Photographie Justin French. Stylisme Carlos Nazario. Tous les mannequins portent du Louis Vuitton.

« j’aime créer pour les kids et les puristes qui n’aiment rien » – virgil abloh

Pour une génération entière, les débuts de Virgil Abloh chez Louis Vuitton ont constitué un évènement incroyable, propulsant le streetwear au firmament de la mode.

par Osman Ahmed
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19 Mars 2019, 10:09am

Photographie Justin French. Stylisme Carlos Nazario. Tous les mannequins portent du Louis Vuitton.

Cet article a été initialement publié dans le numéro d'i-D The Homegrown Issue, no. 355, Printemps 2019.

« Je crée des choses, et je laisse aux autres le soin de définir de quoi il s’agit, affirme Virgil Abloh en levant les yeux de son iPhone. Nous sommes dans les locaux parisiens de Louis Vuitton. Il y a de nombreuses façons de décrire ce que je fais : architecte, artiste, designer graphique, créateur de vêtements, directeur créatif, directeur artistique, styliste, réalisateur, photographe, Dj… Je ne tiens pas à me concentrer exclusivement sur une de ces choses en particulier. »

Dire que l’Américain de 39 ans est un simple designer de mode revient à dire que Louis Vuitton n’était qu’un simple créateur de bagages. Ils ont beau appartenir à deux époques, leurs deux noms englobent une culture beaucoup plus large, beaucoup plus symbolique qu'on ne pourrait l'imaginer – un sens de la communauté, une idéologie, un style de vie. Si la première collection de Virgil pour Louis Vuitton en juin dernier nous a bien prouvé une chose, c’est que le vent du changement soufflé par le designer sur l’industrie de la mode l’a électrisée comme jamais.

À Paris, dans les jardins du Palais-Royal, les 2000 invités (dont 600 étaient des étudiants en mode, art, design et architecture venus des quatre coins du monde) ont regardé 56 mannequins d’origines diverses et variées défiler sur le podium arc-en-ciel long de 200 mètres. C’était une après-midi ensoleillée et lumineuse, et le groupe de jazz instrumental originaire de Toronto, BadBadNotGood jouait. Parmi les mannequins, nombreux étaient ceux à avoir l'air familiers : Playboi Carti, Blondey McCoy, Octavian, Steve Lacy, A$AP Nast, Dev Hynes ou encore Kid Cudi. Intitulé We Are The World, en hommage à la chanson caritative de Michael Jackson et Lionel Richie de 1985 en soutien à la famine en Ethiopie, le défilé accueillait notamment Kanye West - Virgil et lui ont d'ailleurs échangé un câlin ému après que Virgil ait salué le public. En dépit de l’échelle monumentale de l'évènement, on aurait cru assister à une réunion de famille.

« Nous ne vivons plus dans l'ancien monde. Nous avons débarqué dans un nouvel univers où tout est différent », lance Virgil, en évoquant les deux concepts principaux de la collection : la lumière blanche qui passe par un prisme et forme toutes les couleurs du spectre en se réfractant, et le film culte mais un peu ringard de 1939 Le Magicien d’Oz. Les deux concepts sont des métaphores assez évidentes du chemin parcouru par Virgil sur la « Route de Briques Jaunes », et un rappel au fait qu’il est le premier Afro-Américain à diriger Louis Vuitton, et seulement le deuxième directeur artistique noir d’une marque du groupe LVMH (le britanno-ghanéen Ozwald Boateng a officié chez Givenchy de 2003 à 2007).

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« L’idée de modernité est en accord avec mes croyances sur l’inclusivité, l'ouverture d’esprit, et le respect envers les gens de tous horizons, dit Virgil. Cette notion est le moteur de mon travail. À travers cette position, dans cette maison, j’ai le devoir de représenter ce que pourrait être la société. »

Ce jour-là, les vêtements présentés sur le podium ne racontent que la moitié de l’histoire. La collection haute en couleur, hyper-saturée, introduit des concepts vestimentaires provocateurs tels que les larges zoot suits à plusieurs couches ; les « accessomorphis », qui sont des hybrides entre sac, vêtement et harnais ; les sweats tie-and-dye et les sacs en PVC transparent au monogramme LV. Mais si la collection suscite une telle euphorie, c’est en raison de ce qu’elle représente pour une génération de millenials digitalement engagée et de jeunes personnes de couleur. Le message est simple : ils font désormais partie de l’élite de la mode, leur culture n'a plus besoin d'être validée.

