De gauche à droite : Moschino, Versace, Louis Vuitton. Photos : Mitchell Sam 

que révèle l'obsession de la mode pour le harnais ?

Sorti des tréfonds de la sexualité gay, le harnais est de tous les tapis rouges et s’annonce comme l’accessoire ultime de ce printemps. Mais pourquoi tant de douleur ?

par Patrick Thévenin
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05 Mars 2019, 9:33am

De gauche à droite : Moschino, Versace, Louis Vuitton. Photos : Mitchell Sam 

Tout a commencé le 4 mars 2018. Sur le tapis rouge de la 90 ème cérémonie des Oscars, Adam Rippon - médaillé olympique de patinage et ouvertement gay – gagnait haut la main la palme du meilleur look de la soirée avec un tuxedo Moschino noir et blanc rehaussé d’un harnais en cuir et anneau d’acier, de ceux qu’on trouve dans n’importe quel sex-shop gay ou au fin fond d’une darkroom. Un accessoire culte de la culture BDSM, clin d’œil provocateur qui fut certainement l'élément le plus excitant de cette morne cérémonie des Oscars.

On pensait qu'une fois la cérémonie finie, le harnais retournerait au placard ou bien au fin fond d’un donjon SM, mais c’était sans compter sur la capacité de réaction de la mode. Depuis les Oscars, la mode s'est emballée à vitesse grand V et les derniers photo call ont été le lieu de déballages et de variations plus ou moins hasardeuses du harnais. Aux Golden Globes, le jeune Timothée Chalamet, propulsée icône gay, bien qu’hétérosexuel, depuis Call Me By Your Name, portait un harnais Vuitton rehaussé de joailleries Cartier. Chad Wick Boseman et Michael B Jordan, têtes d’affiche de Black Panther, se sont affichés en toute décontraction avec la même pièce Vuitton mais dans des coloris différents, blanc pour le premier, délicieusement fleuri de rose et de pourpre pour le second, sans avoir réellement conscience des connotations liées à l’accessoire. C'est du moins ce que l'on espère.

Accessoire phare associé à la culture sado-maso, le harnais charrie une longue histoire. Son origine remonte au Moyen-Âge où il est utilisé principalement par les hommes pour tirer de lourdes charges. Récupéré dans les années 1970 par le milieu SM et la libération sexuelle gay, le harnais classique - en cuir clouté, doté d'un anneau central en acier - symbolise une certaine idée de la masculinité. En mettant en avant le torse, en découpant des corps soigneusement sculptés par la pratique du body-building en pleine expansion, en surlignant les tétons, le harnais apporte une touche brute et kinky, animale et agressive, à celui qui le porte. Même si - et c’est l'un de ses grands atouts - il est aussi bien porté par des gays actifs que par des passifs. À l’époque, le harnais s’impose comme l'un des must have de la culture homo au même titre que le jock-strap, le poppers, le t-shirt moulant ou le bandana.

On en croise à la pelle sur les bibendums de Tom Of Finland, dans le clip « Relax » de Frankie Goes To Hollywood, dans les tréfonds du Mineshaft, le sex-club le plus réputé de New York de l’époque, c’est un must-have et le photographe Robert Mapplethorpe, habitué des lieux, le sublime comme jamais. Dans les années 1990, certaines lesbiennes, qui cultivent l'attitude butch comme une seconde nature, l’adoptent aussi, à l'instar du slip pour homme Calvin Klein ou du débardeur blanc, qu’elles empruntent aux homos, pour en faire un marqueur identitaire et subversif. Le harnais est l’accessoire sulfureux qui opère dans les recoins les plus obscurs de la sexualité. Dans ces conditions, rien d'étonnant à ce que la mode s’en soit rapidement emparée, en forme de clin d’œil, de Vivienne Westwood - qui, en bonne punk, ne s’est jamais gênée pour puiser dans le vestiaire homo - jusqu’à Alexander Wang, Alexander McQueen, Helmut Lang ou même Versace qui lui a quasiment dédié une collection… féminine en 1992. Aujourd’hui, le harnais est partout, revisité bien sûr. Virgil Abloh - qui aime jouer des codes gays - en propose deux versions pour sa première collection Vuitton printemps 2019. Un bleu et blanc, entre le plastron, le holster et le gilet anti-pickpockets, assorti d’une poche pour y glisser sa CB ou son téléphone pour la modique somme de 2530 euros.

