groupies de france, votre nouvelle obsession s'appelle ryder the eagle

L’ex-batteur des Dodoz et de Las Aves trace une voie singulière en solitaire dans une pop ambitieuse qui rêve de grands espaces.

par Pascal Bertin
|
07 Mai 2019, 8:12am

Un « y » pour une équipée sauvage façon Byrds, un Eagle comme ceux du groupe de « Hotel California ». Projet solitaire du multiinstrumentiste Adrien Cassignol, Ryder The Eagle ne pouvait qu’étouffer dans notre paysage pop tricolore tant le trentenaire a soif de liberté et d’images en Cinémascope. Le jour où on le rencontre, il revient d’un trip de deux mois aux États-Unis qu’il a traversés en bus d’ouest en est tel un hobo moderne, dormant à la belle étoile et jouant un peu de musique dans la rue, vêtu d’un costume blanc et de son stetson.

Celui qui a très tôt fait ses armes comme batteur aux côtés de son frère jumeau au sein du groupe rock toulousain The Dodoz, ensuite devenu Las Aves, revient avec un deuxième EP, Free Porn. Six titres à l’image de cet artiste qui se cherche mais trouve progressivement des réponses à ses cascades d’interrogations. Musicalement, sa quête passe par un accomplissement synthétique en franche autonomie, autant en studio que sur scène où l’Aigle n’hésite pas à se mettre à poil, quitte à laisser des plumes quand il expose ses failles, tout comme ses tatouages. Dans son clip « The Picture », son personnage dévasté par une tromperie ose une séance de plaisir solitaire sous la douche. « Alone In Love » ou « Wounded Bird » évoquent une sorte d’Alex Cameron à la française bien qu’il ait désormais établi son QG dans l’Est londonien. Prochaine étape pour ce cow-boy de l’espace et des grands espaces, l’album, qu’on attend de pied ferme.

Comment es-tu venu à la musique ?
Par la batterie. C’est le seul instrument que j’ai appris en prenant des cours dès l’âge de 11 ans. En parallèle, je me suis mis seul dans ma chambre à d’autres instruments comme la guitare, car je sentais que j’avais besoin d’harmonies en plus de l’élément rythmique. J’ai commencé à écrire des chansons dont je ne faisais rien. Au bout d’un moment, l’envie de m’exprimer a dépassé le reste et il fallait que je quitte le groupe afin de me consacrer totalement à ma musique. Je suis parti juste avant la sortie du premier album de Las Aves, pas pour un projet solo parallèle mais par envie de ressortir ce que j’avais en moi depuis très jeune. Et pour un choix de vie aussi auquel il fallait que je me dévoue totalement.

Le chanteur a donc pris le dessus sur le batteur ?
J’ai appris la batterie dès l’âge de 11 ans et monté un groupe à 14. On a énormément tourné. J’étais batteur mais me souviens n’avoir eu qu’une envie : être sur le devant de la scène. Chanter est un sentiment tellement différent. J’adore jouer de tous les instruments mais chanter représente un moyen unique de s’exprimer, à la fois direct et brut. Je n’ai jamais été bon chanteur, c’était juste un vrai besoin et un grand bonheur. Je n’en suis encore qu’au début. Ça allait de pair avec l’envie d’écrire et de composer de A à Z pour donner un reflet de ce que j’ai dans la tête et mes tripes. Toute cette dimension me manquait quand j’étais batteur.

Tous tes groupes expliquent que dès ton premier EP, tu as sonné de façon mature ?
Surtout, cela correspond à des trucs très sincères que j’avais au fond de moi depuis très longtemps. Je n’ai même pas eu besoin de réfléchir au style de musique, tout est sorti de façon naturelle. Plus j’avance, plus je vais vers l’introspection. Je suis touché par les artistes qui déploient un univers personnel. Ma motivation première est d’arriver au plus profond de moi-même. Sur Free Porn, c’est vraiment moi, et je veux aller encore plus loin.

« Je me comporte comme si j’étais seul dans ma chambre ou devant ma glace. C’est généralement un truc honteux, mais je trouve intéressant de prendre cet état un peu sauvage et de l’exposer sur scène. »

Quel est le sens de ce titre ?
Je l’ai composé il y a un an et demi pendant ma tournée européenne où je me suis embarqué seul. À la base, c’est un poème à mi-chemin autre autodérision et mélancolie de la solitude. J’ai appelé l’EP Free Porn car ça représente bien cette démarche d’aller vers l’intime et de se mettre à nu, sans plus me cacher derrière des arrangements, du rock ou du gros son. Mon but sur scène est aussi de mettre le public mal à l’aise en le confrontant à un truc très personnel, quelque chose qu’il ne devrait pas voir, un côté pornographique, interdit. Nul n’est censé se montrer sous son angle vulnérable. Free Porn représente cette démarche.

