salt-n-pepa : l'histoire du hip-hop racontée par des filles

Les deux rappeuses du groupe mythique de Salt-N-Pepa nous ont raconté (en musique) l'histoire de leur propre expérience du hip-hop. Des battles dans les parcs du Queens aux loges des Grammy Awards, retour sur un âge d'or qui leur doit beaucoup.

par Hattie Collins
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10 Juillet 2017, 4:20pm

Si on vous dit… veste 8-Ball, coupes de cheveux asymétriques, boucles d'oreilles géantes et leggings presque aussi brillants que moulants? Vous pensez directement à Salt-N-Pepa. En plus de former l'un des groupes hip-hop les plus marquants de leur époque, Sandra « Pepa » Denton, Cheryl « Salt » James et Deidra « DJ Spinderella » Ropper sont de véritables icônes, les doyennes d'un style vestimentaire et les modèles de toute une génération. Trois féministes sans peur qui ont dû faire face à la testostérone de tout un milieu, pavant la route à Queen Latifah, Lil' Kim ou encore Lauryn Hill. Dès leur premier album, Hot, Cool & Vicious, Salt-N-Pepa a imposé son flow avec fougue, et sans s'excuser de faire mieux que les mecs. Une effronterie moyennement accueillie en 1985. De « Push it » à « Shoop », le trio a sorti le hip-hop de ses seules frontières américaines, s'est chopé un Grammy Awards pour None of Your Business et a vendu quelques millions de copies dans le même temps. Un succès qui n'aura jamais succombé au vide : comme Salt et Pepa a su aborder des thèmes cruciaux comme le VIH (avant que ce soit « cool » ou tendance de le faire), l'amitié, la solidarité, l'infidélité, la sexualité, la boulimie ou la violence domestique, sans crainte.

Plus tard cette année, Salt-N-Pepa retrouvera certains de ses anciens collègues - dont Vanilla Ice et Coolio - pour la tournée I Love The 90's, où seront joués les plus gros hits du trio. Aujourd'hui, les queens du Queens (sans Spinderella) reviennent sur les grands classiques du hip-hop qui ont marqué leurs vies, leur carrière et l'histoire du genre en général.

1. The Showstopper - Super Nature
Salt : On s'est rencontrées pour la première fois pendant nos études d'infirmerie, au Queensborough Community College. Pepa a eu besoin de se trouver un job à mi-temps pour financer ses études. Je lui ai conseillé de postuler dans un magasin d'électroménager appelé Sears, où je bossais avec mon copain de l'époque, Hurby [« Luv Bug » Azor]. Pep était tarée, mais ils embauchaient n'importe qui à l'époque, donc je me suis dit que ce serait l'endroit idéal pour elle : « tu vas pouvoir faire la folle, comme d'habitude, et ils ne relèveront même pas. Personne ne te voit, tu es cachée dans un petit compartiment et tu passes ta journée à vendre des lave-vaisselle et réfrigérateurs. »
Pepa : Hum, ouais enfin, j'avais été incroyable durant l'entretien d'embauche, soit dit en passant ! (Rires). Mais oui, on bossait là-bas, avec Kid-N-Play et Martin Lawrence. On s'amusait en se disant que le premier d'entre nous qui commencerait à se faire un nom aiderait les autres. Pour notre premier concert à l'Inferno, un club de Manhattan, c'est Martin qui a chauffé la salle. Il a fait du stand-up avant notre concert. Parole tenue !
Salt : On nous connaissait encore sous le nom Super Nature. Hurby pensait qu'on devait faire une réponse au morceau « The Show », de Doug E Fresh & Slick Rick. C'était l'époque où Roxanne Shanté avait clashé UTFO. C'était notre modèle, l'exemple parfait de la fille qui n'avait peur de rien. Et puis le hip-hop s'est construit sur cette logique de confrontation, de clash, de battles, de réponses. Ça nous rendait nerveuses de le faire, mais on a enregistré le son, on a écrit les paroles avec Hurby et on a amené tout ça à Marley Marl. À l'époque c'était le DJ. La radio ne passait que très peu de hip-hop, un truc comme une heure le weekend, et c'était pendant l'émission Rap Attack de M. Magic et Marley Marl. Donc Hurby a amené notre son à Marley Marl et on a attendu, pendues à la radio, que Marl joue notre morceau sur les ondes. Autant te dire qu'on a été déçues week-end après week-end après week-end. Et puis finalement, un beau jour, alors qu'on traînait chez nous dans le Queens, Pepa était en train de conduire quand on a soudain entendu « Please, please, please don't stop »
Pepa : J'ai sauté de la voiture. Littéralement.
Salt : Elle conduisait… et elle a sauté de la voiture en gueulant : « C'est notre son à la radio ! » Un des moments les plus excitants de notre vie, la première fois qu'on entendait notre musique à la radio. Qui plus est, jouée par Marley Marl ! C'était dingue. C'est à partir de là qu'on a commencé à booker des concerts.

