3 moments où la fantasy a fait de la politique

Dans un nouveau livre, l'historien William Blanc s'interroge sur les liens complexes entre politique et fantasy. Et tandis que Game of Thrones préfigure la lutte contre le dérèglement climatique, les Hobbits s'imposent comme les premiers gilets jaunes.

par Antoine Mbemba
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19 Juillet 2019, 11:02am

Il y a quelques semaines, un grand chapitre de l’histoire de la télévision se refermait avec le dernier épisode de Game of Thrones. Comme on pouvait s’y attendre, le bouquet final a divisé le public, déjà très sévère sur le reste de cette ultime (et certes médiocre) saison. Mais aussi bâclée soit-elle, le pétard mouillé ne suffira pas à tuer ce golgoth de la pop culture. Il y a un peu plus d’un an, HBO annonçait que pas moins de cinq séries dérivées étaient dans les tuyaux pour combler le vide post-GoT. Et, pour banquer sur le succès d'épée de Jon Snow, Amazon dévoilait, à la même époque, son ambition d'adapter Le Seigneur des Anneaux en série télé d'ici 2021. En bref, la fantasy, longtemps trop niche, n’a jamais été aussi populaire. Sûrement parce que, paradoxalement, ce genre peuplé d’elfes, d’orques, de magie et de dragons a toujours été le plus en phase avec son temps.

C’est ce que révèle l’auteur et historien William Blanc dans son ouvrage sorti en mai dernier, Winter is Coming : Une brève histoire politique de la fantasy. À travers les œuvres majeures de G.R.R Martin (Le Trône de Fer), J.R.R. Tolkien (Le Seigneur des Anneaux), William Morris ou encore Hayao Miyazaki, William Blanc explique ce qu’elles ont reflété (et continuent de refléter) de leur époque, et montre combien leur monde renvoie mieux à notre société que n'importe quel essai jargonneux. Dans les traces de sa démarche – qui relie l’autarcie des Hobbits à la révolution industrielle et met en perspective Game of Thrones avec l’urgence climatique actuelle – nous nous sommes aussi penchés sur l'imaginaire foisonnant de Star Wars. Pour s'amuser, d'abord, mais surtout pour comprendre que les mondes fantasmés ne s'arrachent jamais totalement de la réalité de leur(s) créateur(s).

Les Hobbits : décroissants et Gilets Jaunes avant l'heure

Dans le Seigneur des Anneaux, si Tolkien décrit les Hobbits comme « satisfaits d’ignorer et d’être ignorés », passionnés par « la boustifaille, le brassage de la bière et le fumage de l’herbe à pipe », « la paix, la tranquillité et une terre bien cultivée », c’est parce qu'ils sont une réponse directe à ce qui effrayait le plus Tolkien au moment de les inventer : l’industrialisation du monde – brutale, polluante, mécanique, invasive. « La fantasy est fille de la modernité, explique William Blanc dans son livre. Elle tire certes son inspiration de récits légendaires médiévaux […] mais ne peut s’expliquer sans les craintes que fait naître la révolution industrielle au 19 ème siècle. »

Le culte de la nature des Hobbits et leur hermétisme aux avancées technologiques constituent une utopie écolo, une idéologie décroissante déjà reprise dans les années 1960 par une jeunesse hippie contestataire. Les Hobbits sont une arme politique jusque dans leur surnom : les « Petites Gens ». Effacés du reste du monde, on a du mal à ne pas les rapprocher des « gens qui ne sont rien » pointés du doigt par Emmanuel Macron dans un discours en 2017. Ceux qui viendront le défier en gilets jaunes un an plus tard, et qu'il opposait à « ceux qui réussissent ». Dans l’univers de Tolkien, fracturé en communautés, en apparence tout le monde réussit : tout le monde a son rôle et son utilité à l'exception des Hobbits. Les Elfes sont sages et immortels, les Nains sont de savants mineurs et artisans, tandis que les Hommes gardent le pouvoir. Et pourtant, le salut du monde viendra de ces « Petites Gens », que l’on ne voit jamais et qui, pendant un conseil où les faiblesses des « Grands » sont mis à nu, feront preuve d'un courage fédérateur.

