qui est tomaso binga, l'artiste féministe qui a inspiré la nouvelle collection dior ?

Artiste féministe de la première heure, l'italienne Tomaso Binga chahute les institutions de l'art depuis les années 1970. Aujourd'hui, elle inspire la mode.

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01 Mars 2019, 4:18pm

Mardi dernier, pour se rendre au pied du podium Dior, il fallait d’abord traverser les élégantes galeries du musée Rodin, peuplées de corps taillés dans le marbre et le bronze par le célèbre sculpteur français. Les invités chantaient des « wow » en chœur, d’autres se bousculaient pour saisir un art-selfie à la volée, près des fesses d’un éphèbe ou au creux d’une silhouette parfaite. À l’entrée de l’immense boîte montée dans le jardin du musée, des photos de nus d’un autre genre accueillaient la foule (et donnaient le la du défilé) : le corps d’une femme qui se tord et s'étire pour former les quatre lettres de la maison de couture – en chair et en os. Une gymnastique qui recouvrait les murs du défilé à l’infini, et composait tout un abécédaire.

La foule découvrait alors le nom de cette artiste peu connue, pourtant actrice majeure de la création féministe dans l’Italie des années 1970 : Tomago Biga. Un patronyme masculin derrière lequel se cache une femme dont l’engagement n’a jamais faibli. C’est de sa gouaille infernale et de sa sagesse contagieuse que s’est inspirée la créatrice romaine Maria Grazia Chiuri pour présenter, cette saison, le nouveau volet de son récit féministe. Chaque collection est, et sera, pour elle l’occasion d’insister sur l’idée selon laquelle le simple fait de s’habiller constitue, en soi, un acte politique. Pour le prouver, la créatrice est également partie puiser dans les manifestes de l’écrivaine féministe américaine Robin Morgan, elle aussi présente à Paris, dont les titres étaient inscrits à même des t-shirts (Sisterhood is Powerful, Sisterhood is global et Sisterhood Forever).

Le défilé à peine terminé, des dizaines d'invités se sont précipités en coulisses pour rencontrer cet épatant trio de femmes et saisir quelques étincelles de leur fusion. Tranquillement installée sur une chaise, entourée d'une ribambelle de journalistes imperturbables, Tomaso Binga prêchait dans un italien presto. Assis près d'elle, nous avons discuté de mode engagée, d’art et de langage.

Pouvez-vous me parler de la première fois où vous avez rencontré Maria Grazia ?

Je l’ai rencontrée il y a peu. Elle s’intéressait beaucoup à mon travail. Elle est venue voir mes travaux chez moi, et s’est surtout intéressée à mes premières œuvres des années 1970, en polystyrène, un matériau presque futuriste à l’époque. Je m’amusais à y insérer des images de pub, des silhouettes, pour évoquer la condition réservée aux femmes dans cette industrie. Je les prenais de la publicité, les mettais dans un nouveau contenant, et leur donnais ainsi une nouvelle signification.

Qu’est ce qui vous lie, vous et Maria Grazia ?

On se connaît, on est amies. Et j’espère que ce lien va se renforcer avec ce filon de la mode. Je ne peux pas dire que je suis la mode assidûment, mais j’ai remarqué dans ce défilé des éléments que j’ai toujours utilisés, et qui dépassent les domaines. Par exemple, superposer un vêtement militaire et une robe tout en transparence, le contraste est fort, éloquent. Il parle de lui-même. J’aime moi-même jouer des contrastes lorsque je m'habille. Vous voyez cette robe très colorée que je porte ? Je l’ai associée à un tout petit chapeau, un tour de malice. Je voulais porter un chapeau avec une voilette pour en rajouter une couche et puis je ne l’ai pas fait. Mais quand je vois que les mannequins et les invitées ont toutes des chapeaux à voilette, je me dis que c’est finalement moi qui vais me mettre à copier Maria Grazia !

Dans le communiqué mis à disposition des invités, il est écrit que le simple fait de choisir ses vêtements est un acte politique en soi. Êtes-vous d’accord ?