2. The Bridge Is Over - Boogie Down Productions
Pepa : On a vraiment eu de la chance de grandir à New York pendant les débuts du hip-hop. C'était une époque formidable.
Salt : Je vivais à côté du lycée Bushwick. Et derrière le lycée il y avait un parc d'où je pouvais entendre la musique, les gens rapper, danser. J'étais trop jeune pour y aller, du coup je devais sortir en cachette. Ma mère avait l'habitude d'aller m'y chercher de de me traîner de force jusqu'à la maison (rires). Mais je me souviens avoir le hip-hop dans ce parc - les platines connectées au lampadaire, les b-boys qui jetaient leurs cartons à terre pour y faire leurs figures, les battles… c'était formidablement contagieux. Je voulais passer tout mon temps là-bas, c'est à cet endroit précis que tout se passait. Il fallait que je sois de la partie. Il y avait quelques lieux de rencontre comme ça. Si on était au courant d'une block party ici ou là, on était prêts à marcher des kilomètres et des kilomètres pour s'y rendre. On ne vivait que pour ça.
Pepa : Tout se faisait au bouche-à-oreille. Tu allais n'importe où dans l'espoir d'entendre du hip-hop. Je me souviens des battles : Busy Bee et Kool Moe Dee se bataillaient sur scène en face à face. Un truc qui ne pourrait pas exister aujourd'hui.
Salt : C'était ça, le hip-hop.

3. I'll Take Your Man
Salt : Dans le son « The Showstopper », on chantait « We the salt and pepper, » et les gens ont compris qu'on s'appelait comme ça, du coup on a abandonné Super Nature pour Salt-N-Pepa. Et à partir de là tout est allé très vite. On n'avait pas le temps de prévoir la suite des événements, on était accaparées de partout. « I'll Take Your Man » était hardcore comme il faut, un son de la rue qui nous a légitimées un peu plus en tant que rappeuses. Après « I'll Take Your Man » on a sorti « Tramp ». Et sur la face B de « Tramp » il y avait un son appelé…

4. Push It
Salt : Alors, un jour, un DJ radio a eu l'excellente idée de retourner le single « Tramp » et d'en jouer la face B. « Push It » a été virale - avant même que l'on sache ce que « viral » voulait dire ! C'est grâce à cette chanson qu'on a mis un pied dans la pop. Elle nous a propulsées sur la scène international. Pour nous, le plafond de verre a cédé avec « Push It ».
Pepa : Presque un peu trop fort d'ailleurs. À l'époque, tomber dans la pop était très mal vu dans le milieu hip-hop. Tu donnais l'impression d'être un vendu. Bien sûr qu'on voulait du succès à l'international, mais on vient aussi de la rue, donc l'étiquette pop ne nous intéressait vraiment pas. Aujourd'hui c'est tout l'inverse. Mais bon, ce succès était quand même assez fou. On faisait le tour du monde, on passait à Top of the Pops, on jouait pour le Prince du Brunei, pour des sultans d'Arabie Saoudite, on se déplaçait en jets privés, en yacht. C'était n'importe quoi. On était trop en avance sur notre temps !

5. Shoop
Salt : Quand on a commencé, on avait différents auteurs et producteurs. Mais plus le temps est passé, plus on a pris le contrôle. Mais qu'on ait écrit certaines de nos chansons ou pas, tout ce qu'on a fait on l'a fait parce qu'on voulait le faire et le dire. On est toujours restées fidèles à nous-mêmes, on a jamais menti sur ce qu'on était ou sur nos intentions. On réinterprétait la culture hip-hop à notre manière - de façon fun et féminine. Et notre style était hyper franc. On n'a jamais rien calculé. La coupe de cheveux asymétrique de Pep, par exemple : c'est arrivé parce que sa sœur qui s'entraînait pour devenir esthéticienne a utilisé Pepa comme cobaye et lui a brûlé une partie des cheveux ! Elle est venue me voir, on a rasé un peu tout ça, je lui ai tracé des lignes au rasoir puis je me suis fait la même chose ! Elle est là, toute l'authenticité de Salt-N-Pepa. On était juste des nanas comme les autres, qui savaient s'amuser, qui savaient faire de la bonne musique, et surtout qui savaient ce qu'elles voulaient.

