le plus beau film de l'été s'appelle « l'île au trésor »

Ode à l'enfance éternelle et aux pouvoirs de l'imagination, le documentaire « L'île au trésor » raconte des bribes de vie autour de la base de loisirs de Cergy-Pontoise. i-D a rencontré Guillaume Brac, le réalisateur à l'origine de ce film merveilleux.

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juil. 4 2018, 10:48am

Creusés par la force de l’imaginaire, riches de trésors enfouis et quadrillés par des règles qu’on s’invente, certains terrains de jeux n’existent qu’en rêve. D’autres sont pourtant bien réels, indiqués depuis la route par de grands panneaux ou marqués d'un point rouge sur une carte IGN. Ancienne sablière reconvertie en lieu de baignade, l’île de loisirs de Cergy-Pontoise appartient à ceux-là. Chaque été, cette île-monde en pleine banlieue parisienne accueille des milliers de personnes. Certains y viennent pour pique-niquer en famille et emportent leurs raquettes, d'autres s'y rendent en bande pour échapper à la surveillance de leurs parents. D'autres encore y viennent à deux, profitant de la caresse du soleil pour affûter leurs techniques de drague. Mais l’utopie a ses limites : des grillages encadrent la zone de baignade et pour pouvoir y tremper les pieds, chacun doit s'acquitter d'une entrée. Pour son documentaire intitulé L'île au trésor, Guillaume Brac a passé un été entier dans ce lieu de tous les possibles. Dans un kaléidoscope de couleurs, il a mis bout à bout les moments de vie de ceux qui passent sur cet îlot de terre et d'eau- le temps de quelques semaines ou d'une journée. Le résultat émerveille de poésie : en autorisant la caméra à aller au plus près d'eux-mêmes, adolescents, adultes et enfants dressent la topographie d'un lieu façonné par leurs projections. Royaume de l'imaginaire, lieu de travail ou simple sas de décompression, cette île au trésor révèle une mixité sociale bouillonnante, où la rencontre n'a jamais semblé aussi proche - et possible. À travers la beauté des soleils couchants, Guillaume Brac saisit aussi le vertige de l'adolescence, ce point de bascule où le réchauffement de l'été accompagne la naissance du désir - et où l'on voudrait tout simplement pouvoir arrêter le temps.

Le film s’articule autour de la base de loisirs de Cergy-Pontoise. Quel est ton lien à ce lieu ?

Enfant, j’habitais Saint-Germain-en-Laye, une ville beaucoup plus coquette, plus protégée que Cergy-Pontoise. Mes parents m’emmenaient souvent là le dimanche avec mes frères et sœurs. Contrairement aux personnages du film, j’y venais donc accompagné, ce qui fait que je n’étais pas ce gamin libre de vadrouiller et de faire des conneries. C’était d’ailleurs rarement pendant la pleine saison. La foule devait faire un peu peur à mes parents et il se trouve qu’à la différence de la plupart des enfants du film, j’avais la chance de partir régulièrement en vacances.

Quel souvenir ce lieu t’avait-il laissé ?
J’y ai des souvenirs assez marquants, dont un grand bateau de pirates à échelle réelle qu’on pouvait escalader et qui a disparu. C’est en relisant L’île au trésor que j’ai réalisé qu’il y avait quelque chose de l’ordre de cette douce piraterie. Ma redécouverte du lieu s’est faite en deux temps : je l’ai d’abord revu dans le film d’Eric Rohmer L’ami de mon amie. Tous mes souvenirs sont remontés, c’était d’autant plus fort que Rohmer est un cinéaste très important pour moi. C’est très émouvant de voir un lieu qu’on connaît représenté au cinéma. Tout à coup, on s’y sent inclus. Comme j’étais en train de devenir réalisateur, ça m’a donné une espèce de légitimité. Je me suis dit, « tiens, ma vie s’est déjà aventurée sur le terrain du cinéma », j’ai eu le sentiment que les territoires se recoupaient. Je suis allé le revoir. Je ne savais pas encore que j’allais en faire un film même si lorsqu’on est réalisateur, revenir sur ce genre de lieu n’est jamais complètement innocent. J’en ai eu une perception très différente, il avait évidemment beaucoup changé.

