Nicki Minaj, Queen 

nicki minaj, une reine en sursis

Après quatre ans d'attente, son album « Queen » est enfin sorti. Il réaffirme sa dominance, mais sa place au sommet n'a jamais été aussi précaire.

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août 14 2018, 10:08am

Nicki Minaj, Queen 

Avant l’annonce officielle de son quatrième album, Queen, Nicki Minaj nous avait « teasé » sa sortie pendant deux bonnes années. Dans une interview en 2017, elle affirmait qu’il serait « un milliard de fois plus épique » que le précédent, The Pinkprint, sorti en 2014. Mais malgré l'attitude crâneuse qu’on lui connaît, elle se confiait aussi sur l’aspect incertain de la progression de l’album. Un mois plus tard, dans T Magazine, elle racontait comment « tout dans ma vie est en train de se réaliser. Je comprends vraiment qui est Nicki Minaj avec cet album, et j’adore cette fille. »

Près d’un an plus tard, Queen est finalement sorti, et l’on peut désormais débattre de si oui ou non, elle a enfin compris « qui est vraiment Nicki Minaj. » Si l’album présente certainement sa plus belle cohésion sonore depuis Pink Friday, le niveau de qualité fait du va-et-vient, alternant entre des perles musicales qui feront date et certains morceaux semblants n’être là que pour remplir une tracklist trop longue. Avec Queen, on a trouvé la musique d’une artiste en mutation permanente.

Cette instabilité artistique explique peut-être la sortie bordélique de l’album. D’abord prévue le 15 juin, elle a été retardée deux fois, d’abord au 10 août, puis au 17 août, avant d’être réavancée au 10 août, seulement 12 heures en avance.

Et puis il y a eu les polémiques. Alors évidemment, les embrouilles et les clashs ne cesseront jamais d’entourer le personnage de Nicki, mais dès après la sortie du premier single de l’album, « Chun-Li », la campagne promotionnelle semblait déjà naviguer en eaux troubles. Après un tweet de Wanna Thomspon, journaliste et critique, qui conseillait à la rappeuse de changer de direction artistique et de renoncer à « ses gamineries », Nicki lui répondait en un long message privé bien énervé, arguant que la journaliste était tout simplement jalouse d'elle. « Lâche-moi les couilles, aurait-elle écrit. J’en ai marre que tu me les suces. » Thompson était ensuite harcelée par les fans de Nicki, les Barbz et recevait de nombreuses menaces de mort avant d’être renvoyée de son stage au sein du blog Karen Civil.

Ajoutez à cela la collaboration entre le rappeur de Brooklyn Tekashi 6ix9ine, habitué des démêlés judiciaires, notamment accusé de pédophilie. En 2015, à 18 ans, il plaidait coupable de détournement de mineur dans le cadre d'une performance sexuelle, après avoir posté une vidéo d’une fille de 13 ans en train de se livrer à des actes sexuels. L’affaire s’est clôturé sur un arrangement, mais 6ix9ine a réitéré deux fois depuis : il aurait étranglé une fille de 16 ans dans un centre commercial et attaqué un policier. Récemment, le Procureur de Manhattan recommandait que le rappeur soit jugé comme un adulte, condamné à une peine maximum de trois ans de prison et qu’il soit inscrit au registre des délinquants sexuels.

Malgré tout cela, Nicki Minaj a fait équipe avec 6ix9ine pour le morceau « FEFE », rapidement devenu un tube (qui ne figure pas dans la tracklist finale de Queen), prenant la 3 ème place du Billboard Hot 100. Nicki a également invité 6ix9ine à l’accompagner pendant sa tournée mondiale avec Future. Est-ce vraiment-là une nouvelle Nicki Minaj ? La vraie Nicki Minaj ?

Mais tous ces faux pas ne signifient pas que Queen ne vaut pas le détour. Malgré ses défauts, on y retrouve les morceaux qui font le sel d’une artiste à l’apogée de sa carrière et de son développement créatif.

L’album s’ouvre sur « Ganja Burns », titre aussi rythmé que mélancolique qui va puiser dans les racines à la fois pop et hip-hop de Minaj. Nicki se réaffirme d’entrée, revient sur les polémiques et le backlash dont elle a fait l’objet ces quatre dernières années, sur sa difficulté à construire une vision artistique et la fin d’une relation amoureuse. Ce mélange de mélodies douces et de paroles acerbes contre les imposteurs qui, selon elle, ont fleuri pendant son absence depuis 2014, est l’exemple parfait de la capacité de Nicki à passer du rasoir à l’émotion aisément.

