Photographie : Brigitte Sombié 

rokhaya diallo nous a parlé des femmes qui ont changé sa vie

À l'occasion du Women's History Month, des personnalités nous ont parlé des femmes qui avaient, à un moment ou à un autre, changé leur façon de voir la vie. Journaliste, réalisatrice, écrivaine, Rokhaya Diallo s'est prêtée au jeu.

par Marion Raynaud Lacroix
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11 Mars 2019, 9:07am

Photographie : Brigitte Sombié 

La mulâtresse Solitude. La France est le seul pays au monde à avoir aboli l'esclavage en 1794 et l'avoir rétabli en 1802. Les personnes qui n'avaient pas été esclaves pendant 8 ans le sont donc redevenues... Ça a provoqué une révolte terrible en Guadeloupe. La mulâtresse Solitude a été une figure importante de cette résistance. Elle a fini par être pendue à l'âge de 30 ans. Le cynisme, c'est qu'elle était enceinte le jour de son arrestation. Les colons ont donc attendu qu'elle accouche pour la pendre, parce que ça faisait un esclave de plus. Elle a une statue aux Azymes, en Guadeloupe, que je retourne voir chaque fois que j'y vais. On se réfère beaucoup aux Etats-Unis, à Martin Luther King, à Angela Davis quand on parle de résistance par rapport à l'oppression raciste. Il me semble important d'ancrer aussi cette lutte dans la réalité française.

Rumiko Takahashi. C'est une autrice japonaise, l'une des rares femmes à s'être distinguée dans ce milieu très masculin des mangas Shonen - un registre initialement destiné aux garçons adolescents. J'adorais les mangas quand j'étais ado et j'étais fan d'elle. Ses histoires tournent souvent autour de binômes amoureux, son personnage le plus connu étant un garçon qui se transforme en fille au contact de l'eau chaude. Elle a été récompensée à Angoulême en janvier et ça m'a rendue hyper heureuse d'apprendre qu'elle avait remporté ce prix - ça reste une reconnaissance très tardive, puisqu'elle a commencé dans les années 1980.

La reine Zingha. C'était la reine de l'actuel l'Angola. En tant que soeur du roi, c'est elle qui a négocié avec les colons portugais d'une main de fer, mis en place des stratégies d'intimidation pour faire cesser les massacres. C'est quelqu'un d'assez remarquable qui a aussi entraîné les armées et s'est illustrée sur le terrain militaire. Je l'ai découverte il y a une quinzaine d'années, et j'ai justement été touchée par le fait que ce soit une femme révolutionnaire. Peu de récits documentent l'Afrique précoloniale. À l'école, les seuls récits qui me parvenaient étaient toujours racontés du point de vue européen. Du coup, voir que dans l'histoire africaine, une femme avait résisté aux colons et leur avait tenu tête, ça a vraiment été une révélation pour moi.

Naomi Klein. C'est une journaliste canadienne. J'ai lu son premier livre, No Logo, en 2000. Ça a vraiment marqué un tournant dans ma compréhension de la distribution des richesses dans le monde. C'est une femme que je trouve vraiment passionnante et très courageuse : elle dénonce la façon dont les industries occidentales tirent profit de la main d'oeuvre bon marché, elle s'intéresse à l'écologie, au climat et à la préservation de l'environnement : c'est une anticapitaliste au sens le plus large du terme. Ses écrits m'ont beaucoup inspirée sur le plan militant - d'autant qu'elle est journaliste et que je le suis devenue à mon tour.

Aminata Traoré. C'est une ancienne ministre malienne qui dénonce la domination économique du continent africain par l'Europe. Elle m'a vraiment marquée, parce que quand elle va sur les plateaux de télévision, elle arrive toujours en tenue traditionnelle, avec un boubou et un foulard. La première fois que je l'ai vue à la télé française, j'ai trouvé ça incroyable : je n'avais jamais vu de femme africaine tenir tête avec autant d'intelligence et de dignité aux éditorialistes habituels - qui sont des hommes blancs. Un jour, une revue allemande m'a demandé de faire la biographie d'une grande figure africaine et j'ai choisi de faire la sienne. Je l'ai donc contactée et sa réponse à mon premier mail m'a beaucoup touchée : elle m'a écrit que lorsqu'elle m'avait vue à la télé, elle s'était dit que la relève était assurée. J'étais loin d'imaginer qu'elle puisse me connaître depuis le Mali, j'avais envie d'imprimer son mail et de l'encadrer ! Ça fait vingt ans que je suis son travail, c'est quelqu'un qui compte énormément dans mon engagement et ma formation intellectuelle. Nous sommes restées proches et je la sollicite régulièrement lorsque je me questionne sur la crise économique ou migratoire. Normalement, je dois aller la voir cette année.

Lalla Fatma N'Soumer. C'est une résistante kabyle qui est née en 1830, au moment où la France envahissait l'Algérie. Elle est la fille d'un dignitaire religieux et a refusé de se marier parce qu'elle ne voulait pas être soumise à l'autorité d'un homme. Elle est loin des rôles dans lesquels on a l'habitude de raconter les femmes du passé : à 18 ans, elle a rejoint la résistance contre la conquête de la Kabylie. Du coup, elle est un peu considérée comme la Jeanne d'Arc d'Algérie. D'autant qu'elle est - comme le Christ - morte à l'âge de 33 ans. C'est une figure qui reste méconnue, et qui a, comme la reine Zingha, résisté contre les colons et mené des victoires militaires. Je l'ai découverte en lisant des textes sur la colonisation algérienne, alors que j'avais une vingtaine d'année. Ce que je trouve hyper intéressant, c'est de se dire que les femmes ont pu occuper le terrain pour leur liberté et qu'à cette époque, le féminisme passait aussi par l'anticolonialisme. J'aime l'idée de ces femmes combattantes.

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