Enfant, avais-tu ressenti la mixité sociale de cet endroit ?
Plus ou moins consciemment, je devais le sentir. Je me suis souvent demandé pourquoi je me souvenais aussi précisément de cet endroit et pas d’autres dans lesquels j’allais pourtant plus souvent. Je sentais que cet endroit était différent de mon petit horizon de vie d’enfant. Cette mixité sociale assez incroyable et très précieuse, je m’en suis aperçu quand j’y suis retourné adulte : j’avais l’impression d’être dans une espèce d’île-monde, avec quelque chose d’un peu utopique – même si le lieu n’échappe pas aux contradictions. Ça m’intéressait de faire un film sur la banlieue, sans la banlieue - en tout cas sans les stigmates de la banlieue. C’est un lieu un peu à part et pourtant on sent une vraie tension avec ce qui s’y passe à l’extérieur.

Pourquoi était-ce important de tirer ces populations de banlieue de leur milieu d'assignation ?
Je voulais essayer de trouver une forme d’égalité, ramener à ce qu’on a en commun, à ce qui nous ressemble chez l’autre plutôt qu'à ce qui nous éloigne de lui. Ça m’a fait du bien de me rendre compte que face à l’été, à l’enfance, à la séduction, au besoin de liberté et de transgression, il y a un véritable dénominateur commun. Certaines personnes viennent de très loin et ont vécu des choses très dures, mais on retrouve chez elles cette joie et cette nécessité à passer ce moment au soleil. C’est quelque chose de très réconfortant à voir chez l’être humain : le lieu fonctionne comme un refuge où l’on peut reprendre son souffle avant de revenir à la brutalité de la vie. À un moment, on voit des petites filles d’origine philippine jouer et rire sans s’arrêter. Le spectateur ne peut pas le savoir précisément, mais je savais que leurs parents étaient tous hommes et femmes de ménage pour des familles des beaux quartiers parisiens, vivant dans des espaces extrêmement restreints. Là, c’est une bulle, un moment rare où il y a de l’espace, une liberté. C’est ce qui me rend certaines scènes très émouvantes.

Le film s’appelle L’île au trésor. Comment ce parallèle avec le roman de Stevenson s’est-il imposé ?
J’aimais cette idée de trésor : j’ai l’impression que ce lieu contient un trésor intime que chacun vient chercher. C’est pour cette raison que j’ai laissé trésor au singulier : certains viennent y chercher des souvenirs de jeunesse, d’autres un terrain de drague, un lieu d’aventure, de transgression enfantine ou un endroit de repos qui permet d’oublier le quotidien. Pendant le montage, je me suis rendu compte que beaucoup de personnages étaient liés par la question du rapport à la liberté, à la règle, à ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas. C’est un lieu qui permet le plaisir de la rébellion. Pour moi, c’était aussi un royaume de l’enfance, de l’imaginaire, avec plein d’histoires qui émanaient de ce territoire. D’un côté, il y a les familles d’étrangers à qui ce lieu rappelle quelque chose de leur pays d’origine. Il devient le réceptacle de souvenirs, de lieux, de fantasmes. De l’autre, il y a les enfants à qui il inspire une tout autre histoire. C’est très frappant avec les deux frères de la fin du film ou la bande de gamins qui traversent à la nage comme s’il s’agissait d’un fleuve : ils pourraient être des aventuriers dans la savane alors que le lieu est domestiqué. Ce titre a fini par s’imposer parce qu’il permettait aussi de réveiller l’imaginaire du spectateur.

Le lieu ne fonctionne pas sans règles. Pourtant, même ceux qui les exercent le font avec une forme de douceur, d’empathie pour les enfants qu’ils ont été.
Je voulais montrer ce rapport-là à l’autorité et au travail. Il y avait aussi des employés très zélés, qui ne voulaient justement pas être filmés mais ceux qui me touchaient avaient une part d’enfance très présente en eux. La plupart ont grandi dans les environs, ils sont venus enfants et ont fait exactement les mêmes conneries que celles qu’ils sont supposés réprimander. Ils mettent un tee-shirt orange et changent de côté, ce qui laisse quelque chose de très poreux circuler entre eux et les enfants. C’est un endroit où tout le monde joue au gendarme et au voleur, au chat et à la souris, dans tous les sens du terme.