« C’est vraiment une question de dialogue, explique Virgil. Je voulais qu’on se souvienne de ce premier défilé comme d’une base nouvelle, comme d’un livre ouvert. » Quant aux vêtements et à la sévérité du luxe associés à une marque comme Louis Vuitton, il s’agit de quelque chose de différent, à laquelle on se s'attendait pas venant de lui. Enormément de tailoring et des harnais de luxe, qui ont fait un carton plein sur les tapis rouges. « Ce qui m’intéresse, c’est d’apporter du romantisme à la mode homme. Une touche féminine. Un côté plus doux. Le luxe peut être perçu comme étant bien des choses, mais j’essaie de créer des objets de convoitise et de désir. »

Alors comment Virgil Abloh est-il arrivé jusqu'au sommet ? En 2002, il obtient son diplôme en ingénierie civile et enchaîne avec un diplôme en architecture dans l’Illinois. À peine sorti de l’université, il s’arrange pour obtenir un rendez-vous avec John Monopoly, alors manager de Kanye West, et est embauché sur le champ. Au fil du temps, Kanye et Virgil se font une place dans l’industrie de la mode, et finissent par faire un stage ensemble chez Fendi en 2009. L’année suivante, West nomme Abloh directeur créatif de Donda, son agence créative.

Le premier amour de Virgil, c’est la musique, et son expérience en tant que DJ, qui remonte à son adolescence, ressemble à son approche de la mode : elle consiste à sampler des classiques et à naviguer entre les genres afin de créer quelque chose de complètement différent de l’original. « Mixer, c’est comme aller à la gym, et créer des collections ou faire les Jeux Olympiques, explique-t-il. Le Djing sollicite les mêmes zones du cerveau que le design mode, dans les deux cas, il s’agit de créer un consensus dans une pièce remplie de personnes, et de leur faire ressentir de la joie. »

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La carrière de Virgil en tant que créateur de mode indépendant a commencé lorsqu’il a lancé son label de streetwear Pyrex 23 – Pyrex en référence au verre utilisé dans les pipes à crack et 23, le numéro du maillot de Michael Jordan – auquel il a mis un terme à peine un an plus tard. En 2014, il lance Off-White avec l’aide de Marcelo Burlon du New Guards Group, une sorte de mini-conglomérat de labels streetwear tels que Heron Preston et Palm Angels. Ses designs aux rayures bancales répliquant le nom de la marque en police Helvetica – et bien souvent le nom de l’article entre guillemets – semblent avoir décollé au même moment que la culture Instagram. Pour Virgil, la stratégie est simple : collaborer avec le plus de marques possible, accéder à leurs clientèles et renforcer le statut de la marque Off-White.

Tout va très vite : en 2015, il est nominé pour le Prix LVMH des Jeunes Créateurs. Moins de trois ans plus tard, il obtient l’un des postes les plus importants dans la marque appartenant au groupe de luxe.

Aujourd’hui, Virgil est fréquemment décrit par ses collaborateurs comme un homme particulièrement occupé - ce qui ne va pas en s'arrangeant depuis qu’il est à la tête de deux marques, poursuit de nombreuses collaborations, et travaille à une rétrospective de sa carrière intitulée « Figures of Speech » qui s’ouvrira bientôt au Musée d’Art Contemporain à Chicago. Mais comment fait-il pour compartimenter tout ça ? « Avec Off-White, j'ai l'impression de dialoguer avec mon moi de 17 ans, et avec Vuitton, de dialoguer avec une marque de 1854 – il y a toute une histoire à connaître, une révérence dont il faut savoir faire preuve, explique-t-il. Avoir une idée, créer un pantalon, et faire la scénographie d’un défilé sont trois choses très différentes, en ce qu'elle reposent sur différentes bases. »

