptée aux dancefloors locaux. Résultat : une culture de la dance unique, qui incarne parfaitement l'esprit du pays - son lyrisme, son énergie, son quotidien. « Ce qui fait danser les gens, qui les gardent éveillés à jouer et écouter de la musique pendant trois ou quatre jours non-stop, ce sont les obsèques, » raconte Ishmael Abbey, connu à Accra sous DJ Katapila. C'est pendant ces marathons funéraires qu'il s'est fait un nom. Les Ghanéens font les choses assez différemment de nous. Au Ghana, les enterrements sont une occasion de faire la fête, au même titre que les anniversaires ou les mariages. Les DJ monte les marches du succès en s'associant aux soundsystems les plus massifs, les plus forts, avec les basses les plus lourdes. Dans le cas de Katapila, c'est Mobisco Sound et Risky Sounds.

« On est tous dans la compétition, » explique-t-il. « Si tu es tombé sur un super son, un peu rare, tu ne le refileras à personne. Et puis, on a chacun notre équipement, nos lumières, et nos soundsystems plus impressionnants les uns que les autres. Il faut que l'on voit ta voiture arriver. Si tu as une plus grande voiture, ça veut dire que tu as plus de matos. Parfois je m'asseyais sur le toit de ma voiture pour que les gens me voient avant même que l'on arrive et qu'ils viennent danser avec nous. »

La culture dance ghanéenne répond d'une attitude romantique et DIY, à la fois dans le passé et le présent, qui n'est pas sans rappeler la liberté des grands jours de l'acid house. L'ouverture, la simplicité et le potentiel unificateur qui la définissent sont des choses dans lesquelles « tous les Ghanéens peuvent se reconnaître et s'accrocher, » assure Brian. « Presque tout le monde peut se rendre à ces obsèques, boire, danser et présenter ses condoléances. La scène club est vraiment florissante là-bas, mais quand à Londres et Chicago les raves sont enfoncées dans un quartier très excentré, en Afrique de l'Ouest ces événements sont beaucoup plus ouverts et publics. Et si le ticket d'une fête est trop cher, les gens seront contents de danser devant, en écoutant à travers les barrières. »

« Il y a des fêtes dans des gares, dans des parcs ouverts, entre des maisons, sur la route… Le samedi il y a beaucoup de funérailles qui bloquent des rues entières. La plupart des Ghanéens vivent dans des résidences ouvertes, donc il se passe énormément de choses dans leurs jardins ou leurs cours. Tout est très accessible, tout le monde est impliqué dans la musique. »

Dj Katapila

La dance ghanéenne trouve ses racines dans la scène highlife qui a émergé dans les années 1920. Ce n'est à ce moment-là qu'un rassemblement des flambeurs aristos du Ghana. Mais ça a pourtant parlé à beaucoup de monde, et le highlife est devenu une mode urbaine très populaire. Après l'indépendance du pays en 1957, elle en arrive au statut de musique nationale grâce à un gouvernement socialiste qui soutient avec engouement la musique et les groupes indigènes. Et si le coup d'État militaire de 1966 créé une instabilité entre les forces militaires et les partis de gouvernements civils, un gouvernement démocratique est reformé en 1993, et les médias auparavant détenus par l'Etat sont libéralisés. Résultat : un grand nombre de stations de radios privées florissent dans tout le pays, charriant avec elle la house, la techno et le hip-hop qui sont joués en Europe et en Amérique à l'époque et s'intègrent rapidement à la musique ghanéenne.

« J'ai beaucoup appris de la house et la techno, » explique Katapila. « Même sans comprendre le langage. L'essentiel c'était le beat, l'instrumentation, la puissance. Il y a quelque chose de particulier dans cette musique. Elle touche l'âme. Je m'applique à jouer de la musique que la foule ne comprend pas, mais qu'elle peut danser. »

« L'important dans tout ça, c'est la house et la techno sont clairement des musiques noires, » continue Brian. « À plein d'égards différents, ces sons viennent d'Afrique. Les Africains impliqués dans la musique et la production sont bien conscients que la grande partie de la musique cool américaine vient d'Afrique. »

« Les êtres humains ne peuvent pas se contenter d'une seule chose. On aime le changement, » assure Yaw Atta-Owusu, plus connu sous l'avatar du mystérieux musicien Ata Kak. « Les Ghanéens veulent le changement. Ça force à l'habileté créative et c'est pour ça que je fais de mon mieux pour sortir de la musique différente pour les Africains, les Européens et les Américains. Et tout le monde apprécie, pace qu'il y a quelque chose d'unique, quelque chose d'étrange. Je veux être différent, c'est ça qui m'anime. »

C'est une bonne chose, qu'Ata Kak considère le futur de sa musique. Elle était encore inconnue pour beaucoup de monde jusque très récemment. Si beaucoup d'artistes ghanéens se sont fait un nom dans le circuit DIY du pays, Yaw a trouvé le succès de manière assez différente. Et si Katapila « était très facile à trouver vu qu'il avait son numéro de téléphone au dos de sa cassette », indique Brian, Pour Yaw ce fut une tout autre affaire.

