Netflix's The Dirt

le monde a-t-il besoin d'un énième biopic sur un groupe de rock masculin ?

The Dirt et Lords of Chaos nous offrent deux partitions différentes sur le thème des rock-stars auto-destructrices. Mais en avons-nous vraiment besoin ?

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01 Avril 2019, 10:30am

Netflix's The Dirt

Marchant sur les traces de Bohemian Rhapsody, deux films prévus pour cette année – The Dirt, adaptation signée Netflix des mémoires de Mötley Crue, et Lords of Chaos, de Jonas Åkerlund, sur la scène black metal norvégienne – reprennent l’archétype du musicien débauché des années 1980.

Si on devait faire une liste de tous les biopics musicaux dont on aurait pu se passer (d’ailleurs, a-t-on vraiment besoin de ces biopics burlesque ? Le débat est lancé ) The Dirt, de Jeff Tremaine, se situerait certainement en première position. Les membres du groupe Mötley Crue se partagent à eux tous près d’une douzaine de chefs d’accusation de violences conjugales et d’abus sur conjoints. Leur personnel de tournée utilisait un langage crypté pour catégoriser deux types de femmes : les « bimbos » et les « truies à rouge à lèvres ». Nikki Sixx, l'un des membres fondateurs du groupe, a été arrêté pour haine raciale et pour avoir renversé de la bière sur la tête d’un vigile noir. En 1984, le chanteur Vince Neil est poursuivi pour homicide après qu'il ait pris un sens interdit en état d’ivresse et tué son passager. Il s’en sort avec une petite tape sur la main, et une simple scène de remontrances amicales dans le film de Tremaine. Dans The Dirt, Sixx est dépeint comme un chef de bande qui s’enivre élégamment, et comme le cerveau du groupe.


Comme le décrit si bien le manager du groupe dans The Dirt, « Mötley Crue est un groupe de sauvages pleins de blé qui ne se soucient de rien, ni de personne – même pas les uns des autres. » Ce n’est cependant pas l’idée que véhicule le film. À la fin, le groupe avance ensemble sur scène, dos à la caméra, enfin réunis, après que le chanteur Vince Neil ait provisoirement quitté le groupe. Il faudra toute la bonne volonté de Sixx, qui a grandi dans un foyer brisé, pour rallier les garçons et nous donner des leçons d’une banalité effarante sur la famille, la fraternité, et l’amitié masculine. Il importe cependant peu au réalisateur que les membres du groupe vivent cette amitié aux dépens du reste de leur entourage...

On le voit notamment lorsque Tommy Lee, interprété par Colson Baker (qui apparaît pour la première fois dans le film alors qu’il fait un cunnilingus à une femme devant témoins) s’énerve au point de frapper sa groupie/petite amie en pleine bouche. Peut-être est-ce une allusion aux diverses accusations de violences domestiques dont il a fait l'objet – portées notamment par Pamela Anderson, qui affirme que Lee l’a attaquée alors qu’elle avait leur fils dans les bras. The Dirt amalgame toutes ces allégations dans une unique scène, où la groupie en question déverse un torrent d’insultes sur la mère de Lee. ce qui met Lee, on s'en doute, hors de lui et ce qui implique insidieusement, que la violence de cet homme n'est en rien gratuite. Dire que les ficelles narratives de The Dirt relèvent de la manipulation reviendrait à exagérer quelque peu la sophistication du film, mais il est clair qu’il est écrit de sorte à ce qu’on soit du côté de Tommy. L’ablation des accusations de viols – pourtant mentionnées plus d’une fois dans les mémoires du groupe – nous donne une idée assez précise du positionnement des réalisateurs sur la question.

Et ceci n’est qu’un exemple scandaleux parmi tant d’autres de la volonté de Tremaine de nous présenter les garçons du groupe comme étant d’adorables rebelles, les laissant encore et toujours s’en tirer à bon compte. Tremaine, dont le CV de réalisateur inclut des chefs d’oeuvre tels que Jackass ou Bad Grandpa, semble percevoir le groupe comme les parrains spirituels de la bande de Jackass – des bros fêtards qui vomissent sur des strip-teaseuses et se baladent à poil dès qu'ils le peuvent. Trop rock quoi.

J’ai regardé et même apprécié ces films portant sur toute une galerie de gens bien réels sans la moindre saveur : des tueurs en série, des monstres, des criminels en col blanc, et même ces enfants pourris gâtés du Fyre Festival. Et pourtant, aucun film ne m’a causé autant d’angoisse existentielle que The Dirt.

Peut-être reste-t-il au moins un espoir avec Lords of Chaos. Dans le film de Jonas Åkerlund, Rory Culkin interprète Øystein Aarseth, plus connu sous le nom de scène d’Euronymous. Il est le fondateur manipulateur du groupe de black metal Mayhem, qui arrive à tisser astucieusement toute une imagerie autour de lui pour s’imposer comme leader officieux d’une contre-culture musicale « véritablement maléfique ». Lorsque le chanteur « Dead » (Jack Kilmer) se suicide, Euronymous photographie soigneusement la scène afin de pouvoir mettre le cliché en couverture d’un album de Mayhem.

Il est du genre à s’éclater en jetant des carcasses d’animaux dans la foule pendant ses concerts. Son but ? Se débarrasser des « poseurs » – obsession qu'il partage d’ailleurs avec son condisciple Varg Vikernes (Emory Cohen). La dimension supposément « maléfique » du black metal – bien qu’elle soit finalement puérile et idéologiquement creuse – impressionne tellement qu’elle finit par faire graviter des personnes profondément perturbées dans l’orbite d’Euronymous. Des relations qui donnent lieu, pour la plupart d'entre elles, à des incendies d’églises, des crimes de haine et une violence inouïe.

À travers l'histoire de Rory Culkin, Le réalisateur Åkerlund, qui a lui-même appartenu à un groupe de metal suédois, parvient à mettre en lumière tous les excès du mouvements métal suédois et ses relations étroites avec le satanisme et l'occulte. Malgré tout le sérieux avec lequel sont traitées ces questions, l’un des moments les plus drôles de The Dirt survient lorsque les membres de Mötley Crue passent au journal télé, et annoncent à une Amérique rurale puritaine que leur nouvel album porte le doux titre Shout at the Devil.

En surface, Lords of Chaos et The Dirt ont des bases communes, au-delà du fait d’être des biopics sur des groupes masculins ayant participé (volontairement ou non) à l'histoire du rock. Les séquences d’ouverture témoignent aussi d'une certiane similitide, puisque toutes deux établissent le contexte culturel de l’époque, à savoir celui d’une monoculture insipide propres aux années 1980 que ces groupes viennent mettre en branle.

La différence entre les deux films réside sans aucun doute dans la distance critique dont fait preuve Jonas Åkerlund avec son sujet. Si la voix-off de Sixx dans The Dirt reste nonchalante et assurée même dans les moments les plus tumultueux, celle de Euronymous dans Lords of Chaos, en revanche, n’est clairement pas assurée et laisse entrevoie le doute. La compétition masculine, l’envie, et le virilisme toxique sont des thèmes abordés de manière frontale ou en filigranes dans les deux films. La différence se joue dans le fait que The Dirt donne à voir un machisme consternant sans pour autant dénoncer la violence réelle du groupe. Leur posture marginale n'a jamais été qu'une façade et il aurait été bon de le rappeler. Et là où The Dirt tente de taire sa propre laideur, Lords of Chaos n’a pas peur de la montrer pour ce qu’elle est vraiment.