Stella McCartney AW 18, photography Mitchell Sams.

la mode durable ne devrait pas être réservée aux riches

Quand certains n'ont accès qu'à la « fast fashion » comment l'industrie de la mode peut-elle participer à un monde plus respectueux de l'environnement ?

par Annie Lord
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23 Septembre 2019, 10:31am

Stella McCartney AW 18, photography Mitchell Sams.

La mode durable ne devrait pas être réservée aux gens riches. Mais, dans l’état actuel des choses, tout ce que le consommateur moyen peut s’offrir, c’est de la « fast fashion » – une industrie dont on connaît depuis longtemps l’énormité des coûts humains et naturels. Les personnes qui fabriquent les vêtements que nous portons travaillent dans des conditions désastreuses, ne comptent pas leurs heures, sont payés une misère et sont parfois obligés à effectuer de très longs trajets pour rejoindre leur lieu de travail. Ces usines sont souvent très dangereuses – l’effondrement du Rana Plaza au Bangladesh, en 2013, en atteste. Pour rappel, 1134 travailleurs en sont morts.

Notre culture, qui entretient un cycle de tendances éphémères, laisse derrière elle une vaste quantité de vêtements rapidement démodés et « obsolètes ». Rien qu'aux États-Unis, une moyenne de 36 kilos de vêtements par habitant sont jetés chaque année. Un chiffre qui a doublé en 20 ans. Et les retours gratuits ? La majorité finit dans une décharge et n'est jamais remise en rayon.

Une grande partie des pièces issues de cette mode éphémère est faite en polyester, une matière qui produit des microfibres très nocives, qui s’échappent dans l’eau quand on la lave. Quand ils sont coulés dans l’océan, ces polluants sont avalés par des planctons et crustacés, qui sont eux-mêmes consommés par des humains, posant un sérieux problème de santé. D’autre part, les produits chimiques hautement toxiques utilisés dans l’agriculture, pour faire pousser le coton, ont causé des tumeurs aux fermiers qui les cultivent, et des défauts de naissance à leurs enfants.

Pour faire simple : cette mode éphémère est mauvaise. Mais le luxe est-il différent ? Et prenons-nous en compte que le prêt-à-porter « mainstream » est la seule option financièrement valable pour une écrasante majorité de personnes ?

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Photo via Wikimedia Commons.

La plupart des marques éthiques sont hors de prix. Stella McCartney est communément considérée comme la tête de proue de la mode durable. Et s’il faut applaudir son intégration du nylon recyclé et son utilisation de la viscose écologique et protectrice des forêts, ses vêtements, au vu de leurs prix, ne sont clairement pas destinés au consommateur moyen. Même les marques durables qui tentent d’être abordables restent généralement bien au-dessus du budget de la majeure partie de la population. Le label The Reformation, basé à LA, s’attache à exercer une pratique éthique de son business : en échange des émissions qu’ils génèrent et de l’eau qu’ils polluent, ils s’engagent à planter des forêts pour capturer du CO2 dans l’air naturellement, à investir dans des solutions d’eau propre et de réduction des gaz à effet de serre. La marque Birdsong, quant à elle, fait produire ses vêtements en Angleterre par des femmes payées à un salaire décent. Problème : les robes proposées par The Reformation coûtent à peu près 200$ et les pantalons Birdsong autour de 125£. Des investissements qui ne sont pas à la portée de tous.

Selon l’expert financier Pete Dunn, nous dépensons en moyenne 5% de notre salaire en vêtements. Donc si vous dépensez 25 000€ par an, vous en dépenserez 1250 durant l’année en vêtements. Ou, si vous êtes payés 1600€ par mois, 80€ partiront en moyenne dans des fringues tous les 30 jours. Pour beaucoup d’entre nous, ces échelles empêchent définitivement de choisir de s’habiller avec des marques durables.

