Extrait du film Splendor

« splendeur » : le guide de l'amour à plusieurs par gregg araki

Calmement radical, ce film oublié de Gregg Araki rend hommage à la fluidité sexuelle et aux modes de vie alternatifs.

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04 Février 2019, 10:29am

Extrait du film Splendor

« L’amour est est un sentiment mystérieux et déconcertant », affirme une voix off au début de Splendeur, la comédie romantique polyamoureuse et sous-estimée de Gregg Araki. Des mots doublés par de gros plans sur des lèvres charnues, des dents et des mains agrippant des parties du corps dans une atmosphère sexuelle et sur une bande-son assurée par Slowdive. Cette ouverture pourrait être un fantasme, léger et désinvolte. Mais alors que les couleurs se floutent et que l'oeil se fige sur les corps entrelacés de deux hommes et d’une femme allongés nus dans un lit, la voix revient pour préciser : « Non, ce n’est pas un rêve. »

En l’espace d’une ou deux minutes, Splendeur marque sa différence avec les œuvres les plus connues d’Araki, comme The Doom Generation et Mysterious Skin, emblématiques d’un cinéma queer qui a toujours oscillé entre le réalisme et l’hyper-réalisme. Araki dépeint des mondes où les juxtapositions sont les bienvenues, des lieux où cohabitent la découverte sexuelle sincère et la violence surréaliste ; où les visiteurs extraterrestres sont des témoins de la vie à Los Angeles, entre excès et fadeur. Mais alors que la plupart des films d’Araki alternent entre ces deux mondes sans jamais se décider pour l’un ou l’autre, la mise au point inaugurale de Splendeur affirme qu’en dépit de son esthétique somptueuse et de sa pansexualité utopiste, le film a totalement les pieds sur Terre.

Et c’est sans doute la raison pour laquelle, à l’instar de tant d’œuvres d’Araki adulées par les jeunes queers, punk et fumeurs de weed (ou par ceux qui sont les trois à la fois), Splendeur a été globalement ignorée. A priori, on comprend facilement pourquoi. Splendeur n’est pas une ode prophétique annonçant une fin du monde imminente comme Kaboom en 2010 ou sa série à venir sur la chaîne STARZ Now Apocalypse. Il n’a pas non plus l’anarchie luxueuse de Nowhere, son épopée hollywoodienne de 1997 qui semble tout droit sortie de l’esprit d’un Robert Altman sous kétamine ; ni la colère palpable de The Living Edge ou de The Doom Generation, sortis respectivement en 1992 et 1995, et tous deux imprégnés des horreurs du SIDA, où chaque acte d’expression sexuelle est suivi de près par la mort et la violence. Par ailleurs, le film est le moins GIF-able même s'il est saturé d’images saisissantes. Splendeur est une comédie aussi colorée et poudrée qu’une friandise.

Splendeur raconte l’histoire de Veronica, interprétée par Kathleen Robertson, une aspirante actrice vivant à Los Angeles, dans un cycle incessant de raves qui s’éternisent jusqu’à l’aube et d’auditions pour des téléfilms médiocres. Sa façon de vivre sa sexualité trahit ses origines sociales de fille issue d’une petite ville, puisque Veronica se dévoue corps et âme aux romances à l’ancienne et aux mondanités hétéronormées. En tout cas jusqu’à ce qu’elle ne rencontre deux hommes que tout oppose : un journaliste musical sensible nommé Abel (joué par un Johnathon Schaech on ne peut plus éloigné de son rôle de vagabond sociopathe dans The Doom Generation) et Zed (Matt Keeslar), un batteur un peu lent mais mignon, doté d'un appétit sexuel dévorant.

