Quantcast
Extrait du film Blade Runner 1982 de Ridley Scott

« le consentement est un mot archaïque »

Micha Barban Dangerfield

Dans l'édition augmentée de son ouvrage « Du Consentement », la philosophe française Geneviève Fraisse voit le refus de consentir comme une nouvelle arme d'émancipation féminine nécessaire.

Extrait du film Blade Runner 1982 de Ridley Scott

Il y a quelques semaines, le monde découvrait médusé les crimes commis par le producteur hollywoodien Harvey Weinstein et le nombre presque peu croyable d'actrices dont il a abusé pendant près de trente ans. Si un élan collectif de solidarité et de compassion ainsi qu'une libération de la parole semble avoir suivi l'affaire, c'est aussi une vague de haine et de sexisme qui s'est précipitée sur la toile, ramenant inéluctablement le débat à l'éternelle question du consentement, ce fameux carton rouge qui pousse les femmes à se justifier et qui empêche la discussion – la vraie. « Mais n'ont-elles pas d'une certaine façon consenti ? », « si ces jeunes femmes ont accepté de monter dans sa chambre d'hôtel, c'est qu'elles l'ont cherché, » « personne n'a rien dit pendant des décennies et voilà que tout le monde se met à cracher sur Weinstein, un peu louche tout ça... » peut-on lire en commentaires sous la quasi-totalité des publications consacrées à l'affaire. On aurait voulu pouvoir balayer d'un revers de la main ce genre d'interventions pugnaces mais elles ont fini par vampiriser la discussion et interdire l'idée selon laquelle des femmes ont pu vouloir dire « non ». Les témoignages successifs énoncés à travers les hashtags #metoo et #balancetonporc au lendemain de l'affaire ont provoqué le même émoi. Est-il donc devenu inconcevable qu'en prenant la parole, une femme puisse tenter de dépasser le statut de victime auquel on aimerait la contraindre ? Est-il possible pour une femme de refuser à consentir ? C'est la question que pose la philosophe, historienne de la pensée féministe et directrice de recherche émérite au CNRS Geneviève Fraisse dans son ouvrage Du Consentement dont une nouvelle édition augmentée vient de paraître aux éditions Seuil. Avec elle, il nous faudra comprendre comment le consentement occulte le « non » et prescrit le « oui », interdisant par là même l'émancipation de la femme – et de son désir. i-D l'a rencontrée pour parler du refus à consentir, de révolte et de solidarité.

Pensez-vous que l'affaire Weinstein a propulsé le débat sur l'égalité entre les hommes et les femmes dans une nouvelle phase de son histoire ? Qu'est-ce qui a changé fondamentalement ?

Je resterai modestement dans le cadre de l'histoire de l'émancipation mais c'est en effet un événement qui rentre dans l'Histoire tout court. Car l'action de l'émancipation des femmes fait partie de l'Histoire, même si certains veulent en faire une affaire privée, « en dehors ». Là, il s'agit vraiment d'un événement au sens propre du terme. Il me rappelle d'ailleurs la manifestation contre Trump de janvier dernier aux États-Unis qui avait été initié par des femmes. Il faut s'en souvenir. Dans les deux cas, il s'agit d'une prise de parole et non pas nécessairement d'une libération de la parole comme on a tendance à dire.

Qu'en est-il des hashtags #metoo et #balancetonporc qui ont suivi l'affaire Weinstein ? Vont-ils, eux aussi, marquer l'histoire ?

Il s'agit de femmes qui ensemble énoncent et racontent. L'horizontalité des réseaux sociaux a permis aux femmes de se révolter ensemble et d'énoncer un problème ensemble. Ce n'est pas que de la dénonciation. Si on regarde une affaire passée, celle de DSK, la femme de chambre a porté plainte. Elle a dénoncé le crime dont elle est la victime. Ici c'est différent. Nous sommes dans une prise de parole plurielle, c'est en ça que l'événement fait Histoire aussi. Il y a vingt ans, l'historienne féministe Marie-Victoire Louis revenait sur le « Droit de cuissage » et rappelait la grève collective de 1905 dans une usine de porcelaine à Limoges en protestation contre l'usage de ce dit droit (qui n'en était pas un d'ailleurs car il n'a jamais été inscrit dans le droit) d'un responsable de l'usine sur ses ouvrières. Aujourd'hui on appelle cela du harcèlement. Il y avait là aussi une énonciation collective. Et une prise de parole qui ne doit pas être oubliée.

Beaucoup d'opposants aux hashtags #balancetonporc y ont vu une forme de délation. Que leur répondez-vous ?

Une révolte est une révolte. Tout ce qui met en cause un ordre injuste, un pouvoir dominant ne se fait pas comme si nous étions tous sagement assis autour d'une table. Polis et aimables les uns envers les autres. Dans une révolte il y a nécessairement de la violence.. Et la délation, malheureusement, peux concerner toutes sortes de sujets. Cela n'a rien de spécifique à cette révolte-là. Par ailleurs, il y a eu une manifestation dimanche nommée « #metoo dans la rue ». L'énonciation est passée de l'espace virtuel à l'espace physique. Il a été transféré dans la rue assez rapidement, comme pour dire qu'il ne s'agit aucunement de dresser des listes de noms propres mais de se révolter. Place de la République, aucun nom n'était mis en avant.