Il a beau avoir derrière lui un cortège de super-fans très dévoués, Virgil a également droit à son lot de critiques, qu’il accepte avec sérénité. « Je me concentre sur le fait d’articuler mes idées et de les juxtaposer avec celles que j’ai depuis l'âge de 15 ans, au moment où j'ai commencé à exprimer ma créativité, dit-il. M’appesantir sur les critiques n’apporte rien à ma pratique. Ma pratique consiste à dialoguer avec elle-même. C’est à ça que tout se résume. »

Virgil ne cherche pas à sélectionner le public auquel s’adresse ses créations ; son but est de convaincre tout le monde. « J’aime créer des choses pertinentes pour les kids qui passent leur temps dans les magasins et pour les puristes qui n’aiment rien – je ne veux pas qu’elles prennent la poussière sur une étagère. »

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Virgil compare l’un des principes centraux de son approche au « readymade », un terme popularisé par l’artiste Marcel Duchamp en 1915. Duchamp s'emparait d'objets trouvés - un urinoir en porcelaine ou une roue de bicyclette - et les replaçait dans un contexte artistique en les exposant dans des galeries d’art, créant une effet familier et néanmoins inattendu. Virgil utilise son instinct de Dj afin de juxtaposer les genres vestimentaires. « Le skateboard et le hip-hop ont défini la perception du cool avec laquelle j’ai grandi, explique-t-il. Aujourd’hui, tout est plus étendu. Le hip-hop a influencé le style preppy ; le rock’n’roll s’est mélangé au hip-hop. Il y a un melting-pot de différents styles et de différentes cultures. »

Cette philosophie trouve un écho auprès d'une génération qui a grandi avec MTV, juxtaposant le streetwear et la logomanie de luxe. « Rien n’agace plus les gens que le fait de ne pas comprendre », estime Benji B, le DJ de Radio 1 qui a travaillé avec Virgil pendant près de 15 ans et qui se charge désormais de l’habillage musical des défilés Louis Vuitton Hommes en tant que Directeur musical officiel de la marque. Avant, il travaillait aux côtés de Phoebe Philo chez Céline. « Aujourd’hui, les artistes sont davantage en phase avec le consommateur. »

« En plus d’être génial dans tout ce qu’il fait, grâce à son succès, Virgil élargit les horizons de nombreuses personnes et leur montre que c’est possible ; que vous pouvez y arriver si vous travaillez dur, si vous avez la détermination, la concentration, la volonté » affirmait Naomi Campbell, la mannequin reine des trois dernières décennies de la mode, à i-D l’été dernier. « Ça donne de l’espoir, beaucoup d’espoir, approuve Benji B. L’impulsion est une forme d’art que Virgil maîtrise. C’est un modèle de positivité dans tout ce qu’il fait. Ces deux éléments exercent une attraction irrésistible sur les gens qui ont le même état d’esprit. »

« Je suis optimiste dans l’âme, admet Virgil. Je veux représenter autant de gens que possible et montrer sur le podium ce que l'on perçoit dans le travail. » Toutes les conversations houleuses sur son ascension ne sont que des bruits de fond, pour lui. Son arrivée ait fait du bien aux affaires : un pop-up ouvert cette année à Tokyo a réalisé 30% de profit de plus après 48 heures d'ouverture que la collaboration de Louis Vuitton avec Supreme l’an dernier, a appris le PDG de l’entreprise Michael Burke au WWD.

« La mode, c’est chercher en permanence à savoir ce qui va arriver ensuite, lance-t-il avant de s’interrompre pour réfléchir. Mais ce n’est pas si mystérieux que ça. Il suffit de s'intéresser à ce qui se passe au-delà du monde de la mode. Parfois, la mode ignore le monde extérieur et se place sur un piédestal. Mais les temps changent et le futur n’est pas si loin que ça, quand on regarde au bon endroit. »

Crédits


Photographie Justin French
Stylisme Carlos Nazario
Coiffure Mustafa Yanaz chez Art + Commerce
Maquillage Brittany Whitfield se servant de Glossier
Assistance photographie Chad Hilliard
Assistance stylisme Raymond Gee et Ore Zaccheus
Assistance coiffure Nastya Miliaeva
Casting Midland Agency
Mannequins Jeffrey, Mayowa, Ahmad Kanu, Jaden Rodriguez et Juantrice Hartfield
Tous les mannequins portent du Louis Vuitton

Cet article a été initialement publié sur i-D UK.

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