Photographie Mitchell Sas

mais pourquoi la mode redevient-elle stricte et guindée ?

De Balenciaga à Burberry, les maisons de couture délaissent le streetwear pour reprendre des silhouettes plus sobres. Et les mamans parisiennes y sont peut-être pour quelque chose...

par Mahoro Seward
|
27 Mai 2019, 8:56am

Photographie Mitchell Sas

« Pour l’amour du ciel, Inès ! » soupire une femme dont le chignon parfaitement tiré accentue la courbure d'un sourcil bien coiffé, soulignant l'expression crispée provoquée par l’accoutrement de sa fille. « Enlève ses infâmes baskets immédiatement ! » « Pourquoi ne te plaisent-elles pas maman ? Ce sont pourtant des Balenciaga - » « Je ne le répéterai pas – Immédiatement ! » lance l’élégante femme comme une sentence irrévocable. Le silence envahit la terrasse du café, et Inès, qui a abandonné toute forme de rébellion depuis bien longtemps, range ses Triple S pour enfiler les ballerines Chanel bicolores qu’elle garde toujours dans son cabas monogrammé en cas de besoin. Quelques défilés plus tôt, ce genre de scénario était courant dans les quartiers nantis de la capitale : des mères initiaient des guerres contres leurs filles pour que leur garde-robe Sonia Rykiel collectionnée au fur et à mesure des années ne tombe pas dans les mains de jeunes filles aux tenues « décontractées ».

La guerre est finie, en témoignent les défilés de cette saison. Verdict ? Les mères sont toujours les meilleures juges. Après maintes menaces d'abaissement de plafond bancaire de toutes les Inès du monde - elles doivent constituer approximativement 60% des recettes des maisons de couture françaises - tous les ateliers de Paris ont laissé tomber le streetwear pour apaiser celles qui contrôlent réellement les portes monnaies.

balenciaga

Balenciaga

Balenciaga est encore au purgatoire, considérée par les épouses résidant aux abords du boulevard Raspail comme une maison de couture autrefois respectable, qui s’est mis en tête de reproduire des chaussures de sport mi-moches pour les vendre à leur naïve descendance. Et comme si ça ne suffisait pas, la maison opère à quelques pas de chez elles, rue de Sèvres, sur la très chic rive gauche. Conscient qu’il doit se racheter, Demna Gvasalia présente une collection automne/hiver 2019 fournie en tenues élégantes bien plus en accord avec l’atmosphère du quartier, comme ce costume deux pièces aux motifs pied-de-poule, ou en faux léopard, drapé nonchalamment et resserré à la taille. Et Inès dans cette histoire? Même si on ne l’imagine pas porter des couleurs neutres de sitôt, certaines pièces l’orienteront vers des silhouettes plus appropriées, tandis que d’autres tenues de mi-saison semblent avoir été confectionnées spécialement pour elle, comme cette robe légère d'un rose fluorescent surmontée d’une généreuse lavallière au niveau du col.


chloe

Chloé

Juste après Isabel Marrant, Natacha Ramsay-Levi est la prunelle des yeux des femmes du 6ème arrondissement, seulement quelques saisons après avoir pris la direction de la maison préférée de la Femme-Française ™, Chloé, celle qui est née rive gauche a réussi à satisfaire les demandes d’une clientèle qui reste obsédée par l’heure de gloire de Saint-Germain-Des-Près dans les années 1970. La créatrice rafraîchit le panache coquet de la maison avec un peu de couleur et de modernité, d’humour et d’esprit. Son travail représente la légèreté et le naturel que toute mère française un peu désuète souhaite pour sa fille, fraîcheur nécessairement anéantie par un smokey charbonneux. À l’inverse de Balenciaga, celle qui a été le bras droit de Nicolas Ghesquière pendant 15 ans, n’a rien à se faire pardonner. La très chère Chloé est approuvée.

celine

Celine

La récompense du meilleur retournement de situation est attribuée à, bien sûr, Celine. Et non, calmez-vous, je ne fais pas référence à l’éternel débat entre « l’ancien Céline » et « le nouveau Celine », mais plutôt à l’esthétique qu’Hedi Slimane a construit pendant les 6 mois qui séparent les collections printemps/été et automne/hiver 2019. Pour la première, les mamans étaient perplexes, les créations de Phoebe étaient faites sur mesure pour de longues journées passées à lire Proust et à se promener entre les allées des musées. Mais tous ces sequins et autres mini-jupes lamées auraient pu pousser leurs filles impressionnables jusqu’à la - plus ou moins - subversive place Pigalle. « C’est répugnant ! » ont-elles déclaré. En revanche, après le deuxième essai d’Hedi, ceux qui réclamaient désespérément le retour de l'esthétique de « l’ancien Céline », sont plus que ravis. En fouillant dans les archives de la maison de couture plutôt que dans les siennes, Slimane fait l’impasse sur la vision de Philo et finit par présenter une ode aux tenues jovialement chics de l’ère Vipiana pour Celine (sans accent) : des petites vestes en tweed et des jupes plissées, des robes légères et des pantalons en cuir, démesurément resserrés à la taille à l’aide de discrètes boucles en métal. Pour ces dames du 6ème, c’est une réminiscence du bon vieux temps et du parfum de leurs lointains marivaudages... Époque qui n’était pas aussi sage qu’elle en a l’air, comme le sous-entend une impertinente et longue robe en cuir. Ceux qui ont vu Belle de Jour ou Jeune et Jolie sont déjà au courant, mais la bourgeoisie française, aussi raffinée puisse-t-elle paraître, est animée par une grivoiserie dont la haute société britannique n’oserait même pas rêver.

burberry

Burberry

En Grande-Bretagne, les créateurs en quête d'inspiration ne se sont pas encore tournés vers la grande bourgeoisie, mais certains ont quand même essayé : pour sa deuxième collection chez Burberry, Ricardo Tisci présentait un large éventail de silhouettes inspirées de la rave, des vêtements de sport qui par certains aspects évoquaient la garde-robe de la gentry. Cela étant dit, la noblesse désargentée d’Angleterre ne se risquera certainement pas à dépenser des milliers pour un nouveau trenchcoat alors qu’elle a déjà bien du mal à tenir le budget rénovation de ses grands manoirs en ruines. C’est ainsi que certains détails de la collections plairont aux femmes qui font la pluie et le beau temps de l’autre côté de la Manche et au Bon Marché. Des délicats tricots de cachemire embellis par des boutons dorés du meilleur goût, aux jupes plissées dans un cuir finement tanné en passant les carrés de soie monogrammés du « TB » de Peter Saville, pas une seule de ces pièces ne serait déplacée dans une armoire débordant d'ensembles Sonia Rykiel.

Retrouvez i-D sur Facebook, Instagram, Twitter et Flipboard.

Tagged:
Balenciaga
burberry
Chloe
Céline
tendance
automne-hiver 2018/2019