Comment mets-tu mal à l’aise le public ?
Je me comporte comme si j’étais seul dans ma chambre ou devant ma glace. C’est généralement un truc honteux, mais je trouve intéressant de prendre cet état un peu sauvage et de l’exposer sur scène. Certains ne vont pas rentrer dedans mais d’autres vont y trouver un écho et vivront des moments d’émotions très forts. C’est ce que je recherche. J’aime ce côté clivant. Certains vont estimer que je suis une blague, d’autres vont pleurer durant un morceau. Je trouve ça plus intéressant qu’un concert lissé, tiède, où tout le monde aime un peu parce que c’est bien joué mais que tu as oublié une fois rentré chez toi. Il y a deux ans, j’ai vu Nick Cave au Zénith et ça a changé ma vie. Ça m’a bouleversé au-delà de la musique, d’un point de vue humain. J’ai ressenti des vibrations tellement fortes, ça m’a chamboulé à l’intérieur, je me suis dit que c’est où je voulais aller. Ça ne servait à rien de continuer la musique si je n’allais pas vers ce genre d’émotions. Pour y arriver, il ne fallait pas copier Nick Cave mais aller vers un truc à soi, personnel. C’est un chemin long et douloureux car il va vers l’inconnu.

Tu trouves le rock et la pop du moment tièdes ?
Oui, j’ai du mal à trouver des personnalités fortes, qui me parlent au-delà de la musique, comme Jim Morrison, qui m’a beaucoup inspiré quand j’étais jeune. D’ailleurs, quand je réécoute les Doors, les morceaux ne sont pas extraordinaires mais l’intensité, l’humain qu’y met Morrison, leur donne une force bouleversante. La musique, le cinéma, la littérature se rejoignent autour de personnalités qui arrivent à cristalliser leurs émotions et à les matérialiser dans l’art.

Dans la musique, les filles y arrivent mieux en ce moment…
Je suis complètement d’accord. Elles sont plus à l’aise autant avec leur corps que leur sensibilité et parviennent à être plus touchantes. L’homme a une manière de faire de l’art comme s’il avait appris selon des pauses, des codes, surtout dans le rock. Tu ne verras jamais un mec pleurer sur scène, se montrer vulnérable dans une chanson. Chez les filles, tu sens un truc brut, plus sensible.

On sent aussi ça chez les artistes australiens, néo-zélandais…
Oui, je suis très fan d’Alex Cameron, il y arrive très bien. J’adore sa musique mais le personnage m’a aussi touché. J’ai aussi vu Kirin J Callinan en concert à Austin, c’est complètement décousu mais c’est une personnalité pure, hors des codes. On a besoin d’artistes comme eux. J’adore Aldous Harding, ses performances me font pleurer, avec une présence animale qui rappelle PJ Harvey, Nick Cave, Jim Morrison… Peu d’artistes y arrivent car la musique est devenue aseptisée, tout le monde peut en faire à la maison, avec le même logiciel, l’image prime avant tout. Tu peux te servir d’Instagram mais il faut le faire pour les bonnes raisons.

Tu as joué avec ton héros Adam Green, comment l’as-tu rencontré ?
Vers 11 ans j’ai découvert les Strokes, ça a été le premier choc, des frissons dans tout le corps. Avant, j’écoutais du rap comme tous les potes du collège… En parallèle, j’ai découvert Adam Green qui m’a ouvert les portes du vrai songwriting et donné envie de prendre ma guitare, d’écrire des chansons. Il était pour moi le Jim Morrison moderne, le dernier des crooners. Je l’ai rencontré un peu par hasard. J’étais au début de mon projet, juste en guitare et voix. J’avais des potes qui étaient son groupe de scène pour l’Europe et avaient besoin d’un batteur. Adam a vu que je connaissais toutes ses chansons par cœur et je me suis retrouvé à partir avec lui pendant deux mois en Europe, à être son tour-manager, à assurer ses premières parties avec juste deux chansons. C’est devenu une relation amicale même si ça m’a fait bizarre de jouer avec mon idole ses chansons qui m’ont donné envie d’écrire les miennes. C’était étrange aussi de jouer mes propres morceaux avant lui, d’entendre ce qu’il en pensait. Il était aussi bizarre et fou que ce que j’imaginais. Cette expérience m’a aidé à me trouver, à assumer mon projet à fond. Je me suis senti à ma place, dans l’idée que toutes mes années de musique devaient me mener là.