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Versace FW19, photo : Mitchell Sam


Pour le site de vente en ligne Mr Porter, Alexander McQueen en a imaginé un plus discret, Craig Green a décliné le harnais en motif sur ses chemises, tandis que Alyx, marque montante, propose des sacs à porter devant et non pas dans le dos, voire des sangles d’un classicisme à toute épreuve. Cerise sur le harnais, le très sérieux Kim Jones a imaginé pour Dior des sortes d’accessoires multi-poches entre l’accessoire bondage et la ceinture de sécurité ou d’explosifs ! Pour la journaliste Alice Pfeiffer, cette tendance est à rapprocher de la redéfinition des codes de la masculinité, particulièrement présente dans la mode. « C’est un mouvement à mettre en rapport avec la redéfinition de la masculinité et de ses codes, qu’on observe à fond dans la pop culture, soit détourner des pièces qui ont un rapport fort à la masculinité, pour leur enlever leur charge dominante et donc toxique. C’est un processus qui n’est pas sans rappeler le slogan de l’artiste américaine Barbara Kruger : « Your body is a battleground. » Au-delà de sa charge anti-patriarcale, l'incursion du harnais dans le champ de la mode témoigne aussi de l'habitude du capitalisme à s'approprier les emblèmes de cultures marginalisées. Et à les vider de toute connotation politique pour en faire, peu à peu, les symboles d'une nouvelle norme marketing.

Désormais disponible sur n’importe quel sex-shop en ligne, le harnais se décline en de multiples gammes, en cuir comme en lycra ou en plastique, à trois ou quatre branches, dans une gamme de couleurs à faire pâlir l’arc-en-ciel, en versions plus ou moins discrètes et entravantes. Remis au goût du jour par la jeune génération gay, des afters de Berlin aux warehouses parisiennes, des partouzes chemsex aux rassemblements sexe comme la Folsom, la tradition du harnais est toujours vivace - même si l’objet a perdu en chemin une partie de sa signification sado-maso et homo pour devenir un accessoire fashion peu porté à même la peau, mais plutôt par dessus un t-shirt, une chemise ou un sweat. Comme si sa dimension hard, sexuelle et machiste se diluait progressivement dans la nouvelle fluidité de genre actuelle. Et ce, même si l’objet reste toujours auréolé de tabous, comme l'a confirmé Timothée Chalamet qui, interrogé en janvier dernier par Ellen de Generes s'est habilement défaussé tout en riant jaune « mais non chez Vuitton, ils m’ont dit que c’était un sorte de bavette ! »

Dans ces conditions, difficile de distinguer le vrai du faux : le retour du harnais, revisité ou pas, signifie-t-il un jeu avec les codes gays ? S’inscrit-il dans un discours de visibilité et d’affirmation ? Ou signe-t-il une provocation à peu de frais comme la mode nous y a habituée ? À une période où le très sérieux quotidien The Guardian s’inquiète de la disparition progressive de la culture BDSM gay et où, récemment, le militant gay et russe Bulat Barantaev, candidat à la mairie de Novossibirsk et fervent anti-Poutine, s’affiche vêtu d’un harnais pour la provocation du symbole, certains se sont émus de cette « appropriation » hétérosexuelle. Et il y a de quoi : en évacuant son lien à l'histoire gay, le harnais a fini par se transformer en une énième banane de luxe.

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