Extrait du film La vie est un long fleuve tranquille

« la méritocratie est la plus grande supercherie qui soit »

Peut-on vraiment s'affranchir de son milieu d'origine ? Dans l'ouvrage « La fabrique des transclasses », des universitaires tentent de répondre.

par Marion Raynaud Lacroix
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28 Novembre 2018, 10:07am

Extrait du film La vie est un long fleuve tranquille

France, 2014 : un inconnu prénommé Edouard Louis publie aux Editions du Seuil un premier roman qui s'intitule En finir avec Eddy Bellegueule. Agé d’à peine 21 ans, l’auteur y raconte son histoire – celle d’un homosexuel grandi dans la misère qui réalise qu'une autre vie que la sienne est possible. Pour se rapprocher de qui il est, Eddy Bellegueule deviendra donc Edouard Louis. Succès critique international, son livre le propulse sous les feux des projecteurs et célèbre sa détermination à s’affranchir de son milieu d’origine. Mais la fascination pour son parcours hors-norme cède vite le pas à l’accusation : en sortant du rang qui lui était assigné, Edouard Louis n'aurait-il renié les siens ? Objet de fantasmes et support de justifications – la plus répandue étant sans doute « quand on veut on peut » – le transfuge fascine autant qu'il dérange. Et pour cause : qui mieux que lui peut témoigner des inégalités d'une société qui considère que ceux qui échouent l'ont quelque part bien mérité ? Dans un ouvrage intitulé La fabrique des transclasses, des universitaires issus de différents champs de recherche racontent, à la première personne, comment ils en sont arrivés à occuper des fonctions auxquelles rien ne les prédestinait. À travers leurs récits individuels, une condition commune apparaît : celle d'un état de passage où, d'un côté comme de l'autre, on ne sera jamais tout à fait à sa place. Aux côtés de Gérard Bras, Chantal Jaquet en a dirigé l'écriture. i-D l'a rencontrée.

L’ouvrage que vous avez dirigé s’intitule La Fabrique des Transclasses. Pourquoi avoir préféré le terme de transclasse à celui de transfuge ?

L’idée de transfuge de classe me pose doublement problème. Elle a une connotation péjorative : le transfuge, c'est celui qui fuit, qui change d'allégeance et qui peut apparaître comme traitre à sa classe sociale. Cela peut être un cas de figure mais ça ne recouvre pas la totalité des cas. La notion de transclasse aborde le changement de classe sans considérer qu'il s'agit d'une ascension ou d'un déclassement. Le transclasse, c’est littéralement celui qui passe de l'autre côté.

Vous faites allusion à la trahison : c'est un mot qui revient souvent lorsqu'on évoque les transclasses. Qu'entend-on par l’idée d'être traître à sa classe ?

Le concept de trahison présuppose que chacun doit rester fidèle à sa classe d'origine - c'est à dire ne jamais la quitter. On ne peut pas reprocher à quelqu'un de sortir de sa classe sociale si elle est synonyme de souffrance, de misère ou de violence ! Quelle que soit sa classe sociale, personne n'est tenu de rester là où il est. C’est la raison pour laquelle il me parait peu légitime de parler de trahison. En revanche, lorsque le transclasse a conscience de la condition de ses congénères et que la seule issue qui se présente à lui est de s'en sortir seul en oubliant les autres, il devient une sorte de complice du pouvoir en place. Au fond, la seule trahison consiste à ne pas se soucier de ceux qu'on a laissés derrière soi. Mais le transclasse n’est pas seul dans ce cas : tout citoyen qui ne se soucie pas du sort des plus défavorisés peut être considéré comme un traitre à la société.

« Le grand problème, c'est que si on dit que certains sont méritants, cela suppose que d'autres ne le sont pas. Il n'y a donc pas de mérite sans démérite ! Un système qui est fondé sur le mérite est un système qui, au nom de l'excellence, pratique de l'exclusion. »

On les accuse de trahison mais en même temps, les récits de transclasses suscitent beaucoup d’attention. D’où vient cette fascination ?

Nous vivons dans des sociétés qui valorisent les parcours individuels, singuliers et je crois qu'il y a une forme d'attraction pour ces trajectoires qui sont souvent perçues comme miraculeuses. À travers ces parcours, chacun peut s'identifier – ils alimentent le rêve américain. Il y a quelque chose d'illusoire dans cette fascination : ces parcours sont toujours représentés comme étant solitaires alors qu’un individu n'existe pas sans les autres - il est forgé par sa famille, par son milieu, par les projets qu’on forme pour lui, par les rejets qu’il subit. Quand on est pris par l’admiration, on devient aveugle aux causes réelles de la production des transclasses. Certains d'entre eux finissent par en jouer en se présentant comme des stars – sans relever ce qui a pu contribuer à leur propre parcours. Des aides économiques, des rencontres décisives, des modèles alternatifs… Le concours de circonstances est souvent écarté pour mieux souligner le brio de la réussite individuelle.