Au milieu des années 1980, Yaw quitte le Ghana pour l'Allemagne avec sa femme Mary. Puis vient ensuite un séjour de 17 ans à Toronto, en 1989, où il crée le désormais culte Obaa Sima LP, avec très peu d'expérience et de connaissance en production musicale. 21 ans ont passé entre la première sortie d'Obaa Sima et sa réédition sur Awesome Tapes From Africa : sept tracks de folie - un rap frénétique qui ne ressemble à rien de ce vous ayez déjà entendu.

Les années que Brian a passées à la recherche de Yaw l'ont mené de Los Angeles à L'Allemagne en passant par le Ghana, pour finir en une traversée du Canada avec une équipe de la BBC Radio derrière lui pour documenter sa quête. Puis vint le coup de chance : Brian et l'équipe de la BBC passèrent une annonce via une page Facebook non-officielle d'Ata Kak. Le message est alors vu par le fils de celui-ci, qui met les deux parties en contact. Avant cela, Yaw n'avait aucune idée des efforts qui étaient faits autour du monde pour le retrouver. Il résidait tranquillement au Ghana, gérant sa compagnie de forage.

« Je n'ai réussi à avoir aucun journal pour couvrir ma production suivante, » raconte Yaw, se rappelant de sa première sortie en tant qu'Ata Kak. « Je suis finalement revenu au Ghana, j'ai acheté une foreuse et je me suis mis à creuser des puits d'eau. Ça ne me faisait pas gagner grand chose, parce que les Ghanéens n'ont pas beaucoup d'argent. J'en suis arrivé à m'endetter et j'ai dû arrêter. Heureusement, Brian est arrivé dans ma vie et tout a changé. »

« J'étais très jeune quand j'ai commencé à enregistrer ma propre musique dans mon appart au Canada, » continue-t-il. « Je pensais être super populaire ici au Ghana mais personne ne me connaissait et peu de gens me connaissent encore aujourd'hui. Donc quand Brian m'a appelé on était tous très heureux. Les nuages s'écartaient enfin et laissaient voir le soleil. Il fallait qu'on fête ça. »

Ata Kak

Pour Brian, Ata Kak lui a permis d'atteindre les objectifs qu'il s'était fixés avec Awesome Tapes From Africa. Plus important que ça : Ata Kak incarne parfaitement le Ghana et, plus généralement, l'Afrique. « Ça définit exactement le but de ce blog. Ce n'est pas trouver des versions africaines de la musique américaine. C'est trouver une musique résolument africaine et locale qui emprunte des éléments que dans lesquels les gens à l'extérieur du continent peuvent se retrouver. Une connexion. Et Ata Kak incarne cela. »

Depuis, Yaw a parcouru le globe avec son groupe. Et si son public s'est considérablement agrandi, il est heureux d'admettre qu'il est encore très peu connu au Ghana. Et il n'a pas envie que ça change. « Je n'ai jamais joué au Ghana. C'est vraiment étrange, qu'ici personne ne sache que je sois musicien. Même mes voisins les plus proches n'ont aucune idée de ce que je fais dans la vie. » « Maintenant, je vis une vie normale parce que personne ne me connaît. Je peux me promener où je veux, je peux dire ce que je veux. Personne ne me connaît et je peux et ce mec ordinaire, sympa. Si je deviens populaire, tout changera. Soudain, quand je serais en ville, les gens me connaîtront et ce sera fini la vie normale. Ça me fait peur. »

Les Ghanéens semblent partager une philosophe : la musique n'est pas pour celui qui l'a fait, mais pour le peuple, ceux qui l'écoutent. Ata Kak et DJ Katapila partagent ce mantra. « Quand je chante et que je performe sur scène, je ne le fais pas pour moi. Et même si j'adore ce que je fais, c'est mon devoir de divertir mon public, » assure Ata Kak. « Ça passe avant tout le reste. » C'est cet esprit, qui accepte et accueille bras ouverts la diversité pour construire du nouveau et le partager avec le monde qui anime la culture dance ghanéenne. « Je suis fier de qui je suis, je suis fier d'être ghanéen et je suis fier de tout ce que je fais, » assure Yaw. Et finalement, après toutes ces années, on peut maintenant l'accueillir lui et sa culture, comme il a accueilli la nôtre.

Ata Kak, DJ Katapila et Awesome Tapes From Africa sont en tournée en Europe ces mois d'octobre et de novembre. Voici les dates :

19 octobre : Patterns, Brighton
20 octobre : Corsica Studios, Londres
21 octobre : Cafe Kulturalna, Varsovie
22 octobre : Lux Fragil, Lisbonne
27 octobre : Club Hollywood, Tallinn
28 octobre : Insomnia Festival, Tromsø
29 octobre : Ekko Festival, Bergen
3 novembre : La Graviere, Genève
4 novembre : MTV presents REC., Rotterdam
5 novembre : Le Sucre, Lyon

Credits


Texte Jack Needham

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