Il y a aussi « Barbie Dreams », une version très personnelle de « Just Playing (Dreams) » de Notorious B.I.G. Du Nicki Minaj au sommet. Pendant cinq minutes, elle écorche à tour de rôle les rappeurs les plus importants à coups de punchlines aussi fortes qu’hilarantes. Ici, pas de gimmicks, pas de voix déformée et de personnages imaginaires. Simplement des couplets très, très drôles et des vis-à-vis masculins qui en prennent pour leur grade : de l’intelligence et de l’humour à chaque ligne.

En fait, Queen brille quand Nicki met son talent avant l’attitude. « Run & Hide » est un mélange court et erratique de ballade moderne et d’émotion pure, confessionnelle et surprenante. « Nip Tuck » présente une candeur toute aussi surprenante, avec une Nicki se souvenant de tout ce qu’elle a laissé d’elle dans ses relations passées et comment aujourd’hui elle est seule, à la fois personnellement et artistiquement.

Bien sûr, on ne boude jamais notre plaisir devant la frime légendaire de Nicki, mais elle est toujours plus agréable quand elle est lancée au second degré. « Good Form » est émaillé d’un commentaire mordant sur le vitriol d’internet et des réseaux sociaux : « See a bitch get more pressed than a keypad / Before you suck me off, get a knee pad. » On retrouve la même énergie sur « LLC », où Nicki semble s’amuser comme jamais, délivrant des couplets parfaits et rappelant sa technique au scalpel. « Coco Chanel », en featuring avec la légendaire Foxy Brown est un exemple d’excellence féminine, au croisement de Trinité-et-Tobago et de New York. Le morceau est sans détour, sans répit et pour cause : les deux artistes montrent les muscles et consolident leur héritage déjà conséquent.

Mais la force de Nicki sur Queen est largement atténuée par le manque d’efficacité d’une grande partie de l’opus. La collaboration avec Ariana Grande, « Bed », une ballade chill et tropicale, n’apporte pas grand-chose. Autre rendez-vous manqué : « Thought I Knew You » avec The Weeknd, que l’on oublie malheureusement aussitôt écouté. La production manque de la profondeur nécessaire pour élever le falsetto d’Abel et soutenir la personnalité folle de Nicki. Pareillement, « Majesty », en featuring avec Labrinth et Eminem, est tellement bordélique qu’on finit par lâcher l’affaire : les synthés grinçants sont juxtaposés au refrain angélique de Labrinth et l’effet passe à côté. Il n’y a aucune bonne raison pour justifier les six minutes que dure « Chun Swae », et « Rich Sex », en featuring avec le mentor de Nicki Lil Wayne, est trop attendu. L’album perd aussi sa superbe avec des « morceaux remplissage » comme « Miami » ou « Hard White ».

Queen souffre aussi des polémiques dont Nicki a l’habitude. Depuis la sortie de l’album le 10 août, elle a déjà été accusée (encore) d’homophobie pour ses paroles sur Young Thug dans « Barbie Dreams » : « Used to fuck with Young Thug, I ain’t adressing this shit / I caught him in my dressing rooms stealing dresses and shit. » Avant ça, elle était également accusée d’appropriation culturelle pour le clip et le morceau « Chun-Li », et les fans n’ont pas tous apprécié sa collaboration avec Eminem, un artiste connu pour avoir eu, un temps, des paroles misogynes et homophobes.

Pour régner avec efficacité, un souverain doit avoir de l’autorité. Malheureusement dans un album qui s’appelle Queen, Nicki Minaj présente trop d’incertitudes créatives et une direction artistique trop désaxée pour s’asseoir confortablement sur le trône. Clairement paniquée par une concurrence plus chevronnée que jamais, Cardi B en tête, sa prise sur la couronne est de plus en plus tremblante et défensive. Aujourd’hui, l’heure n’est plus à l’hésitation ou aux choix prudents. Ce sont la vision artistique, l’honnêteté, la certitude, l’intelligence et l’humour qui prévalent – et c’est d’ailleurs là que Queen excelle. Sur « Chun-Li », Nicki affirme, sûre d’elle : « They need rappers like me ! » Maintenant, à elle d’y croire plus que jamais. Autrement nous finirons par nous demander si nous avons vraiment besoin d’elle, le jour où la couronne lui échappera des mains.

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.