« saveur bitume », une série pour comprendre les racines politiques du rap français

La web-série, à voir en ce moment sur Arte, retrace les débuts politiques et engagés du rap français. Pas pour savoir s'il était mieux avant, mais pour saisir tout ce qui a changé depuis les années 1990.

par Antoine Mbemba
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10 Avril 2019, 8:35am

Si depuis 2015, le rap français vit un nouveau souffle impressionnant de créativité, ce n’était pas le cas il y a dix ans. La deuxième moitié des années 2000 est considérée comme le bon gros ventre mou du genre. Pour caricaturer : beaucoup trop de tubes FM et de clips gangsta rap en bas des blocs calqués les uns sur les autres. Pas étonnant, alors, que ce soit exactement à cette époque qu'une nostalgie par ailleurs mal placée ait commencé à pointer le bout de son nez, et que sur les torses aient fleuri des t-shirts « Le rap c’était mieux avant ».

Aujourd’hui encore, les pourfendeurs de l’autotune, du fast-food streaming ou de l’argent roi n’hésitent pas à répéter ce mantra. S’il est impossible de nier la profusion d'albums exceptionnels sortis au fil des années 1990 et au début des années 2000, est-ce qu’on peut dire que le rap était vraiment mieux avant ? C’est la question que s’est posée Adrien Pavillard avec sa web-série Saveur Bitume, disponible sur Arte depuis le 8 avril. Elle raconte les débuts du rap en France, marqués par un engagement politique fort de nombreux artistes. « Je suis né en 1979, et quand on était ado on avait l’impression que le rap portait quelque chose, explique Adrien. La question qu’on a voulu se poser, ce n’est pas de savoir si c’était mieux avant, mais savoir ce qu’il y avait à l’époque, qu’il n’y a plus aujourd’hui. Qu’est-ce qui a changé ? En regardant la série on se rend compte que c’est avant tout la société qui a changé. »

En mêlant un gros travail d’archives et des interventions d’acteurs important du mouvement (IAM, Passi, Lino, Koma, Youssoupha, Kery James, Sniper, 3ème Œil…), la série, notamment coécrite par le rappeur Rocé, retrace les premiers pas d’un rap nourri à la rage politique des Américains de Public Enemy, en divisant le propos en grands thèmes. Les balbutiements, la mission quasi journalistique des rappeurs de l’époque, l’authenticité, la police, l’argent, la politique ou encore Skyrock : « on a affiné les thèmes avec les intervenants, poursuit Adrien, mais Rocé nous a énormément guidés en amont. Il nous a présenté Madj d'Assassin, grâce à qui on a compris que ce n’est pas aussi simple que de dire ‘avant ils étaient engagés, maintenant ils ne le sont plus’. Il y a des gens qui étaient engagés malgré eux, qui portaient le poids d’où ils venaient, dont on oubliait qu'ils étaient avant tout des artistes. »

Comment allier authenticité et réussite commerciale ? Comment s’enrichir sans culpabilité ? Comment éviter les pièges de la gauche et les attaques de la droite ? Comment s’organiser sans label pour vivre de sa passion ? Autant de questionnements propres au rap des années 1990, que Saveur Bitume explore et qui élèvent le contraste d’une époque où, « vivre du rap n’était pas rationnel ». Parmi les intervenants, deux dénotent mais sont parlants, parfois malgré eux, des obstacles que le rap français a dû surmonter. Laurent Bouneau d’abord, directeur des programmes de Skyrock depuis 1989, à qui beaucoup d’artistes ont reproché d’avoir dévoyé et commercialisé le mouvement à outrance. « Bouneau, c’est un peu le Némésis de notre propos. Mais il a joué le jeu en comprenant très vite où on se plaçait, raconte encore Adrien. Ça a pu être chaud avec lui : il file entre les doigts, il a un discours rôdé. Mais il a défendu son bilan et c'est tant mieux, tout n’est pas blanc ou noir. Le problème ce n’est pas Bouneau, le rap s’est aussi dévoyé tout seul. Bouneau est le soldat d’un système. »

Puis vient le témoignage de François Grosdidier, un élu qui, en 2005, faisait signer à près de 200 collègues UMP une pétition alertant la ministre de la Justice sur des chansons rap jugées haineuses. Parmi les artistes ciblés : Lunatic, Monsieur R, Fabe ou Ministère A.M.Ë.R. Face à la caméra pour Saveur Bitume, il réaffirme son engagement et pousse le vice : « Tous ont refusé de voir que l’on préparait le terreau culturel d’une véritable rupture avec notre société, dont le cheminement extrême est celui du djihadisme. » Des propos ahurissants, mais essentiels pour Adrien (qui a aussi « essayé d’avoir Sarkozy ! ») : « Je me dis que le mec n’a toujours rien compris. Comment on peut en arriver à penser ça ? Qu’un sénateur en âme et conscience me dise ça, c’est problématique, c'est nécessaire de le montrer. »

À côté de ça, la série a son petit lot de grands absents (NTM en première ligne, qui n’ont « pas répondu à l’appel, et ce n’est pas faute d’avoir essayé »), mais les dix épisodes dessinent précisément la cartographie d’une époque, et se regardent comme on écouterait un album. Avec une intro, un interlude consacré à la police – plus court que les autres parties, mais plus dense et frénétique, dans lequel s'est glissé au hasard du montage « un policier qui remplit des cartouches de LBD, et un mec en gilet jaune qui dit ‘il faut que ça cesse’… » Et une outro, dans laquelle les artistes posent un regard mitigé sur le rap actuel. « Il y a peut-être une forme de déception, parce qu’ils portaient un projet de société qui ne s’est pas accompli. Mais je pense qu’ils sont tous contents que le rap ait gagné. Comme le dit Youssoupha : ‘on voulait faire la révolution sociale, on a fait la révolution culturelle’. » Et ce n’était pas gagné.

Saveur Bitume est à découvrir sur le site d'Arte, qui célèbre la culture hip-hop avec une série de programmes en ligne (documentaires, films, concerts...) à découvrir ici.

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