Pepa : On a fait sauter les barrières.

6. Lets Talk About AIDS
Salt : Un jour, Peter Jennings, un journaliste télé, a surpris sa fille en train d'écouter « Let's Talk About Sex ». Il lui a demandé ce que c'était et elle lui a expliqué. C'est après ça qu'il nous a contactées pour nous demander si on voulait changer les paroles par « Let's Talk About AIDS », parce qu'il préparait un programme sur le VIH et le SIDA. J'ai réécrit la chanson et on en a fait un clip qu'il a diffusé pendant cette émission. On a été les premières à aborder ce sujet, avant que d'autres musiciens le fassent à leur tour. C'était aussi assez personnel pour nous. Quand Magic Jonhson a annoncé sa maladie en 1991, ça nous a beaucoup touchées. Ça peut arriver à n'importe qui.
Pepa : À l'époque on n'avait pas la même connaissance du problème. On voyait ça comme la maladie des gays. Quand Magic a annoncé sa maladie, les gens ont commencé à comprendre. Mais c'est toujours un problème, aujourd'hui en 2017. Il faut continuer à en parler, il n'y a toujours pas de remède. Et c'est très grave.
Salt : On a commencé à s'engager auprès de l'association Gay Men's Health Crisis parce qu'on trouvait primordial d'informer les gens. À l'époque les gens avaient une vision biaisée de la maladie, de la façon dont on l'attrape et de sa propagation. C'était important pour nous d'en parler.

7. Keep Ya Head Up - Tupac Shakur
Salt : On a rencontré Tupac à plusieurs reprises. Le mec était partout. Mais la première fois qu'on a passé un vrai moment avec lui, c'était sur le tournage du clip de « Whatta Man », pour lequel il a fait un cameo. Tupac a rencontré ma fille une fois, quand elle était toute petite. Il a parlé longuement avec elle, et… je ne sais pas, elle a dû le marquer. Parce qu'un jour il m'a appelé pour me dire qu'il allait dédier un de ses sons à Corin. Je n'ai jamais compris pourquoi, mais il a eu un coup de foudre pour ma petite fille, et au début de « Keep Ya Head Up », on l'entend lui dédier la chanson.
Pepa : Pac nous admirait beaucoup en tant que femmes et en tant qu'artistes. Une fois, on était dans notre loge des Grammy Awards, et on reçoit un gâteau noir…
Salt : Et en forme de flingue…
Pepa : On n'a pas trop compris.
Salt : On s'est demandé s'il était énervé !
Pepa : On paniquait : « Mais qu'est-ce tu lui as dit ?! » « J'ai rien dit ! »
Salt : On a fixé ce gâteau pendant très, très longtemps, en se demandant ce qu'on avait pu faire pour le mettre en colère. Puis on a fini par comprendre que c'était sa manière de nous féliciter pour notre victoire aux Grammys.
Pepa : C'était fou. C'était Pac.

8. A Salt With A Deadly Pepa
Salt : Depuis qu'on se connaît toutes les deux, on est constamment collées l'une à l'autre.
Pepa : On va être assises là, et je vais faire genre… [Elle prend Salt dans ses bras].
Salt : Elle me colle tout le temps ! (Rires). Comme si j'allais m'enfuir ! Quand on s'est rencontrées, on était le couple le plus improbable de tous les temps. On est totalement opposées, mais en même temps on se rejoint sur plein de choses. C'est compliqué à expliquer, mais on a cette connexion étrange. On communique limite par télépathie. Là on pourrait être en train de se disputer, juste devant toi, et tu n'en saurais rien.
Pepa : On peut reprendre une conversation qu'on a commencée il y a des semaines, et il suffit d'un mot pour que l'une sache de quoi l'autre parle.
Salt : Je pense que parfois, les étoiles s'alignent. Certaines choses sont censées arriver à un certain moment. C'est ce que je dis souvent de Salt-N-Pepa. En plus du fait qu'on soit belles à tomber, bourrées de talent, fabuleusement sexy (rires), qu'on ait fait de super sons, qu'on ait une alchimie de dingue... En plus de tout ça, nos étoiles se sont alignées. Certaines choses arrivent à un moment précis, c'était forcément écrit.

Credits


Texte Hattie Collins

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