Star Wars : les « forces de l’esprit » mitterrandiennes

Oubliez Luke, Han Solo, Leia, Chewbacca, Anakin, Obi-Wan ou Rey : le personnage le plus important de Star Wars, c’est « la Force » – cette énergie omniprésente, dont l’origine est un mystère, qui ne se manifeste pas chez tout le monde et que les camps du bien (les Jedi) comme du mal (les Sith) tentent de s’approprier. Alors, si chaque fois que vous entendez, dans les films, «que la force soit avec vous » et que vous avez du mal à réprimer un « et avec votre esprit », ce n’est pas un hasard : une dimension religieuse sous-tend toute la saga. Au fil des différents opus, la Force soumet un(e) élu(e) et lui impose, dès son plus jeune âge, un destin de taille : rétablir l'équilibre dans la Force et la galaxie.

Peu importent les conflits politiques (parfois démesurément complexes) qui se jouent aux confins de l'univers, le salut ne peut venir que d’un seul homme ou d'une seule femme, capable de faire pencher la Force du côté du bien. L'homme providentiel ultime, en somme, puisqu'il n'est que le véhicule temporaire d'une énergie qui le dépasse. François Mitterrand a été l'incarnation de ce véhicule, d'un homme si mû par sa fonction qu'elle ne peut qu'être une force supérieure. Diagnostiqué d'un cancer en 1981, on ne lui donne une poignée d'années à vivre. Tant qu'il sera au pouvoir, il déjouera les pronostics pour s'en aller en 1995, peu après des vœux mystiques évoquant les « forces de l’esprit ». Dans Star Wars le pouvoir n'est jamais une fin : ceux qui ne le veulent que pour le garder (Dark Vador) sont malheureux et ceux qui n'en veulent pas (Luke, Rey) devront sacrifier une partie d'eux-mêmes pour tenter de sauver le monde. Et tout ça, sans homard.

Game of Thrones : une longue Marche pour le climat

Dans son livre, William Blanc rappelle que George R.R. Martin s'est toujours défendu d'avoir écrit Le Trône de Fer en écho à l'actualité. Et là se pose l'infinie question de l'intention d'un auteur, de l'interprétation qu'on en fait et du décalage entre les deux. Reste que, comme souvent, la fiction a dépassé son créateur : Games of Thrones est devenu la métaphore contemporaine la plus « pop » et parlante du réchauffement climatique. À Westeros, les conflits de royautés sont vains tant que la menace de l'autre côté du mur n'est pas résolue, et l'urgence de la voix de Jon Snow, qui somme ses ennemis de s'allier à lui pour combattre l'inéluctable, n'est pas sans rappeler celle des millions de lycéens qui ont manifesté dans le monde pour forcer les dirigeants à un peu de bon sens.

Contrairement à son modèle, Tolkien, l'auteur du Trône de Fer met de côté l'utopie et le manichéisme. Face à la menace grandissante, il n'existe plus de méchants et de gentils, mais des femmes et des hommes qui, au pied du mur, révèlent de façon diverses leur rapport au monde et à leur propre existence. Et c’est justement dans cette neutralité de jugement moral que se forge le propos politique de G.R.R. Martin, visant à « montrer qu’il n’existe pas de camp du bien, pas de solution parfaite, mais des actions que les gouvernants doivent assumer, » résume William Blanc. Ce n'est donc pas un hasard si cette vision du monde realpolitik a été reprise, il y a quelques années par Pablo Iglesias, de Podemos, pour en tirer de nouvelles théories politiques, puis par La France Insoumise pour établir quelques parallèles amusants (Macron = Cersei, Mélenchon = Tyrion). Mais s'il faut justement retenir quelque chose de GoT, c'est que peu importe leur motivation, face aux forces telluriques de l'Histoire, les élans personnels ne résisteront pas.

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