Bien sûr qu’il y a une dimension politique. En 1989, j’ai fait une performance dans laquelle je portais une très longue robe, une sorte de soutane. Je montais sur un escalier, un chapeau de prêtre sur la tête, tout en récitant un poème. Je finissais par m’adresser directement aux personnes présentes, en leur donnant des ordres. Je leur disais de s’agenouiller, je leur demandais quels étaient leurs péchés – sur un mode ironique, bien entendu. À la fin, je ne donnais l’absolution qu’en échange d’un jeton. C’est le vêtement que je portais qui m’octroyait ce pouvoir. Rien d’autre.

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Pourquoi avez-vous choisi de travailler sous un pseudonyme masculin ?

J’ai choisi ce pseudonyme pour faire preuve d’ironie envers ce monde d’homme, mais aussi un peu pour lutter contre lui. Quand j’ai commencé à créer, les œuvres des femmes étaient peu exposées, surtout dans le cadre d'expositions collectives. N’oublions pas que c’est encore le cas aujourd’hui, même si les choses évoluent, les femmes restent rarement représentées dans les expositions collectives – quelque chose comme 10% peut-être. En 1978, lors de la Biennale de Venise, les féministes ont donc pris position et se sont révoltées car aucune femme, pas une seule, n’avait été sélectionnée ou exposée. Mirella di Bollo, une artiste et critique d’art, a donc organisé une sorte de contre-exposition de femmes. Tout s’est organisé en dernière minute, et même si nous n’avons pas pu faire partie du catalogue général de la Biennale, les femmes s’étaient immiscées. On a créé notre propre petit catalogue à part. Après cette exposition, que s’est-il passé ? Eh bien rien du tout. Quarante ans ont passé, et ce n’est que maintenant que l’on commence à réfléchir à la place de la femme dans les expositions collectives. Depuis cinq ans, le monde redécouvre les œuvres des artistes féministes des années 1970. C’est même devenu une mode pour certaines personnes.

Comment est née cette idée d’abécédaire pour Maria Grazia Chiuri ?

À l’époque où j'ai commencé à m'intéresser à ce format, le corps de la femme était seulement utilisé pour des affiches publicitaires, vendre une voiture, ou dans d’autres situations plus scabreuses. J’ai toujours travaillé avec les abécédaires et l’alphabet, j’ai donc voulu le réécrire avec le corps de la femme. À la même période, j’ai rencontré une photographe, Vita Monceles, dont le principal intérêt artistique tournait autour du corps et de la désacralisation de la religion. Elle n’est plus en vie aujourd’hui, mais elle est très importante pour moi : si je ne l’avais pas rencontrée, je n’aurais pas fait ce travail. L’abécédaire présenté ici est le premier que j’aie réalisé. Le second s’intitule Mater. La mater, c’est la mère, la mère de Dieu. J’ai fait voyager cette œuvre partout en Italie et étonnamment, les gens ont été réceptifs. Mis à part à Padoue, où il nous a été demandé d’enlever les photos.

On parle d’abécédaire, mais aussi de langage. La mode peut-elle être un langage de l’émancipation, du renversement du pouvoir ?

Oui, la mode peut faire de la politique, c’est certain. Mais ce qui est tout aussi certain, c’est que la mode doit trouver des canaux différents, afin de ne pas se réduire au business. Elle doit se donner pour mission de s’adresser aux gens, elle doit prendre la parole car toutes ces grandes maisons ont la capacité de faire bouger les lignes, de transformer les choses. Ce n’est pas anodin. Au début du XIXème siècle, Rome comprenait un certain nombre de petites maisons de couture suisses. La vie des travailleurs s’organisait autour de ces maisons de textile, ils formaient une famille, un collectif. Un véritable village s’était créé autour de cette industrie. Au-delà d’être une simple organisation sociale, il s’agissait également d’un groupement politique. Je trouve que c’est un exemple parfait, et je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas faire ça aujourd’hui. Je pense qu’il serait intéressant d’y penser.

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