« Je tournais avec un groupe assez rock mais quand les musiciens ont vu le nombre de dates, le fait qu’il n’y avait pas d’hôtels, que je ne pouvais pas les payer, ils ont laissé tomber. À une semaine de la tournée, soit j’annulais, soit j’y allais seul. J’ai tapé « synthé » sur le Bon Coin... »

D’ailleurs, les influences que tu citais autrefois, comme Julian Casablancas et les Strokes, semblent aujourd’hui dépassées.
Tant mieux. On m’a beaucoup parlé de Casablancas au début car on aurait un timbre de voix similaire. En même temps à l’époque, on lui reprochait aussi d’imiter Lou Reed… Quand un artiste a un impact sur toi, il rejaillit forcément. Mais je pense que j’ai réussi à m’en éloigner naturellement.

Tu t’es aussi embarqué seul dans une tournée européenne, ça s’est fait comment ?
Il y a un an et demi, j’avais organisé une tournée en Europe de 60 dates comme le font les groupes de garage-rock. Sauf que ce n’est pas mon style musical. Dans la pop, les artistes ne font pas ce genre de tournée à l’arrache. Je tournais avec un groupe assez rock mais quand les musiciens ont vu le nombre de dates, le fait qu’il n’y avait pas d’hôtels, que je ne pouvais pas les payer, ils ont laissé tomber. À une semaine de la tournée, soit j’annulais, soit j’y allais seul. J’ai tapé « synthé » sur le Bon Coin, trouvé un vieux Casiotone des années 80, programmé toutes mes chansons, les rythmes, les basses, quelques nappes d’orgues et suis parti avec mon iPod, mon micro et ma voiture. Je me suis retrouvé dans ce circuit de salles garage à faire mes chansons d’amour en karaoké sur scène. Je ne possède pas les codes du garage et les autres groupes qui jouaient ne savaient pas trop quoi penser de moi : dans l’énergie, c’est du punk, dans les mélodies, c’est de la pop. En même temps, je dormais dans ma voiture chaque soir… J’aime bien bousculer les gens comme ça en mixant tous les genres en un seul truc. Car finalement, la scène garage aussi est très codifiée, très marketée : tout le monde est looké de la même façon, tu retrouves les mêmes effets de voix, les mêmes amplis des années 60… C’est censé être punk mais être punk, c’est se montrer tel qu’on est, avec un côté ridicule ou vulnérable. Là, je ne me cachais plus derrière des arrangements ou de gros sons de guitares. Pour tenir le public, je n’avais que moi, mes mélodies et mes textes. Ça a été une révélation. Depuis, je n’ai pas repris de groupe, je joue seul sur scène et j’ai même lâché la guitare pour être face au public. La force de mes chansons est dans ce que j’ai à dire et non ce qu’il y a autour.

Pourquoi t’es-tu installé à Londres ?
En France, je ne me sentais pas à ma place, y compris musicalement. Il n’y a pas de scène qui ressemble à ce que j’aime. Je me demandais ce que je faisais là avec cette mode de l’électro-pop en français, la tendance à la musique mainstream, au rap… La variété des années 80 redevient cool, les labels sont ravis parce que ça fait du chiffre, mais je ne me retrouve pas là-dedans. C’est très français et tu n’as pas ça à Londres. J’y vois des concerts de styles très différents, il y a vraiment une façon plus personnelle de s’exprimer tout en restant très créatif. Là, je rentre d’un voyage de deux mois aux États-Unis que j’ai traversés de Los Angeles à New York, en bus, sans nulle part où dormir. C’est la plus grosse aventure de ma vie, je jouais dans la rue avec ma petite enceinte. C’était vraiment éprouvant mais ça m’a énormément aidé dans ce que je traverse en ce moment dans ma vie. Je sais que ça va se ressentir dans mes prochaines chansons.

EP : Free Porn (Ryder The Eagle)

Tagged:
rock
free porn
ryder the eagle