Au départ, dans un état d’esprit qui n’est pas sans rappeler celui de Carrie Bradshaw, Veronica tente de sortir avec les deux hommes en toute légèreté, pensant devoir rompre avec l’un d’entre eux à un moment donné. Mais lorsqu’elle se rend compte qu’Abel et Zed satisfont différentes parties d’elle-même, de différentes façons, elle change soudain d’avis. Au lieu de ça, elle se demande si un tel choix doit être fait et propose un queering subtil de ce qui était jusqu’alors un triangle amoureux extrêmement codifié, mais aussi extrêmemment hétéro. Ils se mettent donc en trouple, partagent un lit, font l’amour ensemble et finissent par emménager tous les trois.

Splendeur est le troisième film d’Araki à explorer le thème du polyamour. Son film étudiant de 1987 Three Bewildered People In The Night – dont l’unique version actuellement disponible est la copie de mauvaise qualité d’une VHS pirate – aborde la tension sexuelle naissante entre un couple hétérosexuel et leur meilleur ami gay, alors que The Doom Generation se définit comme un road-movie bisexuel perturbant. On y retrouve un couple de marginaux ultra-glamour séduit par un psychopathe hyper-sexuel. Mais alors que ce premier film se révèle assez bavard et éparpillé, que Doom s'impose comme une comédie acerbe et révoltée, Splendeur montre un Araki filmant l'amour avec un éternel optimisme. C’est, à bien des égards, le négatif ensoleillé de The Doom Generation. Ici, le sexe peut conduire à l’hédonisme et à l’extase primal, et pas uniquement à l’horreur graphique.

Ce qui ne signifie pas pour autant qu’Araki se complaise dans le nihilisme. Cette grille de lecture relève d’une incompréhension fréquente de son travail, même lorsqu’il est le plus violent. Tout au long de la « Trilogie de l’Apocalypse Adolescent » d’Araki, qui inclue Totally Fucked Up, Doom et Nowhere, James Duval joue un rêveur sensible, un ado qui apprend peu à peu à accepter son corps et ses besoins, une caractéristique qui se manifeste en toutes choses, que ce soit dans une tragédie brutale, ou dans l’amour tendre qu’il éprouve pour un garçon qui croit avoir été kidnappé par des aliens. La puberté telle qu’elle apparaît dans un miroir grossissant Arakien – souvent gonzo, mais toujours plus ou moins reconnaissable.

Splendeur, de fait, serait donc le point de vue d’Araki sur le début de l’âge adulte, sur une époque où les décisions s’imposent bien plus aisément qu’avant, où les problèmes sont plus clairement définis, et où le sexe n’est plus une telle prise de tête. C’est aussi le premier film d’Araki où tous les personnages ont la mainmise sur leurs vies, où les individus n'apparaissent pas enchaînés à des figures parentales, à des dynamiques scolaires, ou à des attentes sociales. On revient donc toujours à une forme de fantasme, mais à un fantasme euphorique - et pas terrifiant.

Lorsqu’il faisait la promo de Kaboom en 2010, Araki a beaucoup discuté de la liberté sexuelle pronée par son travail, perceptible dans la réalité depuis seulement quelques années – nombreux sont aujourd'hui les ados à choisir de se mettre en retrait des « normes » historiques du genre et du sexe, et explorer une certaine forme de pansexualité. « Mes premiers films évoquent la sexualité comme une dynamique existant au-delà des catégories et des étiquettes, quelque chose de fluide, qui n’est pas tout noir ou tout blanc, affirmait-il à The AV Club. C’est quelque chose de beaucoup plus commun et de beaucoup plus répandu qu'à l'époque où j’allais à la fac. Ça a toujours plus ou moins existé, mais je pense que les gens sont de plus en plus à l’aise avec eux-mêmes et prennent davantage conscience que ces alternatives existent. »

En gardant tout ça en tête, Splendeur s'impose – même si le débat reste ouvert – comme son film suggérant le plus franchement le début d'une nouvelle ère d’exploration sexuelle. Les interactions du trio deviennent rapidement sexuelles, Veronica demande à Abel et à Zed s’ils ont déjà couché avec un homme par le passé et semble très excitée à l’idée de s’aventurer sur de nouveaux terrains de jeu sexuels, particulièrement lorsque les deux hommes s’embrassent. Pourtant, Splendeur prend très vite le parti de ne plus érotiser son intrigue, et le trouple finit par se complaire dans une domesticité épanouie quoiqu’assez atypique, affranchie de toute anxiété, de drames, ou de dysfonctionnements sexuels.