La proximité de la caméra avec les personnages est très déroutante. Comment as-tu procédé ?
Je ne voulais surtout pas être dans une mise en scène caméra à l’épaule, le but n’était pas de réaliser une enquête « au cœur des vacances ». Je voulais que le cadre raconte quelque chose, que les corps s’y inscrivent et pour ça, il fallait prendre le temps du regard. Quelque chose s’est trouvé au fur et à mesure. Au tout début, je n’osais pas trop intervenir et à vrai dire, il ne se passait pas grand-chose d’intéressant. Je crois que ma place n’était pas suffisamment claire par rapport à ce que je filmais. Plus ça allait, plus je me suis rendu compte que – paradoxalement – les situations pouvaient être plus vraies, plus justes , plus touchantes dès lors que j’intervenais un peu pour les mettre en scène. Mais attention, il n’a jamais été question d’écrire la situation ou d’imposer une réplique.

Les scènes de drague sont particulièrement impressionnantes à cet égard. Comment les as-tu abordées ?
J’ai passé énormément de temps à observer ce qui se passait pour réaliser ce film. Je n’ai jamais demandé à ces garçons d’aller draguer mais je les ai vus en train d’aborder des filles, se prendre des vents et s’en aller. À un moment, je suis allé les voir et je leur ai demandé « est-ce que vous avez envie d’aller parler à d’autres filles ? » Ils m’ont montré des filles qu’ils trouvaient jolies. Je leur ai demandé si elles voulaient bien que ces garçons viennent leur parler et qu’on filme la scène : c’est la part de mise en scène. Ce serait devenu de la télé réalité absurde si j’avais dit aux garçons : « allez, je vous filme, allons-y ! ». Je crois que ça aurait été extrêmement désagréable pour tout le monde. Là, tous se disent qu’il s’agit d’un jeu, mais finalement, c’est leur naturel qui revient au galop.

Les rapports entre les filles et les garçons sont très marqués par la performance de leur genre : ce sont les garçons qui draguent et les filles qui tentent, plus ou moins patiemment, de les éconduire.
Ce n’est pas ma vision du monde mais c’est à l'image de ce que j'ai trouvé ! Il est vrai qu'à ces âges-là, j'ai vu peu de mixité. Les garçons étaient plutôt en bandes, les filles beaucoup plus rarement, elles étaient généralement deux copines. C'est vrai que les garçons draguent comme des garçons, que les filles sont très filles. Il y a un truc peut-être pas très moderne. À la fois, je pense que la société a beau évoluer, il a quand même des permanences, et des choses qui, qu'on le veuille ou non, ne changent pas tant que ça. Peut-être que la présence de la caméra rend les filles un peu plus patientes et les garçons un peu plus hardis, comme si elle les autorisait à tenter et à surenchérir. Mais dans le fond, le rapport auquel on assiste me semble assez juste par rapport à la réalité. Peut-être que les filles les auraient rembarrés un peu plus vite, que les garçons se seraient découragés plus facilement mais au fond, le film s’en amuse aussi beaucoup.

On est jamais exactement le même lorsqu'on sait qu'on est filmé. Qu'est-ce qui se modifie lorsqu'on se retrouve face à une caméra ?
La manière qu'on a de jouer raconte quelque chose de ce qu'on est. C'est pour ça que je trouve que ça ne fausse pas tant les choses que ça. Il y a quelque chose de paradoxal : la caméra peut donner envie de se cacher et en même temps elle peut aussi pousser à se livrer, rendre plus sincère. Avec les enfants, on a parfois l'impression que la caméra devient invisible. Je joue bien sûr avec plusieurs registres de mise en scène et plusieurs registres documentaires. À certains moments, une complicité évidente se crée avec les protagonistes. À d'autres, la caméra est là, elle n’est pas cachée mais présente suffisamment longtemps s'intégrer au paysage et permettre d’attraper un petit moment tout simple, un éclat de vie.