Et il est facile de dire aux gens d’aller trouver des vêtements d’occasion, en fripes ou sur Vinted, mais quand on sait que 18% des vêtements sont jetés parce que trop usés et 26% parce que « démodés », que peut-on bien s’attendre à trouver d’intéressant dans les locaux des œuvres de charité ? Sans compter que chiner est une activité plutôt chronophage.

Les PDG de chaînes de prêt-à-porter encaissent des milliards en une année – de l’argent qui pourrait être utilisé pour créer des vêtements durables et financièrement accessibles. En 2017, Philip Green, le Président de la compagnie propriétaire de Topshop et d’une poignée d’autres enseignes comparables, comptait une fortune estimée à 3,8 milliards de livres. Arthur Peck, le CEO de GAP Inc., gagnait 15,6 millions de dollars sur cette seule et même année. Si seulement 10% de cet argent était utilisé pour payer correctement les ouvriers et investir dans des matériaux sains pour la planète, l’industrie aurait un tout autre visage.

Il apparaît clair que ce mode de consommation est néfaste, mais certains semblent oublier que le luxe cause des dégâts environnementaux similaires. « L'industrie de la mode cultive le mythe selon lequel le prêt-à-porter ‘basique’ est le seul responsable de la situation, rappelle Orsola de Castro, cofondateur et directeur créatif de Fashion Revolution. Le marché du luxe, ses bijoux, son cashmere, son cuir, est tout aussi néfaste. Les pièces de designers sont peut-être plus chères, mais elles ne payent pas mieux les ouvriers à la chaîne qui en sont à la source. Toute l’industrie doit être questionnée, pas seulement la fast-fashion. »

Même si nous avions les moyens de dépenser plus d’argent pour nos vêtements, ça n’en réduirait pas pour autant les dégâts causés à la planète. Des produits chimiques toxiques sont utilisés par des maisons de luxe pour miner de l’or ou du diamant – des pratiques qui contribuent à l’érosion du sol, au Sierra Leone, notamment. Ce processus supprime les nutriments des couches supérieures du sol, et les rend impossibles à cultiver et plus exposés aux inondations et à la déforestation. Les chèvres d’où vient le cashmere ont brouté les pâturages chinois jusqu’à n’en laisser que des plaines désertiques, causant des tempêtes de sable jamais vues et générant une vague de pollution suffisamment forte pour atteindre les États-Unis.

En termes de transparence – des salaires au gaspillage – les enseignes de prêt-à-porter sont bien plus « performantes » que les labels de designers : « Si vous vous référez à l’index de transparence de Fashion Revolution, le prêt-à-porter est bien au-delà du luxe. H&M, GAP et ASOS sont à 50% transparents. Ce n’est évidemment pas assez, mais c’est un bon début. Ça permet, petit à petit, de responsabiliser les marques sur leur chaîne de production, » explique Orsola.

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Image via ASOS Instagram.

Le progrès du prêt-à-porter est lent, mais les pratiques « écoresponsables » sont de plus en plus répandues. De nombreuses grosses enseignes, comme ASOS, privilégient par exemple la circularité. Ce mode de production minimise le gaspillage et la régénération de vieux produits pour s’assurer que les vêtements sont portés pendant toute une vie. H&M et GAP ont également installé de larges poubelles à vêtements dans leurs boutiques, pour faciliter le recyclage des vieilles pièces. Mais les limites sont là : il faudrait 12 ans à H&M pour recycler 1000 tonnes de vêtements – ce qui correspond à peu près au volume que l’enseigne produit en 48 heures. Mais il faut reconnaitre que ces dispositifs sont souvent mis en oeuvre pour faire écran de fumée, et dissimuler une production générale dévastatrice.

Nous sommes encore à 1000 lieues d’une mode 100% écoresponsable. Les PDG et designers doivent s’assurer qu’ils créent des vêtements sur la durée, autant dans le style que dans les matières, et qui ne se désintègrent pas après quelques lavages et quelques mois portés. Les gens qui fabriquent nos habits doivent comprendre que le gaspillage est un défaut de design. Un qui est payé par les moins riches. Et la planète ne peut plus se le permettre.

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