Le film n’analyse pas en détails l’activité sexuelle du trouple. Veronica confie à son amie Mike (Kelly Macdonald de Trainspotting), qu’à vrai dire, elle ignore si Zed et Abel ont couché ensemble sans elle, mais elle ne semble pas vraiment s’en soucier. Et plus tard, lorsque la relation du trouple se détériore, ce n'est qu'en raison de problèmes quotidiens d’une incroyable banalité. Abel affirme même franchement qu’il n’a aucun problème avec le fait que le trio entretienne une relation, mais qu’en tant que colocataire, l’oisiveté de Zed lui est insupportable.

En dépeignant Veronica, Abel et Zed comme trois adultes qui se contentent de vivre et d’aimer différemment, Splendeur vient se démarquer d'un cinéma dans lequel la description du polyamour tombe inévitablement dans le registre sexuel ou salace. Il suffit de jeter un coup d’œil à Sexcrimes, sorti un an plus tôt, et à la scène au cours de laquelle Matt Dillon rapproche les têtes de Denise Richards et de Neve Campbell jusqu’à ce qu’elles s’embrassent pour s'en rendre compte. Aussi culte ce ménage à trois soit-il devenu, le film n'en demeure pas moins 100% hétéro. Splendeur, en revanche, se distingue par la normalité alternative qu'il met en scène - ce qui le rend d’autant plus iconoclaste.

Lors de sa sortie en 1999, le film essuie des critiques négatives en raison de son absence apparente d’enjeux dramatiques (« Une sitcom qui essaie d’être un film », s’indigne un titre) et, d’après le New York Times, à cause de l’absence de sexe explicite. Cette réaction dédaigneuse est loin d’être une première pour Araki. Tout au long de son ascension vers le succès, il n'a cessé d'être décrit comme « l’enfant terrible » d’une époque produisant des films qualifiés de « dégoûtants » par Roger Ebert. D’autres publications ont préféré évoquer la relation amoureuse d’Araki et de Kathleen Robertson, une association assez peu connue qui montre que les médias sont nombreux à être passés à côté de la fluidité sexuelle d’Araki. Le New York Post se fend même d'un article admettant son ignorance sous le titre : « Etranges Compagnons de Lit : Le Réalisateur Gay Tombe Amoureux de la Bombe de 90210 ».

Avec du recul, il est assez drôle de voir à quel point les critiques mainstream ont échoué à «saisir» le travail d’Araki et le message qu’il essayait de faire passer à l’époque. Son importance dans le cinéma des années 1990 n’a été unanimement reconnue qu’avec la sortie de Mysterious Skin – probablement son œuvre la plus sombre, et sa première adaptation du travail d'un tiers. Environ 25 ans après The Living End, la pop culture a rendu justice à ce cinéaste à l’origine de nombreux films pionniers et fièrement queers : il est désormais traité comme une divinité punk, vénéré par toute une génération de misfits qui ont grandi en regardant ses films.

Pourtant, Splendeur occupe une place à part dans sa filmographie. Il ne s'agit pas de son film le plus marquant, le plus ambitieux sur le plan esthétique ou visuel, mais il se révèle extrêmement radical par sa simplicité tranquille – un hommage à l’imprévisibilité de la fluidité sexuelle, aux styles de vie alternatifs et à l’existence en marge. Et, comme un écho à la narration émerveillée de Veronica en voix-off au début du film, le fait que son scénario ne soit pas un rêve mais une réalité à portée de main ne fait que renforcer son statut de film (très) important.

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