Parmi les protagonistes les plus marquants du film, il y a Jeremy, beau gosse solaire moniteur de pédalo, qui semble incarner à lui seul tout un pan du récit. Comment s’est-il imposé ?
Ce beau mec blond avec ce corps incroyable, ce sourire éclatant est d'une coolitude qui a de quoi être exaspérante. Les premières fois où je l'ai rencontré, je me suis dit : « ce type est pas possible, c'est une blague ! » Et en fait, plus je l’ai fréquenté, plus je me suis rendu compte que sa générosité dans le rapport à l'autre et au présent en faisait bien plus que le beau gosse de service. Jeremy incarne presque à lui seul la beauté de l'été, de la jeunesse, la joie de vivre. C'est une figure essentielle du film. Il a beau être à sa manière, un séducteur, on ne sent jamais un regard libidineux sur le corps des filles. Il est au-dessus de ça et ce sont les filles qui sont fascinées par lui, éblouies par sa beauté. Récemment, alors que je lui disais qu'il devrait prendre des gamins en stage pour leur transmettre cet appétit de vie, il m'a dit que ce film lui permettrait de garder une trace de ces souvenirs, de sa jeunesse, qu'il le montrerait à ses enfants et à ses petits enfants. J’ai trouvé ça beau parce que ça résume beaucoup de choses de ce que le cinéma représente pour moi : il permet de garder de trace d'un moment de ma propre vie, de la vie de ceux que je filme et de l'époque aussi. Cette scène du pylône et de la pyramide, c'est une façon d’emmener le film, de m’emmener moi, ces jeunes filles et le spectateur dans son territoire secret, de faire partager du mieux possible son île au trésor à lui. Au montage, on avait l'impression que ce moment du saut incarnait le souvenir parfait d'une journée d'été, de sa quintessence. Soit elle nous replonge dans des souvenirs équivalents, soit dans la mélancolie - on peut se dire qu'on n'a jamais vécu de moment aussi parfait.

Le film d’été est un genre à part entière, tout particulièrement dans le cinéma français. Qu’est ce qui fait de l'été une saison si inspirante ?
L'été - et plus généralement les vacances - est une parenthèse, une forme d'échappée, où il devient possible de saisir les personnages (même lorsqu’il s’agit de fiction) à un moment où ils sont plus disponibles émotionnellement, libérés de certaines contraintes du quotidien et des attentes sociales. C’est un moment qui ouvre plus de possibles, plus de rencontres entre des gens différents et des mondes qui ne se ressemblent pas. Je n'aime pas aborder les questions politiques et sociales de manière frontale, je préfère y aller de biais. On sent bien que les gens qui fréquentent ce lieu ont une vie en dehors, qu'ils exercent des métiers peu valorisants ou faciles. Et pour autant, il est possible d’aborder ça de manière plus légère. Je pense qu'il y a une sorte de dénominateur commun qui est plus facile à attraper dans cette période de vacances, au sens non pas de vide mais de suspension. Au-delà de ça, il y a le plaisir de filmer les corps en extérieur, d'avoir des journées beaucoup plus longues. J'adore filmer, même en fiction, des comédiens sur une plage entourés de vacanciers. L'été se prête plus au documentaire pur et à la part documentaire d'un film de fiction. L'été rassemble sans doute plus que l'hiver, au-delà du fait que les vacances aux sports d'hiver autorisent peu de mixité sociale : l'hiver, les gens ont plus tendance à se calfeutrer chez eux alors que l'été les gens sortent.

Ton prochain film Contes de juillet se concentre aussi sur de jeunes personnages. Qu'est-ce qui te plaît dans le fait de porter la jeunesse à l'écran ?
Ce qui me touche autour de 20 ans, c'est que c'est un moment de pleine construction des êtres où tout n'est pas encore totalement déterminé. Il y a encore plusieurs chemins, plusieurs vies possibles. Ce sont des moments de bascule. On découvre le monde du travail, un rapport un peu plus grave et adulte au sentiment amoureux, on comprend quelle place la société nous assigne et éventuellement comment il est possible d’y échapper. Et en même temps, on est encore rattaché à une forme d'enfance, d'innocence. Je suis très attaché à cette idée de pureté, qui fait que l’on peut faire le mal mais qu’on n’en a pas conscience : il n’y a jamais de perversité ni de méchanceté. En tant que réalisateur, j'ai du plaisir à filmer des acteurs qui ont une espèce de virginité et de fraîcheur dans leur rapport au cinéma. C'est ce qu'il y avait de plus émouvant dans Contes de juillet : me dire que je filmais ces visages pour la première fois, qu'ils découvraient le cinéma avec moi. Ce sont des moments qui me ramènent à une certaine innocence.