Parfois malgré lui, le transclasse se fait l'étendard du mérite. Quel regard portez-vous sur cette notion ?

Je pense que l'instauration de la méritocratie est la plus grande supercherie qui puisse exister. Le mérite est censé reconnaître les qualités personnelles de chacun, mais si ces qualités sont innées - ce que je ne pense pas – il n’y a aucun mérite : c'est le hasard de la naissance ou du patrimoine génétique. Le talent n'existe pas, c'est une pure production. Il est fabriqué à l'aide de la famille, de l'école, des institutions économiques et sociales qui vont permettre de développer des compétences. C'est pourquoi la notion de mérite personnel est totalement creuse : on ne peut pas isoler dans un individu ce qu'il a incorporé, ce qui vient des autres et ce qui serait strictement de son propre cru.

Pourquoi cette fiction du mérite a-t-elle autant de succès ?

La société se sert du mérite pour juger des individus en fonction de valeurs qui sont les siennes. Le grand problème, c'est que si on dit que certains sont méritants, cela suppose que d'autres ne le sont pas. Il n'y a donc pas de mérite sans démérite ! Un système qui est fondé sur le mérite est un système qui, au nom de l'excellence, pratique de l'exclusion. C'est sans doute là qu’il se révèle le plus destructeur pour une société : que fait-on fait de ceux dont on estime qu'ils n'ont pas de mérite ? Doit-on rejeter ceux qui ont fait énormément d'efforts et qui échouent ? Que fait-on de ceux qui n'ont pas la force de s'efforcer parce que rien ne leur a été donné ? Une société fondée sur le mérite est une société qui pratique la disqualification et élimine une bonne partie de ceux dont elle estime qu'ils ont moins de valeur que les autres.

« Au nom du mérite, on ne fait que justifier des privilèges qu'on souhaite conserver. »

Quelle alternative peut-on opposer au mérite ?

Pour vivre ensemble collectivement, il faudrait que chacun puisse développer ses aptitudes. Elles peuvent être inégales, mais l’idée est de permettre à chacun d'aller au maximum de ce qu'il peut. La méritocratie est un alibi utilisé par le pouvoir politique pour opérer des sélections, diviser les hommes et continuer à légitimer ses propres privilèges : qui sont les gens méritants ? Ce sont ceux que la naissance a doté d'un capital économique et culturel avantageux, d'un réseau de relations qui va les protéger. Au nom du mérite, on ne fait que justifier des privilèges qu'on souhaite conserver.

Depuis quelques années, le travail en freelance est présenté comme un modèle auprès des jeunes générations. Comment le percevez-vous ?

Je vois dans ce modèle une nouvelle version du self made man, qui perpétue l’idée que les gens peuvent se faire de rien et ne dépendraient pas de ce qu'ils ont reçu et transformé. Au fond, dans le développement d'une start up, si on échoue, on sera rendu responsable de son échec parce qu'on estimera qu'on n'a pas su mener à bien son entreprise, qu’on n'a pas su exercer sa liberté, qu’on n'en avait pas les compétences. Considérer que les individus doivent construire leur vie comme s'il s'agissait d'une entreprise est le meilleur moyen d'enfermer les gens dans leurs échecs et de les en rendre responsables au lieu de les aider. Cela produit une société extrêmement concurrentielle où chacun recherche une sorte de gloire personnelle mais ne poursuit que des chimères : au fond, créer une entreprise sans réseau ni capitaux, c’est s’exposer à de très grands risques. Inviter les jeunes à créer leur entreprise permet d’entretenir un leurre, de perpétuer la misère et la concurrence entre les hommes.

Le Président Macron a marqué les esprits en faisant référence aux « premiers de cordée ». Avant lui, Nicolas Sarkozy opposait la « France d'en haut » à la « France d'en bas ». Que disent ces expressions ?

On ne peut donc pas vivre ensemble en paix si l'on considère qu’il y a des représentants de l'excellence et des médiocres. Que signifie dernier de cordée ? C'est bien n'avoir rien compris à l'alpinisme que de parler ainsi : une cordée, ce sont des gens qui sont ensemble et solidaires. Le premier ne peut rien sans les autres : tout le monde est enchaîné donc si les premiers veulent se détacher de la cordée – au sens propre comme au figuré – tout s'effondre. Il faut penser une société sous la forme du lien : il n'y a pas de premier ni de dernier, on peut être tour à tour celui qui va aller devant ou derrière. La place au sein d’une cordée n'est jamais définitivement assignée. Je pense que ces métaphores sont extrêmement destructrices de la cohésion sociale. On ne peut pas mener une vie démocratique si l'on se fonde sur l’idée que les dirigeants sont d'une essence supérieure : c'est la pire des illusions. C'est pourquoi je pense que ce modèle est à repenser pour faire place à la voix de chaque citoyen et reconstruire une véritable égalité.

La fabrique des transclasses est publié aux Presses Universitaires de France

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