Un mot a pris le dessus dans le débat, vous lui aviez consacré il y a 10 ans tout un ouvrage dont une version augmentée vient de paraître aux éditions Seuil : le consentement. Il s'agit d'un terme très compliqué à définir, et le débat bute dessus. Pourquoi ?

Certains cherchent à trancher entre un bon et un mauvais consentement. Mais ce n'est pas possible. Il y aurait un consentement pur et un autre qui serait douteux. Compliquons les choses : consentir, c'est, à la fois, choisir et accepter, vouloir et n'en pouvoir mais. Dans les campus américains, pour lutter contre les abus sexuels, il est proposé désormais de formuler verbalement le « oui ». Mais est-ce que le « non » peut être entendu de la même manière ? C'est exactement pour cette raison que j'ai voulu compliquer l'analyse du consentement dans mon ouvrage.

C'est un terme inadapté selon vous ?

Nous devons arrêter de le voir comme une évidence. Dans l'affaire Weinstein puis à travers les hashtags, comme je le disais, ce ne sont pas des femmes qui dénoncent mais des êtres qui énoncent et racontent. Il s'agit donc d'une pluralité de récits. Il y a toujours une histoire dans le consentement. Ces femmes qui se sont exprimées ont toutes voulu dire leur consentement ou non-consentement mais tandis que le consentement est ici développé dans un récit, d'autres le voient comme un simple oui / non. Mais il n'est justement pas simple. L'affaire Weinstein montre bien que le consentement ne relève pas seulement de l'instant, il relève d'une situation précise et complexe. Dans l'émission de Laure Adler, « Hors champ », j'ai dit que je préférais parler de volonté lorsqu'on parle de consentement. Je pense que si je devais continuer à travailler sur le sujet je lâcherais volontiers le mot consentement qui m'a été imposé par le débat. C'est un mot un peu archaïque. Et il est inadapté pour beaucoup de relations de pouvoir. Lorsque Laurence Parisot parle de « licenciement par consentement mutuel », c'est irréaliste. Un salarié ne consent pas à être licencié. C'est une expression qui efface le rapport de force. La volonté, elle, échappe au compromis et elle oublie la relation, le rapport entre les gens. Elle renvoie à l'autonomie et à la raison de chacun.

Le consentement intervient donc nécessairement dans un rapport de pouvoir ?

Si l'on regarde les affaires DSK, Baupin ou Weinstein, il y a chez eux, dans leur imaginaire, une confusion entre jouissance du pouvoir et jouissance sexuelle. Car la symbolique du pouvoir est encore très masculine. Et au-delà du harcèlement, la jouissance du pouvoir se retrouve aussi dans la disqualification systématique de la femme. C'est le terme que j'aime employer pour redéfinir le mot sexisme. Je ne pense pas m'être faite harceler ou agresser à multiples reprises dans ma vie. Mais j'ai été continuellement disqualifiée, dans mon travail notamment. On préfère par exemple me voir comme une historienne plutôt que de me reconnaître philosophe, Je travaillerais sur « la condition féminine », sur l'histoire des femmes, mais certainement pas sur les concepts qui pensent la difficile égalité des sexes..

On peut le renverser ou le refuser, ce pouvoir ?

C'est ce que j'ai témoigné dans l'épilogue de la réédition de mon livre. J'ai toujours plutôt travaillé sur « non » que sur le « oui » ! J'ai donc voulu insister sur quelque chose de nouveau : non pas le non du consentement mais plutôt « le refus de consentir » ; peut-être plus émancipateur. Dans ce texte je propose une lignée de femmes qui retournent le système et refusent de consentir à leur domination : Louise Michel, Hubertine Auclert, Hélène Brion, Virginia Woolf, Valérie Solanas, Monique Wittig... Pour finir, je prends l'exemple contemporain d'une femme militaire, dans une prison d'Abu Ghraib en Irak qui humilie sexuellement un homme. Je montre ce qu'il se passe quand des femmes accèdent à une certaine autorité et se servent de leurs armes de femmes. La voie de l'émancipation n'est pas un chemin tranquille.

Suite à l'affaire Weinstein, tout le monde cherche des solutions pour prévenir ce genre de cas. Comment faudra-t-il faire selon vous ?

On parle souvent d'éducation et de législation. Je pense que sur ce sujet-là nous sommes absolument tous d'accord, c'est une évidence. Mais ce ne sont pas des solutions. Bien sûr il faut des lois, des campagnes d'affichage et de prévention. Mais au fond il s'agit avant tout de changer notre imaginaire collectif. Et cela passe par des moyens moins officiels. J'ai toujours pensé que dénoncer les stéréotypes revenait à les renforcer. Il faut qu'on invente plutôt que d'être en permanence dans la dénonciation. Et il faudra que les femmes inventent ensemble.

Découvrez également la nouvelle édition de l'ouvrage Muse de la Raison. Démocratie et exclusion des femmes de France de Geneviève Fraisse, parue aux éditions Gallimard dans la collection Folio Histoire.