l'adolescence indéchiffrable et sacrée de camille vivier

Entre Hyères, Toulon et l'île du Levant, Camille Vivier photographie la jeunesse avec distance, humilité et pudeur.

par Malou Briand Rautenberg
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18 Octobre 2016, 10:35am

On a l'impression d'avoir tout dit, tout pensé, tout théorisé sur l'adolescence. Cet âge de l'entre-deux fascine les photographes, exaspère les parents et terrorise les politiques. Camille Vivier n'est pas la première à poser son objectif sur la jeunesse française. Pour autant, ses portraits pris dans le Var entre Hyères, l'île du Levant et Toulon, ne stigmatisent pas l'ardeur et les excès d'un âge mais préfèrent s'attarder à montrer la jeunesse comme les monuments qu'elle a l'habitude de photographier : avec distance, humilité et pudeur. C'est que l'adolescence selon Camille Vivier n'a pas besoin d'être comprise pour être admirée : c'est une attitude, un langage, une façon de se mouvoir.

D'où vient ce jeu de mots autour de Hyères et des hiéroglyphes ?

Plus on s'éloigne de la jeunesse, plus on a tendance à la regarder avec une certaine incompréhension, une distance. Comme si nous étions face à des hiéroglyphes qu'il s'agirait de déchiffrer. Le corps et les ruines sont mes sujets de prédilection et à travers le terme « hiéroglyphe se déploie et s'établit tout un rapport au passé, l'antérieur et l'archéologie. Il induit une certaine distance, propre à mon processus photographique.

Quelle est la nature de cette distance entre le modèle et toi ?

J'aime photographier mes modèles avec recul pour ne pas laisser le pathos s'immiscer entre moi, l'objectif et l'autre. Mon travail photographique ne s'inscrivant pas dans la lignée documentaire, la distance s'impose : c'est une barrière nécessaire à l'observation, une pudeur inhérente au regard que je porte sur ceux que je photographie. Pour ce projet, j'ai tenté de retranscrire cette étrangeté de la jeunesse que j'avais sous mes yeux.

Où as-tu rencontré les jeunes que tu as photographiés ? Qui sont-ils ?

On m'a demandé de travailler sur la jeunesse dans le Var, à Hyères et dans ses environs, à Toulon notamment. J'y suis restée un an, j'ai passé l'hiver et l'été là-bas. Je me suis également rendue sur l'île du Levant, réputée pour son hédonisme et ses plages naturistes. J'ai rencontré beaucoup de jeunes sur place dont certains (majeurs, évidemment), ont accepté de poser nus devant l'objectif. C'est le cas du jeune jardinier de la villa Noailles, que j'ai photographié sur le toit.

J'imagine que tu t'es peu immiscée dans leur vie privée, leur quotidien du coup ?

Assez peu, c'est vrai. Je préfère laisser l'image parler à ma place. Ma photographie est assez silencieuse, comme moi. L'autre raison de ce silence, c'était mon refus de faire jouer un rôle à mes modèles, celui qu'on attend d'eux et qui est propre à la jeunesse : l'insouciance, la défiance… C'est justement en les regardant de loin que la fiction, l'imagination se déploie à travers l'image.

On ne distingue pas, sur quelques-unes de tes images, les filles des garçons. Tu penses que cette androgynie est nouvelle chez la jeunesse ? Qu'elle est plus revendiquée qu'avant ?

J'ai photographié à plusieurs reprises un jeune couple, ambigu, androgyne. Déjouant inconsciemment sans doute les frontières du genre. Lui était très efféminé. Quelques adultes que j'ai rencontrés pensaient qu'ils étaient meilleurs amis, d'ailleurs, que leur relation amoureuse était impossible. En fait, je m'aperçois que la question du genre m'est assez étrangère. Aujourd'hui, les limites sont beaucoup plus floues qu'à mon adolescence. Etre hétéro, bi, homo… ça ne veut plus dire grand chose pour la jeunesse aujourd'hui. Ça, je l'ai beaucoup plus ressenti dans le Sud qu'à Paris, où les étiquettes existent encore ou sont déjouées consciemment, comme dans la mode par exemple. Chez la jeunesse que j'ai rencontrée, cette androgynie ne passe pas par des codes, des démonstrations, des artifices. C'est un flou naturel et s'il est assumé, il est loin d'être une revendication.

Quelle différence majeure vois-tu entre cette jeunesse qui grandit dans le Var et celle que tu peux côtoyer à Paris ?

Je côtoie peu d'adolescents mais j'ai ressenti moins de cynisme chez eux, plus d'aisance, de confiance. Ce que je peux entrevoir d'une certaine jeunesse parisienne leur est étranger : le snobisme, l'entre-soi, la mise-en-scène de soi… Ceux que j'ai côtoyés se mélangeaient malgré leurs différences vestimentaires, musicales. Il existe aussi une certaine lenteur propre au sud de la France. Elle est liée au climat, au mode de vie, la proximité avec la mer, la nature. On a toujours l'impression que le temps se dilate et s'étire.

Tu fais intervenir l'architecture, la pierre dans tes portraits de la jeunesse. On retrouve cette dualité dans la plupart de tes photographies personnelles. Quel est le message que tu souhaites transmettre à travers cette juxtaposition ?

Je pense que ça vient de cette inquiétante étrangeté de l'inanimé et qui m'a toujours fasciné. Et les ponts entre les époques, les jeux sur l'histoire. Cette dualité s'inscrit dans une volonté de travailler sur la forme, le corps dans sa définition la plus ouverte possible et faire cohabiter l'ancien et le moderne. De manière générale, je fais cohabiter des formes ou des univers très différents qui vont se sublimer l'un l'autre, la chair et le béton par exemple, soit je les mets en scène car j'ai besoin d'une mise à distance.

Crédits


Photographies : Camille Vivier
Texte : Malou Briand Rautenberg

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